Itinéraire d’un fils d’indigne

 

Chapitre premier

 

 

 Né le 23 septembre 1944, dans ce que le régime national-socialiste appelait encore les Marches de l’Ouest ou territoire de la Westmark sous la direction du Gauleiter Bürckel, je n’ai pas eu une enfance vraiment facile. Pas malheureuse, certes, mais pas facile non plus. Je garde peu de souvenirs de mon enfance. Ma mère m’a élevé seule, moi et ma soeur Gisèle plus âgée d’un an. Épouse de « traître déclaré en état d’indignité nationale », selon les termes officiels de l’arrêt rendu par la Cour de Justice de la Moselle, elle est d’ailleurs restée veuve pendant près de vingt ans, avant de se remarier une fois ses enfants devenus adultes. Mais ce remariage a duré encore moins longtemps que la première union, puisque son second mari est décédé à peine deux ans plus tard. Elle ne m’a jamais parlé de mon père, par honte sans doute, mais peut-être aussi par colère d’avoir été abandonnée par son mari pour des motifs dont ce dernier portait lui-même la responsabilité.

Après la mort de mon père, maman a dû s’acquitter seule de la lourde tâche d’élever ses deux petits enfants. Elle y arrivait vaille que vaille, mais ne pouvait attendre de soutien d’aucune institution, son mari étant mort en état d’indignité nationale. Nous avons bientôt déménagé dans un autre appartement de deux pièces à Etzling. Gisèle et moi allions à l’école maternelle tenue par les sœurs ; on nous y montrait des reproductions tirées de la Bible, et je faisais du piquage. Mais on nous y a sans doute enseigné également des rudiments d’orthographe.

Vers l’âge de 4 ans, je ne manquais jamais de manifester mon affection à ma mère. De la même manière que ma petite-fille Camille (3 ans) qui, depuis la naissance récente de son petit frère Guillaume, répète à l’envi à ses parents qu’elle les aime pour s’assurer de la poursuite de leur amour à son égard, j’interpellais maman du seuil de la maison, de retour après avoir joué :

- Maman, je suis gentil (Mama, ich bin lieb, en dialecte).

Puis cela a été l’école primaire pour tous les deux, Gisèle à l’école des filles, moi-même chez les garçons avec Monsieur Henrich comme instituteur. J’y ai passé deux ans, jusqu’au moment où ma mère a décidé de quitter le village pour aller habiter à Forbach, la ville la plus proche. J’ignore la vraie raison de cette décision, c’est sans doute pour ne plus rester, elle et ses enfants, comme marqués au fer rouge, pour ne plus avoir à souffrir quotidiennement de la sinistre réputation d’épouse de traître passé par les armes. Certes, d’autres femmes françaises ont entretenu des relations avec les « Boches » comme on les appelle, nombreuses sont celles qui ont été « tondues » à la Libération, j’en connais au sein de ma propre famille, mais elles ont uniquement (si on peut dire) eu à affronter l’opprobre et le mépris public. 

 

Dans ce temps-là, vers 1950, les hannetons étaient de retour chaque année. Nous allions dans les champs avec un ou deux camarades début mai pour secouer les cerisiers, car c’est sur les feuilles de ces arbres que les hannetons se reposaient de préférence, sans doute après en avoir goûté quelques unes. Ils tombaient à terre par dizaines, et il était facile de les ramasser, car ils étaient tout engourdis. Après cela, on les mettait dans des bocaux qu’on garnissait de feuilles de cerisier pour que les pauvres bestioles ne meurent pas de faim.

De même que mai est le mois des hannetons, le mois de juillet est celui des mûres, qu’on allait cueillir en famille. Je devais avoir huit ans quand maman nous a emmenés, ma sœur et moi, à la cueillette dans une petite forêt proche d’Etzling. Il faisait très chaud et nous étions équipés de bidons en fer blanc pour la récolte. Imaginez le cheminement de notre trio sur les sentiers forestiers en quête des petits fruits rouges, parmi les ronces et les senteurs diverses, dans la fraîcheur régnant sous les arbres. Toujours est-il qu’à un certain moment au retour, j’ai entendu ma mère pester (en dialecte, s’entend) :

- Zut, j’ai perdu les clefs de l’appartement.

Nous avons donc fait demi-tour et refait le même chemin en sens inverse. Et miracle, nous avons eu la chance de récupérer les clefs dans les hautes herbes quasiment desséchées.

 

Je n’étais pas le souffre-douleur tout trouvé pour mes camarades plus âgés, mais un candidat sérieux. Le cercle de ces derniers était au demeurant assez limité, quatre garçons étant nés en tout et pour tout à Etzling au cours de l’année 1944. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai eu plus tard le privilège d’être premier sur quatre à la fin du cours préparatoire à l’école des garçons d’Etzling, sous la férule du susnommé Monsieur Henrich.

Un soir, je me suis subitement retrouvé en culottes courtes au milieu des orties, où des camarades plus âgés m’avaient jeté. Parfois, c’est d’ailleurs par simple maladresse que je me mettais dans l’embarras. Ainsi, toujours dans les mêmes prés à proximité du cimetière et en fuite devant les mêmes garçons, j’ai percuté de plein fouet les fils de fer barbelés, tendus à hauteur du visage, de la clôture limitant le champ.

Une ultime blessure est venue couronner le tout à Etzling : à la suite d’une bousculade, j’ai violemment heurté du front les pierres saillantes de la grotte artificielle protégeant la statue de la Vierge à côté de l’église. La plaie assez profonde a nécessité des soins pendant deux bonnes semaines.

Ce genre d’infortunes n’était pas de nature à renforcer ma confiance en moi. Au cours des hivers interminables, ma vie était tout de même égaillée par les parties de luge dans les prés en pente recouverts d’un mètre de neige, sur la route menant à Kerbach. Mais là, je pouvais compter sur la protection de ma sœur. J’ai sans doute eu une indigestion de neige à cette époque, car depuis, je la déteste.

Dans la prairie derrière la maison, je m’amusais souvent avec Gisèle et avec Sonia, la fille d’Hélène Greff, notre propriétaire. Pour elles, comme pour ma mère, j’étais le petit Jeannot. Je jouais aux billes avec Sonia, d’un an ma cadette, ou alors je grimpais dans les arbres. C’est ainsi qu’un après-midi, je suis tombé de plus de 2 m de hauteur dans l’herbe, sur le dos à quelques centimètres d’un gros bloc de pierre. Quant aux billes, quoique de différentes couleurs, on sait qu’elles se ressemblent singulièrement. Voilà pourquoi j’ai soupçonné un jour Sonia de me les avoir toutes subtilisées. J’en ai pleuré de rage, jusqu’au moment où je me suis aperçu que notre camarade de jeux possédait son propre assortiment de billes, alors que j’avais tout simplement rangé et oublié les miennes dans une petite cachette. Sonia, qui n’a jamais rien su de mes affreux soupçons, ne m’en a pas tenu rigueur.

Par mesure de faveur, j’ai pu faire ma première communion avec un an d’avance en même temps que ma sœur. En me voyant m’avancer vers l’autel pour recevoir le saint sacrement, mon camarade d’école Jean-Marie Dincher a voulu en faire autant. Jusqu’à ce qu’on lui explique qu’il lui fallait encore attendre un an avant de pouvoir recevoir l’hostie.