Béatrice Léger Dupont
Histoires d’y croire
J’ai
froid
J’ai froid. Depuis deux jours
j’ai froid. Une petite flamme s’est éteinte brusquement sous une aspiration
irréversible venue de l’au-delà. Je suis faite de toutes ces petites flammes
qui composent ma vie, comme des notes de musique qui font la particularité de
chaque jour selon les rencontres, les événements du quotidien. Ce sont les âmes
de tous les humains qui participent à mon existence. Certaines faiblissent,
s’essoufflent, d’autres naissent et grandissent, certaines meurent tandis que
d’autres s’intensifient avec les années. De la plus petite veilleuse à la
flamme la plus chaleureuse, la plus vivante, la plus amoureuse, chacune a sa
place quelque part en moi.
Et aujourd’hui j’ai froid. Car
une de ces petites flammes s’en est allée sans prévenir. Mais peut-être ai-je refusé
d’accepter les signes avant-coureurs de son départ.
Signes me laissant avec ma
culpabilité, votre dernier cadeau pas encore ouvert, et votre dernier message
sur mon répondeur. C’est dur et j’ai froid.
Oui monsieur Rémy Duchiron,
votre petite flamme va laisser sa cicatrice. Ce sera votre dernière blague à
l’aube du printemps que vous attendiez tant. Vous, l’homme du sud, qui n’aimiez
pas l’hiver et son froid. Vous me disiez guetter la chaleur printanière afin de
faire votre sieste au soleil, entre midi et deux, allongé dans votre pièce
principale.
Vous
écrire va peut-être m’aider à panser la plaie. Laissant le chagrin s’écouler
dans le filet de l’encre noire. Cela ne doit pas vous étonner. Vous qui
tutoyiez presque tous vos patients sans discrimination d’âge ni de sexe, vous
n’êtes jamais arrivé à me tutoyer. Sauf en public. Je ne sais pourquoi le
tutoiement nous demandait un effort de part et d’autre. Alors, dès que l’on se
retrouvait seuls, nous reprenions le vouvoiement naturel sans plus nous poser
de questions.
Pourtant c’était assez mal
parti entre nous. Envoyée vers vos soins par votre ami chirurgien pour traiter
mon épaule avant une opération, j’ai bien failli déguerpir aussitôt. Je ne me
sentais vraiment pas de taille à affronter quotidiennement un énergumène tel que
vous durant tous les mois à venir.
Quel thérapeute extravagant
vous étiez ! Tournant tout en dérision. Du moins en apparence. A commencer
par vous-même jusqu’à vos patients et leur douleur. Vraiment pas de quoi les
détendre. Et pourtant…
Quelque chose m’a retenue dans
votre cabinet. Ce n’est ni les dessins de Folon, ni la clarté de votre salle de
soin.
C’est votre regard.
J’aurais pu continuer à vous
écouter débiter vos coquecigrues (ça, c’est le clin d’œil à nos questions de
vocabulaire, allez donc ouvrir votre dictionnaire céleste !), le regard
fixé sur le mur me faisant face. Mais régulièrement je tournais la tête pour
vous regarder bien dans les yeux. C’est dans cet échange muet que j’ai pris le
risque de vous deviner. Je négligeais vos paroles pour une autre attention
mille fois plus intéressante. L’intelligence malicieuse et pétillante de vos
yeux sombres. Ça au moins vous ne pouviez pas me le cacher.
Cela me permettait d’écouter
vos blagues frivoles d’une toute autre façon.
Vous remplissiez l’air par le
verbe et la présence. Vous aviez la bougeotte pour un oui ou pour un non,
accompagné parfois d’une prolixité verbale lorsque le silence vous devenait
insoutenable.
Après deux ou trois semaines,
vous m’annonciez naturellement que je n’aurais pas besoin d’une intervention,
comme une évidence ne nécessitant pas de remise en cause. J’ai souri en vous
croyant qu’à demi. J’avais tort pour l’autre demi.
Comme je n’arrivais pas à en
placer une, j’ai attendu une pause pour investir un léger temps mort en vous
annonçant que j’avais l’intention de vous mettre en mots.
Une seconde en note blanche
suivie de :
– En mots ? En mots m-o-t ?
– Oui, en mots m-o-t.
– Ah bon ! fut votre seule
réponse. J’avais enfin réussi à vous couper le sifflet, je suis repartie
l’épaule un peu plus fière !
Deux ou trois jours plus tard,
j’avais écrit un poème sur la « méthode Duchiron » dont mon compagnon
que vous ne connaissiez pas encore a réalisé une belle mise en page.
A la fin de la séance je vous
ai tendu le document. Vous y avez jeté un œil, reconnaissant en filigrane un
dessin de Folon. Ce qui m’a valu cette petite phrase :
– Observatrice, madame
Dupont ! (il n’y avait pourtant rien de sibyllin dans cette observation.)
Vous n’avez pas dû lire plus
d’une seule strophe avant d’ouvrir votre tiroir pour y déposer le feuillet d’un
geste rapide.
– Bon, je crois que je le lirai
plus tard !
Le lendemain j’allai à notre
rendez-vous quotidien un peu inquiète, mais vous n’avez fait aucune allusion à
cette lecture. Ni le lendemain, ni jamais.
En revanche tout a changé entre
nous de ce jour-là.
Cet écrit a permis de soulever
la première couche de votre cuirasse. Vous avez commencé à me parler de
littérature, de poésie, en me récitant des vers de mémoire, évoquant la vie de
vos auteurs favoris, ponctués d’anecdotes, et de fil en aiguille vous reveniez
à vous et votre histoire.
J’avais donc raison, une
identité étonnante se dissimulait derrière les apparences.
Sous couvert d’espièglerie,
d’impertinence, je notais, l’air de rien, l’observation consciencieuse du
professionnel. Vous étiez capable de déceler le point musculaire sensible, la
vertèbre douloureuse, ou remarquer simplement un petit hématome au bout de
l’orteil. Hématome qui n’existait pas la veille. Parfois je pensais que vous
deviez avoir une mémoire vive d’ordinateur pour assimiler ainsi les squelettes,
leurs muscles, leurs tendons, jusqu’à leur couverture extérieure.
J’allais à chaque rendez-vous
me demandant quelle serait la découverte du jour, un peu comme si j’étais en
train de construire un grand puzzle identitaire. Chaque jour, à votre insu,
vous m’offriez un élément à rajouter. Même le plus infime avait son importance.
Mon puzzle ne sera jamais
terminé et je suis presque en colère contre vous. Oui, presque. Vous savez bien
que la colère n’est pas mon fort. Votre copain Yvan Audouard disait dans
ses pensées que le jour de sa mort, il serait plus insupportable que
d’habitude. C’est incroyable comme ça vous ressemble.
Je me
demandais bien pourquoi vous persistiez à jouer malgré tout à l’apparence du
« mauvais garçon », vous qui étiez tout sauf un mauvais garçon.
Vous avez commencé à me parler
de votre père, cet homme froid et autoritaire, qui vous serrait la main au lieu
de vous embrasser, qui vous a transmis son prénom mais en remplaçant le i par
un y parce que le seul vrai Rémi était celui du i. Le fils ne pourrait jamais
égaler le père. J’ai failli vous demander si vous saviez qu’un « y » valait
deux « i », mais je n’ai pas osé.
Un père qui n’a jamais reconnu
la valeur de son enfant, un père qui ne savait qu’humilier, qui fermait sa
porte laissant l’adolescent dehors, au propre comme au figuré.
Alors oui, l’adolescent a fait
les 400 coups, pour s’exprimer à sa façon. En collectionnant les échecs
scolaires. Parce qu’aux yeux d’un enfant son père a toujours raison, vous avez
tout fait pour conforter la mauvaise opinion qu’il projetait sur son fils. Ou
plutôt que vous croyiez qu’il projetait sur vous…
Plus de trente ans ont passé et
alors que vous n’avez plus rien à prouver dans votre profession, vous parlez
encore de vous en nombre d’échecs, comme par vantardise. Mais j’entends la
douleur. Je reviens spontanément au temps présent, comme si vous étiez encore
là, en blouse blanche, à me narguer sur votre tabouret sans roulettes. Avec vos
devinettes en mise à l’épreuve, portant sur le vocabulaire, l’histoire, ou la
littérature.
Je me contentais d’écouter,
alors que j’avais tant de questions à poser. Bien sûr la grivoiserie revenait
régulièrement égayer les confidences, en s’excusant presque d’avoir dévié le
cours de la conversation. Vous vous soûliez de musique des années 60 à 80,
d’anecdotes sur les uns et les autres ainsi que de plaisanteries aussi épicées
que vos plats favoris. Vous contestiez tout, et pourtant vous aviez cette
extraordinaire faculté de faire rire tous vos patients, du plus jeune au plus
âgé. Dès que l’on pénétrait dans la salle d’attente on entendait que rires, fous
rires, et votre voix grave semant la bonne humeur. Chacun sortait du lieu
détendu. Vous, l’éternel angoissé, vous réussissiez à merveille cet exploit-là.
Et j’ai même assisté certains jours à un défilé de patients venant juste vous
tendre une bouteille, un panier de fruits, des fleurs, un saucisson, ou des
livres. Moi, c’était les livres. Je n’ai jamais vécu de scènes pareilles dans
aucun autre cabinet médical. La « méthode Duchiron » était
incroyablement unique.
Mais pour vivre cela, il
fallait avoir franchi au préalable l’étape des quatre ou cinq premiers
rendez-vous. Certains ne sont jamais revenus. Ils vous ont pris pour un clown
échappé de son cirque, un dragueur impénitent, ou encore un excentrique
révolutionnaire. Vous étiez un peu de tout ça en apparence et rien de tout ça
en réalité. Mais vous avez ainsi offert une partie de votre clientèle aux deux
autres kinés installés dans votre rue. Vous vous êtes offert par la même
occasion une solide réputation de « kiné fou furieux ».
Vous avez mis la barre haute
monsieur Rémy Duchiron. Il n’était pas évident de la franchir pour arriver de
votre côté. En revanche, une fois l’obstacle surmonté, c’était pour la vie. Les
autres prenaient la porte, ils ne vous intéressaient pas. Avouez que la méthode
était singulière, mais dangereuse.
En réalité, jusqu’en 2006 ou
2007 si je vous ai bien écouté, cela n’avait guère d’importance car votre
cabinet tournait à plein régime, vous permettant de vous moquer complètement du
qu’en dira-t-on.
Quant à moi, je suis passée à
l’étape supérieure en vous offrant un livre intitulé « Rire pour ne pas
mourir ». Le contenu m’avait fait penser à vous.
Vous l’avez lu dans la nuit et
pas de commentaire, comme à chaque fois que je tombais juste. Car lorsque je
faisais erreur, là, j’avais droit aux observations. Vous n’appréciiez pas
apparemment que je m’égare.
Ce livre, vous l’avez prêté
quelques fois car il revenait de temps à autre sur votre bureau.
Accueillir vos paroles m’aidait
à oublier la douleur de l’épaule. Parce qu’au début je vous en ai voulu de me
faire venir les larmes aux yeux. Avec votre entêtement à vouloir que « je
lâche ».
Vous possédiez une large
palette d’intonations différentes adaptées à la profondeur de votre voix pour
me dire ou crier selon votre humeur :
– Putain, Dupont, vous la
lâchez cette épaule !
Jusqu’au :
– S’il vous plaît Isabelle,
pourriez-vous m’aider et lâcher un peu ? Ceci avec une extrême douceur
venue de votre voix grave.
J’obtempérais après quelques
secondes de concentration pour avoir le plaisir d’entendre :
– Merci !
Vos mercis étaient rares,
j’avais donc conscience de leur valeur.
Isabelle n’est pas mon prénom,
vous aviez décidé sans hésitation et une fois pour toute que j’avais une tête à
m’appeler Isabelle. Pour en avoir le cœur net, vous avez laissé tomber mon bras
pour aller vérifier sur ma carte vitale. Pour le bras, oui, je sais, je vous
entends hurler monsieur Duchiron, j’ai légèrement exagéré, vous ne l’avez pas
laissé tomber, mais posé à peu près délicatement : c’était pour vous
taquiner un peu, je vous dois bien ça.
Déception :
je m’appelais Béatrice ! Isabelle est restée votre préférence mais en
réalité l’usage du prénom fut très rare. Comme le tutoiement. Contrairement à
l’ensemble de vos patients que vous prénommiez très vite, vous restiez avec moi
sur madame Dupont ou Dupont. Je devais inconsciemment mettre un barrage que
vous avez toujours respecté.
Ces derniers mois, en
remplacement du prénom, j’avais parfois droit à « chère ». Comme ça, brut,
sans accompagnement. Pas vraiment votre genre.
L’échange de livres est vite
devenu une habitude. Vous me preniez pour une intellectuelle parce que je
lisais beaucoup. Faux. Votre culture générale était impressionnante. Il était
rare que mes questions restent sans réponse. Enfin quand vous me laissiez le
temps d’en poser.
C’était vous l’intellectuel.
Mais un intellectuel contrarié. Par votre éducation.
Vous m’avez dit un jour qu’avec
la mère que vous avez eu (cette petite femme bretonne vouant une adoration sans
borne pour son fils), vous auriez dû être homo. C’est peut-être pour conjurer
le sort que vous avez très vite collectionné les conquêtes féminines. Que vous
enfiliez comme un collier de perles interminable. Il ne fallait surtout pas
baisser la garde pour échapper à l’inconscient destin maternel. Mais dieu que
vous l’aimiez, votre maman.
Nous avions deux prénoms en
commun, une sœur prénommée Brigitte et une mère prénommée Mado.
Vous l’avez soignée jusqu’à la
fin comme peu de fils l’aurait fait.
Et votre soeur. Vous aimiez
parler de votre sœur. Vous me disiez combien elle avait dû souffrir de cette
place que votre mère vous attribuait, la reléguant en deuxième position.
Vous me
racontiez votre complicité d’autrefois, de l’époque du petit garçon, suivie
d’années plus distantes, de non compréhension, jusqu’aux retrouvailles et aux
« blagues à Titine » d’aujourd’hui préparées avec la connivence de
vos enfants. Vous ne saviez pas lui dire combien vous l’aimiez, alors comme
d’habitude, cela se traduisait par des piques, des prises de bec, des
grossièretés. Brigitte, la bien élevée, était patiente, car elle savait. Elle
vous aimait tant qu’elle acceptait tout de vous. Et vous en profitiez. Encore
aujourd’hui vous en profitiez. Surtout ne dites pas le contraire, vous me
l’avez encore dit il y a quelques jours !
Chaque année à Noël vous
l’attendiez avec l’impatience d’un enfant. Ou plutôt d’un petit frère. Au Noël
dernier j’ai rencontré Brigitte lors d’une soirée passée chez vous. Je l’ai
reconnue au regard. Vous ne m’aviez pas trompée, j’ai été le témoin de cet
amour non-dit. Témoin également de sa patience, d’une « blague à
Titine » et du rire éclatant de vos enfants. Vous qui étiez terrorisé à
l’idée d’être père, j’avais compris au début de nos échanges que vous
organisiez votre emploi du temps pour être chez vous à l’heure du bain des
enfants. Le mercredi vous alliez manger avec eux entre midi et deux. Vous me
racontiez le programme de la classe verte, puis en saison d’été les jeux d’eau
avec eux. La différence de caractère, le craintif et l’intrépide, la
sensibilité réservée de l’un, plus démonstrative de l’autre. Votre prise de
conscience de votre statut de père vous a emmené à consulter un psychologue
pour la première fois de votre vie. L’amour vous a donné le courage de faire ce
pas-là, vous qui ne vouliez surtout pas reproduire ce que vous aviez subi.
J’en savais déjà beaucoup sur
vous lorsqu’un jour vous m’avez demandé s’il y avait un « monsieur
Dupont ». Je vous ai répondu par l’affirmative en précisant que vous aviez
quelques points en commun. Pour en dire plus sur l’homme de ma vie, Gilles,
ainsi que sur ma petite famille, je vous ai offert un de mes livres, le tout
premier. Je savais que mon écriture n’était pas votre genre préféré, loin de
là. Mais vous l’avez lu jusqu’au bout. Sans commentaire. Hormis ceci :
– Il y a quelques belles
phrases.
J’ai mis mon mouchoir dessus et
nous avons reparlé littérature. Vous étiez toujours dans le passé, dans la
nostalgie du passé. Même en littérature. Et moi j’essayais de vous parler du
présent, des écrivains contemporains. C’était un challenge pour l’un comme pour
l’autre.
Vous avez quand même fini par
reconnaître que certains contemporains n’étaient pas mauvais, « bons »
vous aurait sans doute écorché la langue. Quand cette prouesse arrivait, il me
poussait une pointe de fierté, comme si j’avais gagné une course. Malgré tout il
me reste le regret de n’avoir pas su vous faire apprécier l’écrivain et poète Christian
Bobin.
Si vous n’avez fait aucun
commentaire à propos de mon livre, vous m’avez régulièrement fait comprendre
que vous aviez assimilé tout son contenu au détail près. Un mot par-ci, un mot
par-là. Une petite allusion que je faisais semblant de ne pas relever. Mais qui
me touchait infiniment. Vous avez gardé en mémoire jusqu’aux précisions que
beaucoup de lecteurs lisent et oublient instantanément. Vous avez lu avec
délicatesse et sensibilité. Contrairement à ce que vous vous efforciez de
montrer, oui, monsieur Duchiron, vous étiez d’une rare finesse.
Et très pudique.
Vers la fin des soins, j’ai pu
montrer à votre ami une épaule ayant récupéré toute son amplitude, lui
signalant par la même occasion ma décision de ne pas me faire opérer. Lui-même
paraissait surpris du résultat. Bien sûr vous n’aviez pas la possibilité de
réparer mon tendon déchiré. Chacun son métier. Vous avez eu tout simplement la
rigueur des gestes sûrs et compétents d’un kiné professionnel. Me permettant de
vivre presque comme avant. Et j’accepte les quelques inconvénients dus au
tendon non opéré.
Sous la façade si joviale, je
ressentais chaque jour davantage les blessures. De semaine en semaine tout
semblait se dégrader. Et votre corps parlait pour vous. Les symptômes
somatiques s’accéléraient.
Du fameux pied qui vous a
handicapé de longs mois, jusqu’à votre dos douloureux, tout était en
souffrance.
J’aurais voulu vous demander
quelle était la raison de la baisse d’activité professionnelle. Un événement
important devait certainement être à la source de toute cette série noire. Je
n’ai jamais osé vous poser la question et si vous m’en avez parlé, ce devait
être un jour où mon écoute a fait l’école buissonnière.
Noël approchait et comme
beaucoup de vos patients, je vous ai offert un panier garni de nourriture
festive. Sous la bouteille de vin, j’ai glissé une enveloppe contenant une
lettre. Elle ne vous était pas adressée directement mais plutôt à vos patients.
Je l’avais intitulée « Lettre au suivant ». Longue lettre où je
décrivais au patient à venir ce qu’il allait découvrir en votre compagnie. Pour
aiguiser sa curiosité…
Pas d’observation exceptée une
critique sur une suggestion faite à la fin du message.
Mais j’y ai gagné, je pense,
une étape supérieure dans la confiance et la confidence.
Inéluctablement le jour de
notre dernier rendez-vous arriva. Celui-là, nous l’avons repoussé en espaçant
les séances, mais nous le savions inévitable.
Vous m’avez offert un livre,
comme par hasard, et prêté un autre en me disant :
– Comme ça je suis sûr de vous
revoir !
Je vous ai serré la main. Pour
la première fois sans commentaire sur la surprenante fermeté de ma poignée de
main. Ce jour-là vous êtes même sorti pour m’accompagner jusqu’au bout du
couloir, et vous avez baissé la tête quand je vous ai dit de prendre bien soin
de vous.
Du coup je n’ai pas entendu la
réponse. Si réponse il y eut.
Souvent quand arrivait la fin
de la journée, au moins la première semaine, je pensais que j’avais oublié quelque chose. Il y avait un manque quelque
part dans mon emploi du temps. Il faut bien avouer que depuis des mois votre
personnage avait pris sa place dans mon quotidien.
Trois semaines s’étaient
écoulées lorsque je découvris un message sur mon répondeur :
« C’est Duchiron, vous
êtes bien longue à lire madame Dupont ! »
Je suis donc passée vous rendre
le livre. Vous m’en aviez préparé d’autres.
C’est ainsi que de livre en
livre nous avons repris notre conversation. Cinq minutes entre deux patients ou
en vous rencontrant sur mon chemin. Vous savez, le petit chemin en raccourci
que j’emprunte tout le temps à pied pour aller n’importe où. Il ne sent pas la
noisette, mais il respire un parfum de campagne. Ce petit chemin arrive juste
sur l’entrée de votre immeuble. Immeuble devenu entre-temps l’adresse de ma
fille et mon gendre. Combien de fois nous nous retrouvions nez à nez quand je
débouchais sur l’avenue. Ces rencontres me permettaient de poursuivre
l’assemblage de mon puzzle. Mais les éléments étaient instables, déformés par
la souffrance dissimulée sous votre masque jovial. Les patients se faisaient de
plus en plus rares, les dettes s’accumulaient, votre couple vous semblait aller
à la dérive, et votre corps s’en plaignait. Mais vous ne baissiez pas les bras,
du moins pas encore. Vous cherchiez des solutions à chacun de vos problèmes.
Remise en question professionnelle, projet de travailler en parallèle dans un
autre cabinet, consultation d’un psychiatre ou psychologue pour couple, vente
d’un petit appartement pour éponger les créances. Et puis il y avait vos enfants adorés. Vous
me disiez tout en plaisantant que personne ne pouvait s’apercevoir de votre
dépression. Vous aviez donc mis un mot sur votre ressenti.
Néanmoins tout ce que vous
mettiez en place pour sortir la tête de l’eau s’effondrait au fur et à mesure.
Même votre grand ami,
« maître Fred », n’arrivait pas à vous soulager. Pour vous guérir,
vous ne mettiez pourtant personne au-dessus de cet homme-là.
Je ne savais toujours pas quoi
vous dire. Comme à l’époque où j’étais
encore en soin et que vous m’avertissiez en blaguant que je vous retrouverais
peut-être pendu dans cette même salle le lendemain. Je partais en riant sur un
:
– Très drôle, monsieur Duchiron :
à demain ! Mais j’avais le cœur
gros.
Un jour de rencontre vous
m’avez posé cette question sur le vif entre deux phrases anodines :
– Est-ce qu’elle sait madame
Dupont que je l’aime bien ?
Je commençais à vous connaître
quand même un peu et j’étais consciente de l’importance de ces petites phrases
glissées entre-deux. C’était votre façon très pudique de faire passer vos
messages venus du coeur. Je vous ai rassuré tout de suite. Comme on a envie de
rassurer un enfant.
– Mais oui monsieur Duchiron.
Je le sais et je vous aime bien aussi.
– Alors donnez-moi une date
pour venir manger chez moi avec monsieur
Dupont.
Devant mon silence vous avez
compris ce qui me dérangeait. Connaissant vos problèmes de couple je ne savais
comment nous serions accueillis par votre femme.
– Rassurez-vous, je ne vous
tends pas un piège, Katy sera charmante et vous recevra avec le sourire.
Voilà comment nous avons fait
connaissance avec Katy et vous avec Gilles.
Le courant n’a pas mis la
soirée pour trouver sa place entre vous, suivi du tutoiement. Rien à voir avec
notre première rencontre ! Entre les rires de vos enfants et la simplicité
de votre accueil à tous les deux, la soirée fut joyeuse et chaleureuse. Nous
avons trouvé Katy accueillante, souriante. Une femme attachante. En partant je
vous ai serré la main et comme Gilles embrassait spontanément Katy vous lui
avez alors demandé l’autorisation d’embrasser madame Dupont. Après les
remarques sur mes poignées de main j’ai donc eu droit à celles concernant ma
façon de vous embrasser.
Celle-là, j’avoue que je ne m’y
attendais pas !
Réflexion faite, j’ai compris
ce que vous vouliez me signifier avec vos formules à la Duchiron. Il est vrai
que la plupart des gens se contentent de tendre la joue. Moi, je pose mes
lèvres sur chacune des joues pour embrasser vraiment. C’est une de mes nièces
qui un jour me fit la remarque en commentant mon baiser. Cette habitude venait
peut-être du désir de ne pas se laisser embrasser. Cette façon de faire ne
laissant que la possibilité à l’autre de tendre la joue.
Bien sûr, comme vous ne faites
rien, pardon, comme vous ne faisiez rien comme tout le monde, vous possédiez la
même déformation que la mienne. Difficile de vous laisser embrasser monsieur
Duchiron ? Peu de gens auraient
cette pensée à votre propos, n’est-ce pas ?
D’où les piques désobligeantes
comme si j’étais la seule responsable. Mais je n’étais plus à ça près. Ces
petites flèches devenaient même attendrissantes. Nous avions juste des
blessures en commun.
Entre les invitations je
poursuivais patiemment mon puzzle à chaque fois que vous me téléphoniez pour
aller chercher un livre.
En septembre dernier, mon
répondeur enregistra un message plutôt singulier :
– Madame Dupont Isabelle, venez
impérativement dans la journée avant 18h30. J’ai quelque chose pour vous.
Quelque chose pour vous, avec
les livres, c’était coutumier. Mais le ton péremptoire l’était moins.
J’ai donc pris mon petit chemin
de traverse pour répondre à cet appel mystérieux.
Dès mon arrivée vous m’avez
fait rentrer dans votre salle de bain pour y découvrir une baignoire
transformée en magnifique jardin fleuri.
Vous en avez dégagé un énorme
bouquet que vous m’avez tendu, vous qui n’aimiez pas offrir des fleurs :
– C’est pour vous. Vous pouvez
y aller !
Effectivement, offrir des
fleurs vous rendait presque bourru.
Et me voilà repartie les bras
tellement chargés que je ne voyais plus la route.
Ces grandes fleurs aux voiles
couleur pastel dont personne ne connaissait le nom ont prolongé l’été plus de
quinze jours, illuminant notre maison de leur grâce naturelle.
Et inévitablement j’ai eu envie
d’écrire. Comme à chaque fois que l’émotion m’emporte.
J’ai écrit une lettre (et oui
encore une lettre) aux « Belles sans nom », ces belles fleurs
inconnues. A la fin, j’y ai rajouté un paragraphe sur l’homme qui les avait
déposées dans mes bras. Sans mentionner de nom.
Ce texte, je ne vous l’ai pas
donné tout de suite. Mais il fut l’un des composants d’un ouvrage où j’avais
rassemblé quelques nouvelles.
Quelques mois plus tard, je
vous ai offert ce petit livre en arrivant chez vous un samedi soir.
Dès le lundi vous téléphoniez à
la maison pour laisser l’identité des fleurs à un des garçons, chargé de noter
le message.
Le mardi vous avez transmis le
même nom à ma fille que vous rencontriez tous les matins en arrivant au
cabinet. Elle sortait de l’immeuble avec son compagnon au moment où vous
arriviez. Leur journée commençait régulièrement par une blague à la Duchiron.
Après avoir reconnu vos fleurs
dans le texte, vous avez dû enquêter le dimanche pour résoudre le mystère des
« Belles sans nom ».
Quand nous nous sommes
rencontrés la fois suivante, vous n’avez pas fait de commentaire, excepté sur
un texte qui concernait mon petit-fils.
Et j’ai froid. La culpabilité
de vous avoir fait peut-être du mal en écrivant mes pensées, une petite phrase
en particulier, même si je ne pensais pas évidemment à votre cœur de chair mais
bien à l’autre, me glace chaque jour davantage. Ce jour-là, monsieur Rémy
Duchiron, j’aurais tellement préféré vous entendre protester, vous entendre me
fustiger de votre voix grave :
– Putain chère Isabelle, vous
vous êtes plantée ! Pour qui vous prenez-vous à m’expliquer ce que je
ressens ?
Mais rien. Absolument rien.
La parole s’envole, l’écrit
s’empreinte.
Et j’ai encore plus froid. Car
dans ce même livre il y avait également l’histoire d’un jeune homme. Histoire
dont l’écriture fut commencée avant de vous rencontrer. Il se prénommait Rémi
(avec un i heureusement). Il me fallait choisir un prénom ayant une sonorité
particulière et qui ne me fasse penser à aucune personne connue. Après avoir
fait votre connaissance j’ai hésité à changer le prénom. En trublion que vous
étiez, vous veniez perturber tout le travail en cours.
N’ayant pas trouvé de prénom de
substitution, j’ai achevé l’histoire qui commençait par la mort de Rémi. Ce
qu’il vivait de sa place de mort, ses angoisses, ses rapports à sa famille.
Cette histoire-là se terminait en
résurrection.
Les invitations se sont
rapprochées à peu près à cette période-là. Etait-ce une coïncidence ?
Nous avons dû en décliner
plusieurs. Gilles est souvent en déplacement et nos week-ends chargés. Alors
vous aviez pris l’habitude de me faire venir au cabinet pour vous fixer une
date autour de laquelle vous organisiez la soirée et les invitations. Vous
vouliez nous présenter petit à petit tous vos amis. En les choisissant en
fonction de ce que vous aviez perçu de ma personnalité à travers mon écriture.
Vous pouviez être d’une grande sensibilité, d’une attention extrême.
La dernière date fixée est
encore inscrite sur le tableau de ma cuisine : samedi 27 mars soirée
Duchiron.
Vos amis
comptaient beaucoup mais je vous sentais déçu de certaines amitiés perdues. De
vos compagnons de la faculté de
médecine, devenus célèbre professeur ou médecins reconnus, vous vous sentiez
lâché, vous, le petit kiné de quartier. Pourquoi une telle dépréciation ?
Cela me fait penser à cette définition de votre profession, je ne crois pas
vous l’avoir citée, c’est dommage. « Le kinésithérapeute est un guérisseur non médecin qui soigne les malades
des médecins non guérisseurs. »
Un jour où vous me parliez de
cette blessure, et du fait que s’il avait voulu, le grand professeur aurait pu
remplir votre cabinet en une semaine, j’ai quand même pris la parole. Pour vous
faire remarquer que cet homme m’avait envoyée directement à vous en me
communiquant de mémoire votre adresse et votre numéro de téléphone.
Le geste symbolisait la
confiance qu’il vous portait. Sa notoriété ne lui permettait pas de conseiller
un kiné dont il ne soit pas sûr. Vous n’avez pas répondu. Vous saviez que vous
étiez peut-être en partie responsable des amitiés perdues. Vous me disiez ne
pas avoir été invité chez cet homme depuis des années pour chahuter autour de
sa piscine comme vous le faisiez autrefois. Peut-être étiez-vous tout
simplement un ami difficilement gérable ? Mais vous étiez fier de leur
réussite. Fier de ce qu’ils étaient devenus, tous. Vous m’expliquiez qu’à
l’époque, cet ancien ami, votre fameux professeur, avait déjà l’ambition
de sortir du lot. Que pendant vos soirées de débauche, il n’hésitait pas à vous
lâcher pour se renfermer dans sa chambre d’étudiant et travailler. Tout en vous
prêtant l’oreille, j’ai eu une pensée vers cet autre jeune homme, à la même
époque et dans la même ville. Il faisait partie d’une équipe de tennis du Parc
Impérial. Lorsque le groupe s’accordait un temps de récréation, l’adolescent restait
sur le court avec son seau de balles et sa raquette. Il continuait à
travailler, seul face au mur. Inlassablement. Ce jeune homme a fini vainqueur à
Rolland Garros. Certains se donnent les moyens, aux prix de sacrifices,
d’atteindre leur but. Mais chacun d’entre nous porte un projet de vie
différent, selon son histoire, selon la valeur qu’il se donne, selon le besoin
de reconnaissance. La réussite ne se calcule pas comme dans un livre de comptes. Qu’est-ce que réussir
monsieur Duchiron ? Cela aurait pu être le sujet d’une de nos discussions.
C’est peut-être juste les traces d’amour qu’un homme laisse sur terre après sa
mort. Je vous laisse réfléchir à la question…
Oui, pourquoi n’avez-vous pas
commencé par être fier de vous-même, de tout ce que vous aviez combattu pour en
arriver à créer une famille, et être reconnu dans votre profession ?
En écoutant ne serait-ce que le
retour de vos patients, vous auriez dû ressentir une certaine satisfaction
personnelle, non ?
Pour en revenir à vos amis
médecins, la ville n’est pas si grande. Nous nous sommes aperçus que l’un
d’entre eux, un des témoins de votre mariage, fut le psychiatre d’un de nos
enfants. Cet homme a suivi notre fils à chaque étape importante de sa vie entre
l’âge de trois ans et sa majorité. C’est un nom que nous conseillons encore vingt
ans après. On ne peut pas oublier cette voix en accord avec le regard d’une
extrême douceur. Juste par quelques réflexions, sans porter le moindre
jugement, votre ami m’a fait avancer sur ma place de mère bien avant que je
m’engage dans une analyse. Je crois que je ne lui ai jamais dit merci.
Il me semble que le fait de
parler de ces hommes-là vous avait donné
envie de les revoir.
Je vous sentais pourtant de
plus en plus seul. Vous ne viviez que de repas organisés chez vous ou à
l’extérieur, mais le quotidien devenait trop lourd. Vous me disiez qu’il vous
fallait tenir encore car vous aviez une famille, des enfants jeunes à aimer et
à élever, néanmoins je sentais que les responsabilités vous submergeaient
chaque jour davantage. Les nuits sans trouver le sommeil, drogué à la bière, au
tabac, et à la lecture. Vous tentiez vainement de remplir ce vide intérieur que
tout l’amour de vos proches n’arrivait plus à combler. Je me suis vraiment
inquiétée lorsque vous m’avez dit que vous n’arriviez plus à lire. Cependant vous continuiez à acheter chaque semaine
un nombre impressionnant d’ouvrages. Pour plus tard ?
A chaque fois que vous arrêtiez
votre scooter à mes côtés, vous ouvriez votre top-case pour le plaisir de me
montrer de nouveaux livres. Vous étiez encore plus dépendant que moi à la
lecture !
L’obligation de reprendre des
visites à domicile accéléra le processus. Vous considériez cela comme un échec.
Vous me disiez ne plus jamais vouloir vivre cette expérience insupportable.
Découvrir l’inconnu des autres, vos terreurs des endroits clos, des chiens qui
mordent (oui, ça vous est arrivé), vous faisait perdre vos moyens, submergé par
le besoin de prendre la fuite. On n’imagine pas le courage qu’il vous fallait
pour affronter ces rendez-vous là.
Claustrophobe, agoraphobe, vous
cumuliez un bon nombre de phobies vous condamnant à vivre de plus en plus en
reclus. Vous limitiez les voyages devenus de véritables épreuves. Dieu que vous
deviez aimer vos enfants pour prendre la voiture même pour traverser simplement
la ville. Alors pour aller jusqu’à Valberg, je n’en parle même pas. En réalité
le simple fait de les emmener à pied à la foire d’à côté vous causait une
réelle douleur.
En arrivant dans un endroit
vous cherchiez immédiatement une sortie de secours. Même dans votre cabinet,
votre nid, la baie vitrée restait ouverte hiver comme été, pour pouvoir vous
échapper si besoin. Aucun lieu n’était suffisamment sécure pour vous. Cette
maladie vous privait d’ouverture sur le monde et c’est peut-être pour cela que
vous avez compensé d’une façon extraordinaire en pénétrant dans le monde infini
de la lecture. Vous y trouviez la liberté sans limite de l’imaginaire.
La lecture vous donnait des
ailes, vous qui vous sentiez de plomb.
Sous votre côté politiquement
incorrect, intolérant, vous cachiez une naïveté et une confiance étonnante.
Gilles a dû vous démontrer en examinant votre compromis de vente que depuis des
mois votre copain l’agent immobilier d’à côté se moquait de vous en acceptant
de repousser la vente indéfiniment. Vente qui devait régler une partie de vos
dettes. Des mois d’inquiétude, de stress, de maux d’estomac, par la
malhonnêteté d’hommes abusant de votre confiance. Confiance que vous avez
malgré tout déposée sans aucune hésitation entre les mains de mon compagnon.
Votre expérience désastreuse des « Gilles » ne jouait pourtant pas en
sa faveur…
Tout fut réglé assez
rapidement, malheureusement cela ne suffisait pas à vous remettre à flot. Vous
étiez un homme de don et un homme entier. Oh, n’allez pas croire, monsieur Rémy
Duchiron, que je vais vous encenser d’un discours laudatif tout au long de
cette lettre ! Ce serait déloyal
envers vous. Vous déteniez les défauts allant avec vos qualités, comme tout le
monde.
Donc, vous donniez sans
compter. Une générosité à toute épreuve. Alors, dès que vous avez eu un peu
d’argent, vous avez commencé par prêter une certaine somme à un
« ami » en réalisant assez vite que vous ne récupéreriez jamais votre
prêt. Et vous avez dû réemprunter.
Ce fut le début d’une cascade
d’avatars en tout genre. Côtes cassées lors d’un accident de scooter. Vous avez
failli mettre le feu à votre cabinet, vol du scooter parce que vous aviez
laissé les clefs dessus, rachat d’un deux-roues pour faire une chute éprouvante
quelques jours plus tard. A chaque fois que vous passiez chez nous à
l’improviste c’était pour ajouter une ligne à la liste noire. Vous étiez en
train de vous faire du mal, monsieur Rémy Duchiron. Et vous lanciez des appels.
Même constatation lorsque vous
êtes venus pour la soirée « carry canard » à la maison. Vous m’avez
fait la réflexion :
– Tu ne l’as pas assez épicé
ton canard !
– Je te rappelle que le plat
est également destiné à tes enfants et je n’ai que du piment très fort.
Public oblige au tutoiement.
Je vous ai apporté mon pot de
piment (du vrai) mais évidemment vous avez fait fi de ma remarque en
saupoudrant abondamment votre assiette. J’ai pensé que vous ne pourriez même
pas déposer le bout de la fourchette sur votre langue sans prendre feu !
C’était mal vous connaître.
Vous avez tout mangé sans ciller.
Là aussi
je me suis inquiétée. Comment était-ce possible ? Vous étiez en train de
vous consumer de l’intérieur. Vous continuiez à vous blesser ouvertement et de
toutes les façons possibles.
Alors, oui, j’ai eu froid
devant mon impuissance pendant que vous vous brûliez les entrailles.
Au cours de la semaine
suivante, vous étiez assis à votre bureau, lorsque vous avez pris un petit bout
de papier pour entamer une liste demandée par la psychologue qui vous suivait.
Vous deviez y noter toutes vos peurs.
Et tout en me parlant vous vous
arrêtiez de temps à autre, brusquement, pour me dire :
– Il faut que je rajoute cette
peur à ma liste.
Ensuite vous m’avez fait
l’inventaire. Evidemment aujourd’hui je ne me souviens que de votre peur de
mourir. La plus commune à tous. Je n’arrive pas à me souvenir des autres. Comme
un trou noir. Ou une page blanche.
Lorsque j’étais encore en soin
avec vous, vous m’avez dit, un jour de nostalgie, tout en regardant par la
fenêtre :
– Un jour ma femme va partir
avec les enfants.
Le silence a suivi. L’étincelle
de vos yeux avait légèrement baissé d’intensité. Je n’ai posé aucune question,
comme d’habitude.
J’ai perçu à cet instant-là
votre peur de l’abandon. Vous m’aviez déjà raconté votre compagne de sept
années, celle qui vous a lâché dès l’obtention de son diplôme d’infirmière.
Partant avec ses deux enfants, que vous n’avez jamais revus. Et vous les aimiez
ces enfants. J’ai ressenti à plusieurs reprises la profondeur de cette plaie
loin d’être cicatrisée.
Vous me disiez aimer votre
femme. Vouloir reprendre la communication, trouver une solution. Dans un
couple, chacun arrive avec ses bagages, son histoire. La vie fait remonter des
traumatismes, entrouvrant des fêlures ne demandant qu’à éclater. Parfois tout
l’amour du monde n’arrive pas à panser les ravages de l’enfance. Parce que l’on
ne sait pas faire, tout simplement. On voudrait, mais c’est au-dessus de nos
forces. En réalité aucun des deux n’est responsable. On ne peut pas porter les
manques et les tourments de l’autre. Et Katy, comme vous, faisait de son mieux.
Personne ne peut pénétrer l’intimité d’un couple. Je pense beaucoup à Katy car
je l’imagine portant toute la culpabilité de celui qui reste. Effondrée de
n’avoir pas dit, de n’avoir pas fait, de n’avoir pas exprimé. Je l’imagine
aussi portant une colère contre vous qui aviez baissé les bras. J’aurais envie
de lui dire que grâce à elle, son mari a vécu les années les plus fortes de sa
vie, que grâce à elle, il a vaincu peut-être la plus importante de ses phobies.
Celle d’être père. Pour elle, il a réussi à se dépasser, c’est un véritable
exploit digne des jeux paralympiques !
Et parce qu’elle était à ses
côtés il est allé cherché ses médailles d’or. Dieu qu’il en était fier de ses
petits Duchiron ! Il me disait que sa femme était une mère exemplaire,
qu’elle donnait à ses enfants tout ce qu’elle-même n’avait pas reçu. Alors oui,
chacun avait ses frustrations, et attendait peut-être de l’autre ce qu’il ne
pouvait lui apporter, mais grâce à leurs deux parents, ces enfants-là ont reçu
de l’amour. Ce n’est pas donné à tous les enfants.
Katy n’est pas partie. Elle ne
vous a pas lâché. Il fallait qu’elle vous aime pour vivre avec un écorché vif
tel que vous. Finalement c’est vous qui l’avez abandonnée.
Hier soir j’ai été vous voir.
Gilles m’a accompagnée avec une provision de mouchoirs. Je n’en ai pas eu
besoin. L’endroit clos et sombre n’était pas vraiment fait pour vous. Je vous ai regardé. Il y avait
quelque chose de paradoxal dans cette scène. C’est que vous étiez allongé et
moi debout à vos côtés. Des rôles complètement
inversés. Encore une de vos plaisanteries absurdes. Mes épaules
s’affaissaient sous le poids de votre absence. Vous savez pourtant mieux que
quiconque monsieur Duchiron que je garde une épaule fragile !
Je vous regardais et c’était
bien vous. Mais vous sans vous. C’était la première fois que je vous voyais
muet, les yeux clos. Je vous ai caressé les mains pour la première et la
dernière fois. Ces mains qui ont guéri tant de corps blessés. En cet instant je
me suis souvenue de cette rencontre, un soir, à la pharmacie du quartier.
C’était l’heure de fermeture et j’étais la dernière cliente. Vous êtes arrivé
en conquérant, vous et votre grande gueule, en demandant où était votre
fiancée. Vous aviez une multitude de fiancées. C’était un beau cadeau que vous
faisiez à toutes ces petites mamies que vous rajeunissiez juste par votre
contact. En l’occurrence cette fiancée-là était une jeune employée déjà partie.
Vous veniez chercher un grand flacon de lait commandé spécialement pour vos
mains. Je n’ai compris qu’à ce moment toute l’importance que vous donniez à vos
patients. Sous votre désinvolture, vous les respectiez infiniment. Et vous
preniez soin de vos mains pour eux. Je suis repartie avec une pièce de plus à
assembler sur mon puzzle. Une belle pièce.
C’est en observant votre corps,
que j’ai vraiment compris que vous l’aviez lâché. Vous ne pouviez pas être à
l’intérieur de cette enveloppe aux yeux définitivement hermétiques, ni dans ce
sarcophage beaucoup trop étroit pour vous. Vous avez bien fait de prendre la
fuite. Alors je me suis surprise à
regarder la pièce autour de nous. Où étiez-vous monsieur Duchiron ? On ne part pas comme ça. On quitte son corps,
d’accord. Mais on ne meurt pas. Voilà ce que je ressentais hier soir en
caressant vos mains. De sentir que votre âme devait se moquer de moi quelque
part par là, m’a apaisée. Vous ne deviez pas être bien loin.
Et j’ai pensé à mon histoire du
jeune Rémi avec un i.
Je me suis sentie coupable
malgré tout de devoir refermer la porte derrière moi. Je sais, vous n’avez plus
besoin de chercher l’air. Mais quand même c’était très dur. Et j’avais froid.
Gilles a attendu d’être sorti
pour dire :
– Quel con, il aurait pu se
relever.
Oui, cela aurait pu être une
blague à la Duchiron de vous redresser brusquement pour nous faire peur. Mais vous ne l’avez pas fait. Vous êtes resté
sur votre toute dernière blague, la plus mauvaise aux yeux de tous. La fuite
sans prévenir. La seule et unique blague qui nous fait pleurer.
Il faut que je vous parle de
notre dernière rencontre. Le petit moment de partage la veille de votre mort.
Comme souvent le contenu du message me demandait de passer rapidement au
cabinet afin de vous fixer une date de soirée libérée. Soirée prévue chez vous.
Si non, vous me menaciez d’une colère à la Duchiron. Et puis vous avez ajouté
que vous m’aviez préparé un cadeau. Des livres bien entendu.
Absente de la maison je ne suis
passée que deux jours plus tard. Craignant la foudre. Oui, j’exagère évidemment.
Je ne vous ai jamais vu en colère.
Il y avait quelque chose de
nouveau devant votre porte. Une grande feuille de papier collée sous la
sonnette :
« Veuillez sonner PUIS
entrer »
Cette petite recommandation
était déjà notée sur la sonnette mais visiblement insuffisante. J’ai pensé que
le père Duchiron était en train de perdre patience vis-à-vis des patients qui
ne savaient pas lire.
Aussitôt rentrée j’ai entendu
votre voix couvrant le bruit d’eau provenant de la salle de bain :
– Pépé, rentre et installe-toi,
j’arrive.
N’étant pas Pépé, je me suis
contentée de m’asseoir sous la douceur des dessins de Folon.
J’ai vu la porte s’entrouvrir
laissant pointer juste le regard :
– Ah c’est vous ! Drôle de
Pépé !
Avant de vous enfermer de
nouveau, et d’entendre encore l’eau couler en abondance.
Vous êtes finalement sorti,
l’air fatigué, râlant sur le retard de ce « Pépé ». Vous respectiez
les horaires et n’aimiez pas les gens en décalés.
J’ai donc pris la place de Pépé
et nous sommes rentrés dans votre grande salle si lumineuse. Je me souviens
avoir regardé encore une fois les photos au mur et la grande plante verte avant
de m’asseoir.
Vous avez pris place derrière
votre bureau en ouvrant votre agenda :
– Alors la date ?
– Pas avant le 27 mars.
– Le 27 ? C’est loin.
Et je vous ai vu écrire devant
moi sur votre agenda au samedi 27 mars : soirée pieds-noirs.
En même temps vous me montriez
avec un certain soulagement votre semaine bien plus chargée qu’à l’habitude.
Une petite note positive.
Ensuite, vous m’avez présenté
mon cadeau en m’expliquant qu’enfin les étagères étaient posées et que vous
aviez sélectionné les ouvrages en fonction de la personnalité de chaque
lecteur. Le don ne se faisait pas au hasard. Encore un élément précieux à
rajouter au puzzle.
Je vous ai remercié en vous
expliquant que je n’avais écouté votre message qu’en rentrant de Sanary. Nous
avions cette ville en commun puisque j’y séjourne plusieurs fois par an. Il se trouve que
Sanary est la ville de votre enfance et adolescence.
Nous avons parlé de la plage
Portissol, de vos souvenirs (les plus joyeux), de votre maison, du jardin
exotique, etc.
A chaque fois que vous abordiez
le sujet de Sanary, votre regard changeait, j’y lisais l’expression de la
mélancolie. Je vous ai demandé si vous aviez emmené Katy et les enfants pour
commenter les lieux et leur raconter votre histoire.
– Non, je l’ai fait avec mon
ancienne compagne mais pas avec Katy.
Comme si l’acte était encore
trop éprouvant.
Puis nous avons parlé du
mariage prochain de votre neveu. Impossible de vous faire changer d’avis. Vous
n’aviez pas conscience de la valeur que l’autre vous donnait. Vous ne vouliez
pas admettre que votre présence puisse avoir une importance pour votre
entourage.
Vous vous rabaissiez au point
d’altérer votre raison jusqu’à vos sentiments.
Déjà votre physique vous
pesait. Je ne parle pas de votre ventre qui s’arrondissait depuis que vous ne
faisiez plus attention à vous, mais de votre corps en général. Pour le ventre,
l’allusion est mesquine, j’en conviens, c’est juste une pointe au passage, je
vous en dois tellement monsieur Rémy Duchiron. Oui je sais, je vous entends, je
ne recevais pas que des mises en boîte, il y avait bien de temps à autre un ou
deux compliments. Ceux-là, il fallait savoir les saisir au vol, mais ils
n’avaient que plus de valeur. Oui, j’en ai reçu des petits mots cadeaux cachés
avec pudeur dans des phrases anodines. Je ne vous disais même pas merci.
Simplement je vous souriais.
Et j’ai si froid aujourd’hui.
Vous ne correspondiez pas au
modèle élu par la société. Vous me parliez trop souvent de votre petite taille,
de vos jambes trop fines, de votre tête scalpée. Bien sûr vous tourniez cela en
dérision, mais vous gardiez toujours dans votre tiroir la petite photo de
l’époque où vous n’aviez pas besoin de bonnet. Je me souviens juste qu’il y
avait un chien à vos côtés. Votre chien adoré.
Depuis quelques semaines
j’avais un projet en tête vous concernant. Il n’aurait peut-être servi à rien,
mais j’y réfléchissais sérieusement.
Plusieurs fois vous m’aviez
tendu une perche que je n’avais pas saisie. La première fois c’était après
avoir lu un de mes livres. Vous m’avez dit ce jour-là que vous aimeriez
beaucoup laisser une trace de votre histoire à vos enfants. Que vous auriez
aimé écrire votre vie pour qu’ils sachent. Mais que vous ne saviez pas écrire.
Je vous ai répondu que tant que l’on ne tente pas l’expérience, on ne peut pas
savoir ce dont on est capable. Bizarrement vous vous êtes buté, avec votre
sacré caractère, monsieur Rémy Duchiron.
Une autre fois je vous ai
conseillé de vous enregistrer. Pas plus de succès.
Je sentais pourtant
l’importance de ce désir.
Et j’ai toujours très froid.
Car j’ai repoussé de semaine en semaine ma proposition. Je ne me sentais
peut-être pas à la hauteur de la tâche. Je me demandais si c’était vraiment mon
rôle, si je n’outrepassais pas mes compétences. Jusqu’à la semaine dernière. Ma
décision était enfin prise. Je pensais vous soumettre mon idée. Vous offrir mes
services afin d’écrire votre vie. Depuis le début. Vous écouter attentivement,
pourquoi pas vous enregistrer en vous posant des questions, et recueillir vos pensées,
avant d’essayer de les révéler par l’écriture. Pour recommencer autant
de fois nécessaires jusqu’à ce que vous approuviez de votre signature.
Lors de ce dernier échange, je
me disais que le moment était mal choisi, que Pépé allait peut-être arriver
d’un instant à l’autre, et j’avais besoin de vous sentir disponible pour
prendre le temps de vous expliquer. Vous savez bien que ma parole est
laborieuse. Je voulais vous inviter, un midi, avant la soirée du vingt-sept.
Nous sommes passés dans
l’entrée où je vous ai dit au revoir une première fois. Mais vous vous êtes
assis – ou plutôt laissé tomber – en me disant que vous étiez fatigué, que vous
ne supportiez plus d’aller au domicile de cette femme âgée qui allait mourir.
Monter les escaliers pour atteindre son appartement était une véritable
épreuve. L’essoufflement vous obligeait à vous arrêter à chaque étage, le temps
de vous calmer, de réguler votre respiration. Malgré tous vos efforts, pénétrer
dans cet appartement vous remplissait d’épouvante.
Au lieu de me laisser aller moi
aussi, quitte à vous tutoyer pour vous choquer, du genre :
– Arrête les frais Rémy, tu es
en train de te détruire à petit feu. Ne va plus chez cette femme, ne fais plus
de domicile, fais des choses pour toi, ressaisis-toi, mais surtout arrête le
massacre !
J’ai juste dit :
– Vous voyez bien que votre
corps vous parle de plus en plus, il est en train de vous dire d’arrêter de
vous faire du mal. Reprenez déjà un peu de sport, en douceur, vous avez la
chance d’avoir le matériel sur place. Ou allez à la piscine, vous qui aimez
tant nager.
– J’ai essayé de faire de la
muscu mais je ne tiens même pas cinq minutes. Et de toutes façons je n’ai plus
envie.
Le cœur n’y était pas. N’y
était déjà plus.
Puis, vous m’avez parlé de
votre grand ami, maître Fred, du fait que vous aviez hâte d’aller à votre rendez-vous à son cabinet le mercredi de la
semaine prochaine. Mais en attendant qu’il prenne soin de vous, vous vouliez
prendre soin de lui à votre façon. Façon restaurant. Vous aviez appris qu’il y
avait eu un décès parmi ses proches. Alors vous aviez réservé une table pour
samedi soir, à l’Amada, le restaurant japonais où tout est finesse et harmonie.
Le fameux restaurant où vous nous aviez fait une crise pour sortir manger de la
choucroute, vous vous souvenez ? Vous m’avez dit par la suite combien
cette démonstration intempestive traduisait votre angoisse. Je n’avais pas
besoin de votre explication, cela faisait longtemps que vous ne faisiez plus le
pitre avec moi. On jouait à « je sais que vous savez que je sais… »
Pour vous, maître Fred était le
meilleur ostéopathe de la planète. Vous m’avez dit entre autres :
– Ce n’est pas un pote. C’est
un ami, un frère. Je l’aime.
Vous m’avez rarement parlé de
cette façon concernant vos amis. Il y avait une douceur émouvante dans ces
quelques mots dédiés à maître Fred. Pourtant vous étiez si pudique pour
exprimer vos sentiments. Je ne vous ai entendu parler de cette façon qu’envers
un autre ami, je crois que c’est le « parrain », celui que vous
appeliez affectueusement « le gros ». Si je ne me trompe pas cette
amitié est née il y a très longtemps. C’est l’amitié d’une vie. Celle qui se
consolide année après année, qui fait face aux plus violentes intempéries.
Celle que l’on sait indestructible et qui perdure je pense bien après la
mort.
Est-ce que je suis dans la
confusion monsieur Rémy Duchiron ? Est-ce que j’ai manqué quelque chose
dans mon écoute ?
J’aimais lorsque vous me
parliez des gens que vous aimiez.
Néanmoins, dans les moments les
plus graves, votre dépression vous faisait dire que vous n’aviez pas d’amis.
Alors là c’est un comble,
monsieur Duchiron !
Si seulement vous vous étiez
aimé un minimum. Avec tout l’amour que vous aviez besoin de donner et de
recevoir, on aurait pu faire un concentré, une préparation d’huile essentielle
d’amour à déposer dans un flacon sur votre bureau. Avec une ordonnance
prescrite par tous ceux qui vous aiment : une respiration obligatoire
chaque matin, puis à la demande, sans limitation, au cours de la journée.
Dans cette
entrée je restais en partance, debout, face à vous. Soudain, vous m’avez
regardée attentivement, reprenant une seconde votre petit sourire en coin, tête
penchée, la malice au bord des yeux, avant de me faire votre remarque du jour,
comme avant :
– On a sorti le fuseau madame
Dupont ?
Je portais effectivement ce
jour-là un vieux fuseau comme on n’en fait plus depuis au moins vingt ans.
Complices de toutes ces petites
remarques espiègles, nous avons même éclaté de rire !
C’est ensuite que je vous ai vu
poser une main sur votre poitrine en me disant :
– J’ai mal, tout mon corps me
fait mal, j’ai des aiguilles dans les fesses, j’ai l’impression de me paralyser
petit à petit.
J’ai interprété vos propos
comme des paroles d’angoisse liées à votre dépression. A aucun moment j’ai
soupçonné que votre cœur pouvait être épuisé « physiquement ».
Et pourtant.
Vos paroles m’ont fait changer
d’avis et j’ai décidé de vous parler de ma proposition sans plus attendre. Pour
essayer de vous fixer sur autre chose, de vous aiguiller sur un projet, une
ouverture sur le futur. La sonnette retentit alors que je m’apprêtais à parler.
Un homme est rentré. S’excusant presque de nous déranger. Je vous ai vu vous
redresser brusquement et reprendre votre superbe.
Le hasard avait donc tranché.
Mais vous savez bien que le hasard est surprenant.
Je vous ai dit au revoir avant
d’ajouter à l’homme qui venait d’entrer que je le laissais entre de bonnes
mains, puis j’ai ouvert la porte. J’ai
entendu :
– Et alors, on ne s’embrasse
pas ?
On s’est embrassés sans heurt
cette fois-ci, et avant de refermer la porte, j’ai reçu votre dernier regard
monsieur Duchiron lorsque vous m’avez dit :
– Venez tôt le samedi 27 :
19h 30 ?
Voilà. Ce fut votre dernière
image. Nous nous sommes quittés sur un énième rendez-vous qui n’aura jamais
lieu.
Alors, je n’ai pas de mot pour
vous décrire la culpabilité ressentie lorsque j’ai appris votre mort. Je ne
vais pas m’étendre sur le sujet, cela ne vous plairait pas.
Ce vendredi 12 mars 2010 dans
l’après-midi, je suis allée à la bibliothèque (comme par hasard) chercher des
livres pour mon petit-fils, Baptiste. Vous savez, le petit bout de chou que
vous avez croisé à la maison, le passionné des dinosaures. L’instinct m’a détournée de mon petit chemin
de traverse et j’ai pris la grande avenue. Ce que je ne fais jamais. Je me suis
même dit que j’étais stupide de choisir la route si bruyante.
J’étais à pied, comme
d’habitude. En arrivant au carrefour, le Samu m’a doublée avant de tourner dans
votre rue. Au moment où j’ai compris qu’il s’arrêtait à la hauteur de votre
immeuble, j’ai senti mon estomac se nouer. J’ai pensé à ma fille, Céline. En
regardant l’heure, j’ai poussé un soupir de soulagement : ils étaient
encore à l’école !
J’ai pensé à vous, à un patient
qui aurait peut-être fait un malaise.
Et j’ai continué ma route.
Si j’avais pris mon petit
chemin coutumier, j’aurais sans doute compris.
Le soir nous avions des amis,
comme souvent. Nous avons fait la fête. Ce n’est que le lendemain matin que
Céline, ne sachant comment me l’annoncer, a préféré contacter son père. Elle
sanglotait tellement qu’elle n’arrivait pas à lui expliquer ce qui s’était
passé.
Depuis, monsieur Rémy Duchiron,
j’ai mal et j’ai froid.
Je n’ai pas déballé votre
dernier paquet. Je n’arrive d’ailleurs plus à lire une seule ligne. Les mots ne
passent plus. Il y a des livres à vous dans chaque pièce de la maison. Ils
restent fermés. Pour cause de deuil.
Depuis, monsieur Duchiron, je
n’arrive plus à emprunter le petit chemin avec vue sur votre balcon en jardin
potager. J’ai un haut le cœur lorsqu’une voiture du Samu me double. Et j’ai
froid. Vous vous souvenez lorsque j’avais la main froide l’hiver ? J’étais
désolée pour vous qui deviez me tenir la main pendant de longues minutes. Je
voulais garder mes gants. Vous me répondiez :
– Pas d’inquiétude Dupont, main
froide, cœur chaud !
Et bien mon cœur a pris froid
brusquement un jour précédant le printemps.
Je n’irai pas jusqu’à dire que
c’est de votre faute. C’est la vie et ses coups de poignard dans le cœur.
Hier, c’était le jour de votre
incinération. Vos enfants vous ont vu, ils allaient et venaient, couraient, jouaient,
sans frontière entre la vie et la mort. Apparemment. Car Pierre-Yves a quand
même posé des questions à Gilles. Les petits ne possèdent pas encore le sens du
définitif, ils ne seraient pas étonnés de vous voir débarquer et réclamer votre
anisette ou préparer la prochaine « blague à Titine ».
Le rire de vos enfants se
mêlait aux larmes des adultes.
Nous étions un petit groupe à
vous entourer lorsque les hommes ont posé le couvercle sur votre corps déserté.
Ils ont bien scellé, votre corps ne pouvait pas s’échapper. Des fleurs
l’accompagnaient. Car en réalité, vous pouvez bien me l’avouer maintenant, vous
les aimiez les fleurs, n’est-ce pas ? Je me souviens qu’à la suite de mon
texte vous m’avez annoncé que vous aviez aussitôt fait votre commande de « Belles
sans nom » pour l’été prochain.
Mais vous ne vouliez pas
reconnaître votre part de féminité, comme si vous en aviez honte.
Elle était pourtant belle cette
partie de vous que vous refusiez farouchement.
Nous sommes partis au
crématorium. Le soleil de printemps est arrivé, en retard, essoufflé, pour
essayer de vous réchauffer. Trop tard.
Katy se vidait. Katy n’était
qu’un puits de larmes. Un puits sans fond. Et personne ne pouvait vivre ce
drame à sa place. C’est la cruauté de l’impuissance. Nous regardions son beau
visage ravagé offert en sacrifice.
Si vous doutiez de vos amis,
cher monsieur Rémy Duchiron, c’était une erreur.
Ils étaient là bien sûr. Je
vous rassure, il y avait foule. Le groupe des médecins, évidemment.
J’ai reconnu votre ami médecin
à Gattières, votre ami médecin à Montpellier, votre ami le professeur. Vous
voyiez qu’ils sont venus. Et puis tous ceux que je ne connaissais pas. Et
arrêtez de penser qu’ils étaient là uniquement pour faire acte de présence, ou
pour se dire que cette mort les renvoyait au temps qui passe, ou pour profiter
juste de l’occasion pour se demander des nouvelles des uns et des autres,
genre : Et Untel, qu’est-ce qu’il est devenu ? Quelle
spécialité ? Combien a-t-il d’enfants ? Est-ce que tu joues toujours
au foot ? Qui a vu Rémy pour la dernière fois ? Quand même il ne
faisait plus rien depuis trois ans, il avait toujours son fichu caractère, etc.
Et puis, après tout, monsieur
Rémy Duchiron, peu importe ce qu’ils pensaient. Car ils avaient leur porte-parole.
Le médecin de Montpellier. Jean-Luc. Et quel porte-parole ! Vous ne m’avez
pas menti. Tout y était. Il vous a lu une longue lettre retraçant votre
parcours commun, vos exploits en tous genres, vos grandes ambitions avortées
par vos peurs, votre mémorable complicité, vos idées politiques arrêtées, votre
désespoir, votre quête d’amour, tout cela ponctué d’anecdotes que j’ai
reconnues, jusqu’à Mado qu’il n’a pas oubliée.
On ne triche pas avec
l’émotion. Je vous assure que cet homme-là était réellement ému. Très ému. Il
perdait un ami.
Et s’il avait peut-être du mal
à tenir son rôle de parrain (difficile quand il y a une distance géographique
et que l’on est rebelle à tout déplacement...), il a tenu celui d’ami.
Comme beaucoup d’entre nous
j’avais envie de lui dire merci pour son authentique témoignage, tout
simplement.
Oui, vous pouvez partir
tranquille, ils étaient bien là.
J’ai essayé de mettre un visage
sur maître Fred. L’unique. Etait-ce ce petit homme typé, très discret, qui
retenait ses larmes ?
Et « le gros » ?
Le « parrain » ? Est-ce William ? Celui des gros mots et
des euros ? Je suis presque sûre de l’avoir reconnu en l’homme qui n’a pas
lâché Katy, qui l’a portée dans sa douleur. Tout en étant extrêmement attentif
aux enfants.
Mais vouloir relier des noms à
des visages inconnus est un exercice assez périlleux. J’ai dû faire de
nombreuses erreurs d’identités.
Saviez-vous que vous aviez un
don, monsieur Duchiron ? Celui de
rassembler, de réunir autour de vous. Ce n’était jamais assez. Vous aviez ce
don d’aimer avec la pudeur de ne pas le montrer. Je crois que Jean-Luc en a
parlé aussi.
Mais là évidemment vous avez
fait très fort. Vous n’avez pas hésité cette fois-ci à mélanger toutes les
personnalités, sans craindre les incompatibilités. Pour vous, même le prêtre
n’a pas mis la langue dans la poche de sa chasuble.
J’ai aperçu certains
commerçants du quartier. J’ai reconnu votre pharmacien. Vous savez, cet homme
au regard empli de gentillesse. Les pharmacies ne manquent pas à Nice Nord.
J’ai changé de pharmacie il y a des années juste parce que j’avais croisé un
regard. Celui de cet homme. Je sais, vous allez encore vous moquer de moi et de
ma manie des regards. La vie m’a pourtant donné raison bien des fois. Je n’ai
jamais regretté d’avoir suivi mon instinct concernant le secret des yeux.
Peut-être est-ce vrai qu’ils reflètent l’âme de leur propriétaire. Pour en revenir au pharmacien, j’ai découvert
petit à petit et sans étonnement que toute son équipe était à son image.
Humaine, compréhensive, attentive, chaleureuse. Le monde n’est pas aussi
agressif et inhumain que vous le pensiez parfois.
Et puis vos patients. Qu’ils
étaient nombreux vos chers patients !
J’ai croisé des personnes
connues, inconnues, et toutes se sont reconnues dans ce qu’elles avaient en
commun : la méthode Duchiron.
Des patients d’il y a plus de vingt
ans jusqu’aux patients d’hier, beaucoup étaient présents. Certains faisaient
partie de vos amis proches. J’ai entendu de nombreuses fois les uns et les
autres s’exprimer en trois mots :
– Rémy m’a sauvé !
Les femmes ont parlé entre
elles, elles ont moins de pudeur pour parler de ces choses-là. Celle qui a eu
un grave accident de voiture il y a dix-sept ans et que vous avez suivie
pendant trois ans jusqu’à ce qu’elle soit complètement guérie. Celle que vous
avez aidée à remarcher, sans la lâcher d’un pouce, celle qui vous doit son
épaule (tiens ça me rappelle quelque chose…), combien d’épaules avez-vous
sauvées au juste ? Et tous ces jeunes hommes que vous avez remis d’aplomb après
une mauvaise chute ou une opération. La traumato était votre passion. Bon, je
m’arrête là car vous seriez trop content d’en savoir davantage!
Mais je dois avouer que je me
suis posée la question : combien de kinés auraient reçu un tel
hommage ?
Il faut aussi que je vous parle
d’un homme que je ne connais pas, que j’ai croisé juste quelques fois dans
votre immeuble mais que je soupçonne d’être extrêmement malheureux. Il s’est
fait très discret. Je ne sais même pas s’il était présent hier. Je sais juste
qu’il a traversé la ville pour aller vous voir une dernière fois. Seul à seul.
Cet homme, c’est monsieur Thibault. Je ne suis même pas certaine de
l’orthographe de son nom. Mais j’entends parler de monsieur Thibault depuis
qu’il s’est installé il y a quelques mois comme concierge de votre immeuble.
Depuis la sortie de terre de cet édifice, il y a au moins trente ou quarante
ans, personne n’avait pris autant soin de cette grande copropriété. On peut
entrer à n’importe quelle heure, le hall vous accueille, propre et parfumé. Les
escaliers, l’ascenseur, jusqu’au local à poubelles, tout respire une toilette
quotidienne et soignée.
Régulièrement je vous
apercevais tous les deux, l’un au balcon, l’autre au pied de l’immeuble. Je
vous appelais Roméo et Juliette. Allez, je vous entends encore râler !
Mais si, le rôle de Juliette vous allait à ravir. Sauf qu’il s’agissait ici
d’une Juliette à la silhouette légèrement masculine, les cheveux inexistants,
le regard un tantinet effronté, la voix grave et tonitruante, la plaisanterie
facile, face à un Roméo lui chantant de drôles de louanges avec son balai pour
seule guitare. La scène me mettait de bonne humeur pour la journée.
Régulièrement monsieur Thibault ouvrait la porte de votre cabinet (il savait
sonner puis entrer, lui !), passait juste la tête pour
demander :
– Il est là l’artiste ?
Il se dégageait de votre
relation bien plus qu’une simple complicité basée sur l’humour. Un attachement
simple et sans explication. Quelque chose de naturel qui dégageait une bouffée
de bonne humeur sur l’ensemble de l’immeuble.
A présent monsieur Thibault n’a
plus goût à rien, monsieur Thibault a perdu son complice, monsieur Thibault est
en deuil. Céline et Philippe aimeraient prendre soin de cet homme de la même
façon qu’il prend soin de leur immeuble. Ils aimeraient le chouchouter pour
qu’il retrouve le sourire, le goût de vivre. Il faudra du temps pour accepter
l’absence de cet occupant pas comme les autres.
Oui, il faudra du temps,
monsieur Rémy Duchiron pour accepter de vivre avec le manque.
Pour accepter de reprendre mon
petit chemin qui respire la campagne, pour accepter de voir les volets fermés,
en pensant à la grande plante qui s’éteint doucement, lâchée par son maître. Il
faudra du temps pour accepter de ne plus entendre par tous les temps votre
grosse voix passer par la fenêtre ouverte, ou le cliquetis de la souris quand
vous jouiez sur l’ordinateur. Ne pas faire instinctivement un écart en passant
sur le trottoir pour éviter le guidon de votre scooter. Scooter garé bien
entendu en dehors de l’espace prévu à cet effet. Mais toujours dans le sens du
départ, en cas de danger. Il faudra du temps pour reprendre le chemin de la
bibliothèque où régulièrement vous me croisiez avec de grands coups de klaxon,
le bras joyeusement tendu. Je n’écouterai plus vos messages délirants sur mon
répondeur en rentrant à la maison, ni ne verrai le numéro se terminant par 71
s’afficher en même temps que la sonnerie, me disant :
– Décroche, c’est le père
Duchiron !
Oui, le quartier a perdu un de
ses personnages. Il a quitté la scène prématurément. Impossible de faire comme
tout le monde, d’attendre une heure décente.
Et me voilà comme une idiote
avec mon puzzle inachevé, et mon projet même pas énoncé.
Vous
vouliez laisser une trace de votre passage ici-bas. Vous avez réussi. Vos
enfants vous perpétueront. Pour votre
histoire, j’aurais tellement désiré connaître maître Fred, ou bien le parrain,
pour qu’ils me corrigent, qu’ils m’expliquent mes erreurs, mes contre sens, et
m’aident à compléter mon puzzle pour écrire un éventuel témoignage destiné plus
tard à vos enfants. Mais je n’ai malheureusement pas eu le temps de faire leur
connaissance. Je n’ai que notre brève relation à mettre sous la plume de mon
stylo. Je viens de calculer : vingt et un
mois. Ce n’est rien vingt et un mois. C’est suffisant malgré tout pour
me laisser envahir par le froid.
Quand je parle de vous, je dis
« un ami » parce que je ne sais pas quoi dire d’autre. Je n’arrive
pas à me situer. Si je m’étais réellement considérée comme votre amie, il y a
des mois que j’aurais pris la parole. Des mois que je vous aurais coupé le
sifflet pour vous dire sans détour le fond de mes pensées. Même si la parole
m’est douloureuse. Des mois que nous aurions arrêté de jouer à « je sais
que tu sais que je sais ». Oui, j’en suis là, monsieur Rémy Duchiron, à ne
plus savoir quoi penser. Je crois que de mon côté il me fallait du temps,
j’étais en train de construire les fondations. Parce que sans fondations,
l’amitié se fragilise, laissant apparaître les failles inévitables. Et je n’en
voulais pas.
Je crois aussi que l’amitié est
une histoire d’âme. Nous avions je le sais des blessures en commun, des prénoms
en commun, le goût immodéré pour la lecture, une petite ville du Var, une date
de naissance, vous étiez d’un an mon aîné. Et un immeuble à Nice Nord. Mais
cela ne suffit pas. Nous étions incapables de nous tutoyer, incapables de nous
serrer la main ou de nous embrasser comme tout un chacun, nos dialogues se
construisaient entre ma parole d’encre et vos petites réflexions prises en
sandwich au milieu de discours incisifs. Avouez que l’on aurait pu simplifier.
Restait le regard. Le vrai, évidemment.
J’aimais vous écouter. Quand
vous étiez vous-même. Je vous regardais, et en ces instants-là, oui, je sentais
passer un souffle qui ressemblait étrangement à celui de l’amitié. Parce que
nous n’étions alors que deux âmes face à face. Oui, je crois finalement que
l’aventure aurait pu être riche.
Quant à vous, je ne saurai
jamais ce que vous pensiez réellement de notre relation. Ça restera pour moi un
mystère.
De même que je ne saurai jamais
ce qui s’est passé dans votre vie il y a trois ans ni pourquoi le monde
représentait un tel danger.
Vous savez, le prêtre vous
correspondait assez bien. D’apparence désinvolte, la parole directe, sans
ménagement. L’homme a parlé de ses doutes, finalement j’ai pris sa conclusion
comme le pari de Pascal. On a tout à gagner à rester dans l’espérance. Nous
n’avons pas eu le temps d’aborder vraiment ce sujet. C’est encore une pièce
manquante à mon puzzle.
La richesse de la science ne
nous livrera toujours que des réponses limitées. Heureusement. Vous qui étiez
un homme de lecture, vous avez appris l’impuissance du savoir. Reste le doute.
Et l’espérance. L’espérance d’un Dieu impertinent. Comme vous. Un Dieu qui vous
accueille dans la lumière d’un amour joyeux, plein d’humour, et absolu.
Je ne sais pas si vous croyiez
en la réincarnation. Ce n’est pas ma culture et pourtant je ressens quelque
chose d’assez fort envers cette conviction. Si jamais vous hésitez pour
redescendre parmi nous, venez plus près que je vous souffle quelque chose à
voix d’âme.
Oui, c’est bien à vous que je
m’adresse, monsieur Rémy en habit d’âme. Vous qui tourbillonnez à mes côtés en
veillant mon écriture. Ce que j’ai à vous dire va vous rappeler quelque
chose : c’est qu’il y a une adresse quelque part à Nice Nord, un immeuble que vous connaissez bien, et en
attente, beaucoup, beaucoup d’amour à donner…
Je crois que la plus belle
réflexion de nos enfants commentant votre mort fut celle de Céline.
– Après une soirée passée avec
lui, on avait envie de l’aimer !
Quant à Christophe, vous savez
le plus jeune de nos trois garçons, le grand blond aux cheveux longs, boucle
d’oreille, tatouage, sportif aux muscles de boxeur. Je crois qu’il vous faisait
un peu peur derrière sa gueule d’ange. Et bien voilà sa réaction, tout à fait à
la Duchiron :
– Putain, c’est pas vrai.
Heureusement que je n’ai pas eu le temps de m’attacher à ce mec, car ça
m’aurait fait chier…
Sans commentaire !
Si je devais retenir quelques
images de vous, ce serait peut-être vos plaisanteries enfantines avec ma
panoplie de pince à cheveux, un moment
où vous m’avez dit au revoir avec une tendresse toute naturelle, un abandon
inhabituel, parce que vous aviez trop bu. Ne m’interrompez pas, vous savez que
j’ai raison ! Et une réflexion avant de partir de chez nous :
– J’ai passé une très bonne
soirée. Sans angoisse.
Vous ne savez pas à quel point
ces deux mots : « sans angoisse » m’ont émue. Le cadeau était
inespéré et j’avais envie de vous serrer fort contre moi, de vous embrasser, de
vous dire merci, et surtout : « Vous voyez que c’est
possible !! »
Seulement comme d’habitude je
n’ai pas osé, je vous ai juste regardé en souriant.
Ce n’était pas assez. Je sais
que ce n’était pas assez. Vous attendiez tant une manifestation de tendresse. Oui,
j’ai très froid et je pleure monsieur Rémy Duchiron.
Tout en vous écrivant je suis
en train de réfléchir. Je sais, je vous entends vous moquer :
– Comment Isabelle ? Vous
faites plusieurs choses simultanément ?
S’il vous plaît, essayez une
seconde d’être sérieux et écoutez-moi sans m’interrompre pour une fois.
Si le hasard n’a pas voulu que
je vous présente mon idée, c’est qu’il avait de bonnes raisons. Je fais
confiance au hasard, même si je ne le comprends pas toujours. D’où ma réflexion
de l’instant : imaginez que chacun, dans son coin, prenne entre cinq et trente minutes de sa
vie, même la plus bousculée, pour vous
écrire une lettre, une lettre sans détours, sans fioriture, sans ménagement
bien sûr. Chacun à sa façon. Un message écrit sur la pointe du cœur. Juste une
seule phrase en concentré pour les plus pressés ou ceux qui n’aiment pas
écrire, ces mots-là seront les plus précieux, ou quelques lignes, ou à mon
instar, un discours logorrhéique !
Puis, on relierait toutes ces
épîtres en un livre. Cela donnerait un véritable pavé. Vous les aimiez tant,
ces gros livres qui vous offraient une réserve de nourriture. Ils vous
rassuraient.
Alors imaginez plus tard vos
petits Duchiron prendre connaissance de leur père par une lecture.
Dites-moi : y a-t-il une
seule chose qui vous ferait davantage plaisir ?
Un livre en mosaïque, un gros
volume, consacré entièrement à monsieur Rémy Duchiron, quel beau cadeau à faire
à Pierre-Yves et Frédéric…
Il y aurait les pensées, les
réflexions obligeantes et désobligeantes de Katy, Brigitte, tous vos amis de la
profession médicale, le plombier, le chauffeur de taxi, l’informaticien, le
boucher, les infirmiers, le pharmacien, le boulanger, votre femme de ménage,
vos neveux, les fiancées de vos neveux, monsieur Thibault bien sûr, les
ambulanciers, le représentant en papier pour votre cabinet, le plombier, les
restaurateurs, les directeurs, sans oublier évidemment la longue liste de vos
chers patients.
Et je pêche par omission, car
il y a tous ceux dont vous n’avez pas eu le temps de me parler !
Vous imaginez toutes ces
signatures reliées ? Je ne vous entends plus, vous en avez perdu votre
grosse voix, Rémy Duchiron ?
Oui, je sais, je rêve, j’ai une
imagination débordante, mais il suffit parfois de mélanger une pincée de rêve
avec des dizaines de pincées de volonté pour obtenir un miracle.
Voilà, monsieur Rémy Duchiron.
Oui, il y a un peu trop de louanges. C’est facile quand on ne vit pas au
quotidien avec quelqu’un. Ne vous méprenez pas, Katy avait bien du courage,
j’en suis consciente ! Epouser un personnage tel que vous relevait d’un
sacré défi.
Depuis votre mort terrestre,
vos meilleurs amis veillent sur Katy et son chagrin tout en assurant les
impératifs dus à votre départ, les démarches de toutes sortes.
Elle est entourée,
rassurez-vous.
Quant à nous, on n’ira pas chez
vous comme prévu ce samedi vingt-sept mars. Gilles ira chercher Katy et les
enfants pour passer la soirée à la maison. Je vous entends bien : on boira
un coup à votre santé, c’est vraiment la moindre des choses. Mais je sais bien
que vous ne serez pas loin, vous mijoterez, impertinent, au milieu de notre
grande table, à gros bouillon de gros mots, comme d’habitude.
Gilles a déballé vos livres
hier matin. Effectivement je reconnais votre délicatesse dans le choix d’Anna
de Noailles, Rainer Maria Rilke, Soljenitsyne, Dumas, Steinbeck, le « Bonheur
retrouvé » de Giovanni, et le dernier inconnu au fond du sac :
« Au royaume des
ombres » de Monteilhet : dites-moi, vous l’avez fait exprès ?
C’est votre dernier clin d’œil ironique ?
Lorsque j’aurai retrouvé le
goût de la lecture je commencerai par celui-ci, c’est promis. Cela me donnera
peut-être l’occasion d’une prochaine lettre.
Merci pour tout monsieur Rémy
Duchiron. Vous m’avez tant apporté. Vous êtes le seul à ne pas le savoir. Vous
m’offriez des cadeaux sans réaliser que vous étiez un cadeau à vous tout seul.
Je sais, j’aurais dû vous remercier
avant. Vous me laissez avec tous mes « j’aurais dû ». Ne vous
inquiétez pas, je vais travailler à les dépasser petit à petit.
Je vous dédie l’ensemble des
textes qui suivent monsieur Duchiron. Je vous les confie pour les laisser vivre
sous votre protection. Ils seront portés par votre immense amour des mots.
Aidez-moi à trouver le mot de
la fin, monsieur Rémy Duchiron. J’ai si froid.
J’ai si froid à l’idée de vous
quitter.
Vous m’avez appris pourtant à
« lâcher », alors dites-moi encore une fois :
– Putain Dupont,
lâchez-moi comme vous avez lâché votre foutue épaule !
Qu’est-ce que vous dites avec
votre grosse voix ?
Ah oui, bien sûr, je n’y avais
pas pensé, et pour une fois je vous donne raison monsieur Rémy Duchiron. Je
transmets :
– Mais bon sang, qu’est-ce que
vous croyez, tous ? Rémy Duchiron est une histoire sans fin
Béatrice
Pour vous Isabelle
Mars 2010
|