
Dis... raconte-moi Oujda
Lorsque Jean-Louis Azencott se décide à écrire sur Oujda, il nous fait découvrir une petite ville du Maroc d’alors, dans la tiédeur des années soixante. Une bourgade calfeutrée derrière l’écran montagneux de l’Atlas et du Rif, enclavée entre la méditerranée au nord, la frontière Algérienne à l’est, les plaines désolées et arides du sud et de l’ouest. Mais la ville a su penser à son avenir. Un million et demi d’habitants l’arpentent aujourd’hui. Elle est devenue un grand centre urbain doté d’une université réputée.
En nous offrant cette première œuvre pleine de fraîcheur et de poésie, Jean-Louis Azencott signe un récit autobiographique bien charpenté, teinté de romantisme, et qui ramène des voix d’ado ensauvagées dans un style graphique très personnel.
L’écriture aisée, vivace et à l’humour décapant, fait de ce texte un témoignage d’une sensibilité extrême.
Entre les silences du retrait, et les sonorités Arabes, son livre illustre un lieu tramé de souvenirs emprunts d’une nostalgie récurrente... Des petits morceaux de vie parmi des personnages haut en couleur. Une œuvre naïve et attachante.
Jean-Louis Azencott, est né là, à Oujda en 1946, dans ce Maroc encore pastoral rieur et francophone, sous un ciel plombé, parmi les asphodèles et les eucalyptus géants et qui annonce en filigranes la fin d’une époque.
Jean-Louis Azencott vit à Montargis, dans le Loiret. Il partage ses loisirs entre la peinture et l’écriture.
Un chapitre extrait du livre
Une mèche semblable à celle de Tarzan.
« ALLAH OU AKBAR! DIEU EST GRAND! »
Clameurs de la foule pour louer Allah, le Dieu unique.
Tournés vers la Mecque à l’appel du muezzin dès le matin, les fidèles s’agenouillent pour prier. Les rites religieux ont lieu plusieurs fois dans la journée au Maghreb, et tous les vrais musulmans les respectent avec humilité et dévotion. Cérémonial pratiqué par tous, le pauvre comme le riche cavalier arabe vêtu de la traditionnelle cachabia, vêtement court fait de poils de chameaux, avec capuche, pour se protéger du vent. Du vent du sud surtout... le sud...
Je me souviens de virées épiques avec mon père, dans ce sud désertique, où le seul bruit perceptible, est le souffle du chergui caressant les touffes d’alfa dispersées dans la plaine fumante. Par moments, des perdreaux gris des sables surgissaient de leur nid, et s’envolaient lourdement à tire- d’ailes. Au-dessus de nos têtes, planait par instants le solitaire busard. Il tournoyait paisiblement en cherchant de son vol typique, les courants montants. Quelques bancs de brume des sables poussés par le souffle des vents, se dispersaient à mesure que l’auto avançait, cahotée par la piste abîmée d’une multitude de nids de poule. Vers le sud, l’horizon légèrement bleuté des contreforts de l’Atlas, se définit en un trait à peine visible, sur un ciel doré à la feuille.
Parfois, rompant la monotonie du paysage aride, une raïma se détachait, sombre et épaisse, contrastant avec la splendeur évaporée du décor, animée par les fellahs du coin et quelques chiens cachectiques qui s’agitaient en nous apercevant.
Était-ce dû au climat chaud et sec de cette région, ou à la chaleur plus humide des rares palmeraies de l’endroit, mais je garde encore en moi, bien emmitouflé dans ma mémoire, cinquante ans après, le goût du sable chaud ; ces instantanés qui m’ont protégé bien plus tard des climats plus rudes de la métropole.
J’ai toujours souhaité aller au-delà des dunes. Au-delà du désert. Aller au bout de l’horizon.
Les souvenirs étendus, illuminés, de ma vie au Maroc, m’ont agrandi le regard, l’ont dépouillé de tout artifice.
Le ciel et le sable se rejoignent à présent, pour ne former qu’une ligne au bout de la piste caillouteuse. Une atmosphère moite où l’ombre est transparente. Un moment privilégié en compagnie de mon père. Un bonheur chaud. Intense. Suffocant ; et j’immobilisais le temps sur le chemin du retour.
L’auto laissait une traînée de poussière épaisse à mesure que nous avancions, soulevant quelques touffes d’herbes folles. Des minis tornades montaient en tourbillonnant vers le ciel. Le silence nous entourait dans les prémices du soir. Je regardais mon père. Il avait le visage éclairé des derniers rayons du soleil.
Le temps là-bas est à vous. L’éternité vous appartient. J’aurais voulu que le temps s’arrête. Que l’on reste ainsi côte à côte, toujours, nous deux...comme deux miroirs.
Doux délire marocain entre jubilation et chaleur, dans ce théâtre aux couleurs de tapis d’orient ou de tentures bédouines... le monde de mon père s’est construit sur une lente évolution, dont les strates sont constituées par ces lieux fétiches. Ce sud surtout. Intemporel et enchanteur, oscillant entre la lumière et le sableux, composé de couleurs mélangées et chaudes, dont la teinte dominante est ce merveilleux ocre rouge qui vous enveloppe dès le lever du jour.
Je savourais ces instants en regardant mon père, comme s’il était à moi. A moi seul. Il vagabondait dans ses pensées, et regardait la piste d’un oeil distrait. De temps à autre, il devait réaliser ma présence, sans se douter que je l’observais avec fierté et je ne sais quoi d’autre qui vous anime lorsque vous êtes enfant.
Je détaillais ses traits. Ses cheveux noirs de jais accrochaient par instants la lumière en reflets bleus. Une mèche semblable à celle de Tarzan, barrait son front marqué par quelques rides d’expression. A cet âge, le père est un modèle. Un demi Dieu. Un dieu tout entier.
Il conduisait avec dextérité et automatismes. Évitait les grosses pierres qui encombraient la piste, d’un geste vif et sûr, en pinçant les lèvres.
On serait à la maison dans la soirée. Ma mère nous attendrait en inquiète Pénélope, comme toujours. Elle aurait préparé un bon repas.
Par moments, il me disait quelque chose. Quelque chose de banal. Juste pour parler. Juste pour moi. Me donner de l’importance. Mais n’écoutait pas ma réponse qui se perdait dans le vrombissement de l’auto et la poussière de la piste. Mais pour moi, bourdonnant d’enfance et aux aguets des moindres mimiques de mon père, le temps s’allongeait dans l’attente d’un échange ; d’un mot ; d’un simple regard qui serait tendre comme des pétales de rose, et doux comme de la laine.
Le soleil finissait sa courbe sur l’horizon, et rougissait le ciel à mesure que les détails du décor s’estompaient. Un moment de transition unique, où les couleurs ternissent progressivement pour se teinter de nuit.
Les dernières lueurs du jour, semblaient frémir dans ce dernier soubresaut caractéristique de l’entre chien et loup, à mesure que se dessinaient les contours familiers du paysage, faisant place à l’immensité du ciel d’un bleu profond, qui s’étirait devant ; à l’infini. Et, entre les premières étoiles et nous...
Le silence.
On serait bientôt à bon port, veloutés de sable rouge, assommés par la route, au banquet des retrouvailles.
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