Itinéraire d’un fils d’indigne
Chapitre premier
Né le 23
septembre 1944, dans ce que le régime national-socialiste appelait encore les
Marches de l’Ouest ou territoire de
Après la mort de mon père, maman a dû s’acquitter
seule de la lourde tâche d’élever ses deux petits enfants. Elle y arrivait
vaille que vaille, mais ne pouvait attendre de soutien d’aucune institution,
son mari étant mort en état d’indignité nationale. Nous avons bientôt déménagé
dans un autre appartement de deux pièces à Etzling. Gisèle et moi allions à
l’école maternelle tenue par les sœurs ; on nous y montrait des
reproductions tirées de
Vers l’âge de 4 ans, je ne manquais jamais de
manifester mon affection à ma mère. De la même manière que ma petite-fille
Camille (3 ans) qui, depuis la naissance récente de son petit frère Guillaume,
répète à l’envi à ses parents qu’elle les aime pour s’assurer de la poursuite
de leur amour à son égard, j’interpellais maman du seuil de la maison, de
retour après avoir joué :
- Maman, je suis gentil (Mama, ich bin lieb, en
dialecte).
Puis cela a été l’école primaire pour tous les deux,
Gisèle à l’école des filles, moi-même chez les garçons avec Monsieur Henrich
comme instituteur. J’y ai passé deux ans, jusqu’au moment où ma mère a décidé
de quitter le village pour aller habiter à Forbach, la ville la plus proche.
J’ignore la vraie raison de cette décision, c’est sans doute pour ne plus
rester, elle et ses enfants, comme marqués au fer rouge, pour ne plus avoir à
souffrir quotidiennement de la sinistre réputation d’épouse de traître passé
par les armes. Certes, d’autres femmes françaises ont entretenu des relations
avec les « Boches » comme on les appelle, nombreuses sont celles qui
ont été « tondues » à
Dans ce temps-là, vers 1950, les hannetons étaient de
retour chaque année. Nous allions dans les champs avec un ou deux camarades
début mai pour secouer les cerisiers, car c’est sur les feuilles de ces arbres
que les hannetons se reposaient de préférence, sans doute après en avoir goûté
quelques unes. Ils tombaient à terre par dizaines, et il était facile de les
ramasser, car ils étaient tout engourdis. Après cela, on les mettait dans des bocaux
qu’on garnissait de feuilles de cerisier pour que les pauvres bestioles ne
meurent pas de faim.
De même que mai est le mois des hannetons, le mois de
juillet est celui des mûres, qu’on allait cueillir en famille. Je devais avoir
huit ans quand maman nous a emmenés, ma sœur et moi, à la cueillette dans une
petite forêt proche d’Etzling. Il faisait très chaud et nous étions équipés de
bidons en fer blanc pour la récolte. Imaginez le cheminement de notre trio sur
les sentiers forestiers en quête des petits fruits rouges, parmi les ronces et
les senteurs diverses, dans la fraîcheur régnant sous les arbres. Toujours
est-il qu’à un certain moment au retour, j’ai entendu ma mère pester (en
dialecte, s’entend) :
- Zut, j’ai perdu les clefs de l’appartement.
Nous avons donc fait demi-tour et refait le même
chemin en sens inverse. Et miracle, nous avons eu la chance de récupérer les
clefs dans les hautes herbes quasiment desséchées.
Je n’étais pas le souffre-douleur tout trouvé pour mes
camarades plus âgés, mais un candidat sérieux. Le cercle de ces derniers était
au demeurant assez limité, quatre garçons étant nés en tout et pour tout à
Etzling au cours de l’année 1944. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai
eu plus tard le privilège d’être premier sur quatre à la fin du cours
préparatoire à l’école des garçons d’Etzling, sous la férule du susnommé
Monsieur Henrich.
Un soir, je me suis subitement retrouvé en culottes
courtes au milieu des orties, où des camarades plus âgés m’avaient jeté.
Parfois, c’est d’ailleurs par simple maladresse que je me mettais dans
l’embarras. Ainsi, toujours dans les mêmes prés à proximité du cimetière et en
fuite devant les mêmes garçons, j’ai percuté de plein fouet les fils de fer
barbelés, tendus à hauteur du visage, de la clôture limitant le champ.
Une ultime blessure est venue couronner le tout à
Etzling : à la suite d’une bousculade, j’ai violemment heurté du front les
pierres saillantes de la grotte artificielle protégeant la statue de
Ce genre d’infortunes n’était pas de nature à
renforcer ma confiance en moi. Au cours des hivers interminables, ma vie était
tout de même égaillée par les parties de luge dans les prés en pente recouverts
d’un mètre de neige, sur la route menant à Kerbach. Mais là, je pouvais compter
sur la protection de ma sœur. J’ai sans doute eu une indigestion de neige à
cette époque, car depuis, je la déteste.
Dans la prairie derrière la maison, je m’amusais
souvent avec Gisèle et avec Sonia, la fille d’Hélène Greff, notre propriétaire.
Pour elles, comme pour ma mère, j’étais le petit Jeannot. Je jouais aux billes
avec Sonia, d’un an ma cadette, ou alors je grimpais dans les arbres. C’est
ainsi qu’un après-midi, je suis tombé de plus de
Par mesure de faveur, j’ai pu faire ma première
communion avec un an d’avance en même temps que ma sœur. En me voyant m’avancer
vers l’autel pour recevoir le saint sacrement, mon camarade d’école Jean-Marie
Dincher a voulu en faire autant. Jusqu’à ce qu’on lui explique qu’il lui
fallait encore attendre un an avant de pouvoir recevoir l’hostie.