(Pièce en un acte)
* * *
Historique : La pièce a été écrite
pour une Compagnie professionnelle dAmiens en 1995.
L'action se passe dans une prison pour femmes, en 1960.
* * *
PERSONNAGES
(Quatre détenues. Une religieuse)
DÉCOR
(Une salle commune)
DÉTENUE 4
Alors, le public ? On sait s'il va venir ou non ?
DÉTENUE 2
Nous ne le savons pas encore.
DÉTENUE 4
A quoi bon répéter, s'il ne vient pas !
LA RELIGIEUSE
Le Tout Paris viendra !
LES DÉTENUES
Mon cul !
LA RELIGIEUSE
Le directeur, monsieur Dumar, ma assuré qu'il viendrait.
DÉTENUE 4
Oui, mais quand !
LA RELIGIEUSE
Monsieur Dumar ne m'a donné aucune date !
LES DÉTENUES
Il ne viendra jamais !
LA RELIGIEUSE
Je vous répète que monsieur Dumar, ma dit que le public...
DÉTENUE 4
Dumar dit toujours nimporte quoi ! Il ne faut pas prendre les gens pour des cons !
LA RELIGIEUSE
Je persiste à dire que...
DÉTENUE 1
Le public ne viendra pas ! C'est clair comme de leau de roche !
DÉTENUE 2
Qu'il vienne ou pas, les filles, nous devons continuer à répéter !
DÉTENUE 4
Moi, je ne marche plus !
DÉTENUE 3
Tu fais grève ?
DÉTENUE 4
T'as tout pigée, oui !
DÉTENUE 2
Laisse pas tomber !
DÉTENUE 3
T'es injuste !
DÉTENUE 2
T'as pas ldroit !
DÉTENUE 1
Après tous ces efforts !
DÉTENUE 3
Ce qu'on a donné !
DÉTENUE 2
T'es vraiment une garce, si tu stoppes !
DÉTENUE 1
S'te plaît
DÉTENUE 4
(A la détenue 1.) Arrêtes de me faire tes yeux de basset, toi ! (Après un long temps.) Ok ! les filles, vous avez gagné !
TOUTES SAUF LA RELIGIEUSE
Ouais !
DÉTENUE 4
C'est bien parce que c'est vous, sinon !
LA RELIGIEUSE
Premier morceau !
(Les détenues se mettent en rang les unes à côté des autres pour chanter...)
CHANT
"C'est l'été. La mer est chaude. Oh, c'est beau lamour ! Ma peau crépite comme dans un four. Ici, tout est à la mode, à la ville comme à la cour."
LA RELIGIEUSE
Deuxième partie !
(Manque visible d'enthousiasme chez les détenues.)
J'ai dit : Deuxième partie !
CHANT
"Autour de nous, les mouettes vont et viennent. Je te ferai mienne, et embrasserai ton adorable cou."
LA RELIGIEUSE
C'est nul !
DÉTENUE 3
Comment ça, c'est nul ?
LES AUTRES DÉTENUES
Comment ça, c'est nul ? !
LA RELIGIEUSE
Vous chantez comme des casseroles.
DÉTENUE 2
Elle dit n'importe quoi !
LA RELIGIEUSE
Troisième morceau !
(La religieuse frappe nerveusement sa baguette sur le piano.)
CHANT
"En face, se dressent les îles majestueuses, à la fois proches et lointaines. Je ne rêve qu'à une chose : Que tu m'aimes. Je t'apprendrai à être docile."
LA RELIGIEUSE
La suite, s'il vous plaît.
CHANT
"Je tapprivoiserai et je ferai de toi, mon roi. Mon coeur bat la chamade, à chaque fois qu'on se ballade."
LA RELIGIEUSE
C'est mieux ! Beaucoup mieux ! Bravo ! Il faut continuer comme ça ! Allez ! Courage !
LES DÉTENUES
(Avec une grande lassitude.) Dire qu'on ne sera jamais à
l'affiche !
DÉTENUE 1
Pas le droit de sortir d'ici.
DÉTENUE 2
On est toutes fichues !
DÉTENUE 3
Coincées entre quatre murs.
DÉTENUE 4
Pas de remise de peine, c'est la perpète jusqu'au bout ! !
DÉTENUE 2
Niet les sorties !
DÉTENUE 1
Ici, tu peux dire adieu à l'Opéra Garnier !
DÉTENUE 2
Les agents, ça ne vient pas dans ce genre de taudis !
DÉTENUE 3
On ne peut pas se faire remarquer dans ces conditions !
DÉTENUE 4
Alors à quoi bon jouer les castafiores plus longtemps, si c'est sans avenir !
DÉTENUE 3
Faut continuer à chanter, tu mentends, parce que ça tue le temps.
DÉTENUE 2
Même si c'est pour les matons.
DÉTENUE 1
Ou pour les pigeons qui chient dans la cour !
DÉTENUE 2
Chanter, c'est bon pour le moral... tout simplement si tu as encore envie de vivre.
DÉTENUE 3
Chanter, c'est quand même mieux quéplucher des patates, non ? !
DÉTENUE 2
Moi, si je ne chante plus, je meurs !
LA RELIGIEUSE
(Baissant la tête.) Hum... cinquième morceau !
DÉTENUE 1
J'ai faim !
(La détenue 1 se mord le bras.)
DÉTENUE 2
Ah ! non, elle ne va pas recommencer !
DÉTENUE 3
(A la détenue 2.) Donne-lui donc ta chaussure !
DÉTENUE 1
Je me mangerai bien une jambe !
DÉTENUE 4
(Sur un ton ferme. Lui montrant une jambe.) Approche !
LA RELIGIEUSE
On reprend ! !
CHANT
"Ensemble sur le sable fin, je nous imagine empreints tous les deux, dans un inlassable refrain : Traverser le cours de la vie, à jamais amoureux."
(La détenue 1 toujours "affamée" mord à nouveau son bras. Toutes regardent la détenue 1.)
DÉTENUE 2
Elle est en manque.
DÉTENUE 3
Oui, vraiment.
LA RELIGIEUSE
S'il vous plaît, mesdames ! ... (Après avoir frappé de sa baguette.) On continue ! On continue ! (Un temps.) On continue ! !
CHANT
"Ton collier brille de toutes ses perles. Les oiseaux chantent même en hiver. Ton sourire est éternel, comme les prés sont verts."
DÉTENUE 1
J'ai encore faim !
DÉTENUE 2
Personne n'a une gueuse ?
DÉTENUE 3
Une quoi ?
DÉTENUE 2
Une bière, idiote !
DÉTENUE 1
Il faut que je me calme.
LA RELIGIEUSE
On reprend !
DÉTENUE 3
On a bien le droit de faire une pause, non ?
LA RELIGIEUSE
Nous nen avons pas le temps.
DÉTENUE 2
Eh bien, nous, on la prend !
DÉTENUE 3
Oui, et que ça vous plaise ou non !
LA RELIGIEUSE
Vous n'êtes qu'une bande de flemmardes !
DÉTENUE 3
Qu'est-ce qu'elle dit là !
TOUTES LES DÉTENUES
Qu'est-ce quelle dit là ! ! !
(Les détenues s'asseoient en demi-cercle.)
LA DÉTENUE 2
La dernière fois que j'ai vue une pianiste, cétait il y a deux ans, lors d'un concert à la salle Pleyel. Après le spectacle, je lai attendue dans la rue, avec une hache et lui ai coupée les deux mains.
LA DÉTENUE 3
Pourquoi les mains ?
LA DÉTENUE 2
Je ne sais pas. Jai eue une pulsion et... Après... je lui ai coupé la tête.
LA DÉTENUE 4
Moi, dans ma vie, des têtes, jen ai coupée trois. Avec une scie électrique.
DÉTENUE 2
(A la détenue 1.) Dis, tu parlais de congélateur, tout à l'heure ?
DÉTENUE 1
Oui. J'en avais deux. Fabriqués en Belgique.
DÉTENUE 2
Quelle marque ?
DÉTENUE 1
"Van Rastrein". Les Français ne connaissent pas. Et encore moins les Chinois d'ailleurs !
DÉTENUE 3
Les Français n'achètent que des marques françaises, c'est bien connu ! Quoi de plus normal, de plus Français !
DÉTENUE 4
Et les Chinois, des produits conçus exclusivement en Chine ! Quoi de plus ! de plus Chinois !
DÉTENUE 1
Dans un Van Rastrein, on peut y glisser deux belles jambes, ça rentre comme du beurre. Et puis, il y a des petits tiroirs, mignons tout plein, très pratiques, vous y logez facilement une bonne douzaine d'oreilles... Vraiment, les Belges sont ingénieux.
DÉTENUE 2
Eh ! les filles, vous voulez que je vous raconte mon dernier
meurtre ?
LES AUTRES DÉTENUES
Ouais ! Si si !
LA DÉTENUE 3
Tu dis tellement bien les histoires !
DÉTENUE 2
C'était en avril...
(Les détenues 1, 3, 4 sucent leurs pouces, pendant que la détenue 2 parle de son crime.)
La victime, fut mon troisième mari... Un infidèle comme les deux autres... Le 24 avril, à 7 heures et demi du matin, Serge, eut une envie très pressante de me faire lamour, il se jeta sur moi comme un fauve du Bengale. C'était vraiment très sexe ! Alors qu'il était en pleine érection, j'ai saisie un couteau.... et... et... et... et...
DÉTENUE 3
Et il a perdu son zizi !
DÉTENUE 4
Génial !
DÉTENUE 2
Puis...
DÉTENUE 3
Finalement, je m'aperçois que lors de nos forfaits, nous avons toutes les quatre coupé des organes !
LES AUTRES DÉTENUES
C'est vrai !
DÉTENUE 3
Incroyable !
(La religieuse donne des petits coups de baguette sur le piano.)
LA RELIGIEUSE
Huitième morceau !
(Les détenues se lèvent.)
CHANT
"Sous un ciel étoilé, je t'envoie un baiser, qui donne à ta bouche, une couleur éclatante de clarté."
DÉTENUE 3
(A la religieuse.) Vous, ma soeur, dans la vie, n'avez-vous jamais fait des choses, je veux dire par-là des choses... qui étaient mauvaises ? vis à vis de la loi par exemple ?
LA RELIGIEUSE
Jamais ! Je n'ai rien à me reprocher. Je suis blanche comme la neige, neutre comme la Suisse, sainte comme...
LES DÉTENUES
Elle en a de la chance, la nonne.
DÉTENUE 4
C'est quoi votre nom ?
LA RELIGIEUSE
Christiane.
DÉTENUE 1
Mais encore ?
DÉTENUE 2
Le nom complet !
LA RELIGIEUSE
Soeur Christiane de la paroisse du saint Angélus de Montforlon en Thyane sur Alei. (Un temps.) Montforlon en Thyane sur Alei est une très jolie ville. Là-bas, il y a des petits bistrots, des parcs, des belles totos, des tours...
DÉTENUE 3
Des ruelles !
LA RELIGIEUSE
Non, il ny en a aucune !
DÉTENUE 3
Aucune ?
LA RELIGIEUSE
Si je vous le dis !... Vous ne me croyez pas ? !
DÉTENUE 3
Donc à Montforlon, il n'y a pas d'assassin !
LA RELIGIEUSE
Non, il n' y en a pas.
DÉTENUE 4
Pas de ruelle, pas d'assassin.
LA RELIGIEUSE
En effet !
DÉTENUE 2
Pas de ruelle, pas d'assassin... Ça se comprend. Le criminel a toujours besoin, dun coin très discret pour commettre ses homicides. Il suffit de lire les nombreux ouvrages de sir Arthur Conan Doyle pour le vérifier.
DÉTENUE 3
Sans crime, la vie est monotone. Montforlon doit être une ville triste à mourir.
DÉTENUE 2
Une ville à curés.
LA RELIGIEUSE
Les curés sont des gens gais, madame, malgré souvent certaines apparences.
DÉTENUE 1
Donc Montforlon est une joyeuse cité !
LA RELIGIEUSE
Exactement !
UNE VOIX OFF
Extinction des feux dans vingt minutes !
DÉTENUE 2
On n'a pas le temps de discuter. Il faut qu'on parte !
LA VOIX OFF
Les détenues, après avoir terminé leurs corvées de cuisine, doivent regagner leurs quartiers.
DÉTENUE 4
J'ai horreur des oignons.
DÉTENUE 3
Ca te fait pleurer ?
DÉTENUE 4
Oui, comme ma fille. Quand je pense à elle, c'est...
DÉTENUE 1
Qu'allons-nous manger ce soir ?
DÉTENUE 2
Ah, elle ne pense qu'à bouffer !
DÉTENUE 3
A demain, ma sur.
LA RELIGIEUSE
A demain, mon enfant.
(Les détenues sortent. La religieuse joue un morceau. Les lumières s'éteignent progressivement sur la scène.)
RIDEAU
« Un fourbe pour deux tendres » a fait l'objet de lectures publiques, dans le cadre de la manifestation "Le gueuloir de poche", au théâtre de poche de Toulouse (juin 2000) et aux Théâtrales de Verfeil (octobre 2000)
Les personnages
Constance
Charles-Henri (Son mari)
Edouard (Amant de Constance)
Solange (Maman de Charles-Henri)
Arthur (Un majordome)
Lisette (Une cuisinière)
Le décor
Un salon bourgeois
Acte un
(Un éclairage tamisé illumine le salon. Constance est en chemise de nuit, Edouard en tenue de ville.)
EDOUARD : Ah Constance, Constance ! comme je suis content bientôt de ne plus avoir à fréquenter vos penderies lorsque votre conjoint revient inopinément au logis ! Un rêve, délicieuse maîtresse, qui va pouvoir se réaliser, lorsque vous flanquerez inévitablement à la porte l'encombrant mari !
CONSTANCE : Mais avant que nous puissions, cher amant, partager ensemble une seule et même couche, je mets en garde votre impatience, elle va devoir se morfondre encore le temps d'une journée.
EDOUARD : Ah bon ? Ce n'est plus demain matin que je fais mon entrée ?
CONSTANCE : Avant que Charles-Henri fasse ses malles, il me faut d'abord régler une certaine affaire. Que voulez-vous, je fais partie de ces gens qui ne laissent rien passer.
EDOUARD : Puis-je savoir ce que vous désirez entreprendre ?
CONSTANCE : Tout à fait. Voilà, la mère de mon époux m'a, depuis notre mariage, constamment témoigné une extrême froideur. Sachez, Edouard, que de multiples fois, je me suis efforcée en vain d'en connaître la raison, mais cette dame a toujours eu comme habitude de fuir devant mes questions. Puisque je suis amenée à ne plus la revoir, mon désir serait, c'est l'occasion ou jamais, de tâcher à nouveau de lui soutirer quelques mots.
EDOUARD : Vous vous rendrez donc chez elle.
CONSTANCE : Non, j'ai l'intention de la faire venir ici.
EDOUARD : Avec bien sûr, un prétexte des plus judicieux.
CONSTANCE : Oh, j'ai le meilleur qui soit !
EDOUARD : Je vous écoute.
CONSTANCE : J'envoie mon majordome à son domicile, bien après que l'aurore se soit levé avec comme commandement de lui dire que son fils souhaite ardemment la voir à l'heure du déjeuner.
EDOUARD : Parfait !
CONSTANCE : Vers les coups de midi, comme prévu, la voici qui vient. Je suis dans le salon et lui annonce aussitôt que son grand bambin est absent.
EDOUARD : Absent ?
CONSTANCE : Oui, parce que Charles-Henri est au même moment, à l'autre bout de la France, grâce à un stratagème en acier que j'aurai imaginé.
EDOUARD : Pourquoi donc l'éloigner ?
CONSTANCE : Comprenez-moi, il est évident que nous allons toutes deux nous écorcher, et je ne veux point que mon époux assiste à un spectacle des plus déplacés. Charles-Henri est très fragile, pour un rien, il est capable de...
EDOUARD : Oui, vous avez raison, mieux vaut dans ce cas, l'envoyer à cent lieux d'ici.
CONSTANCE : Vous voulez connaître la suite du feuilleton ?
EDOUARD : Volontiers.
CONSTANCE : Ma belle-mère s'aperçoit vite que je viens de lui tendre une souricière. Elle ne pense alors qu'à fuir, logiquement. Malheureusement pour sa personne, je la tenaille fortement et elle ne peut se sauver. Puis, je l'asticote avec démesure. Ne tenant plus, elle se met à genoux, implorant ma pitié, chose que je suis prête à lui accorder, seulement en échange de sa confession. Après qu'elle se fût confiée à moi; nous nous faisons obligeamment la révérence, peu après, elle sort, et je n'ai qu'à attendre...
EDOUARD : ... le retour de votre amoureux mari, mon gêneur.
CONSTANCE : Et là, je lui dis ce que j'ai véritablement sur le coeur.
EDOUARD : Que vous ne ressentez plus rien à son égard alors qu'il continue à vous aimer incessamment, et que par conséquent, votre couple se doit de toucher à sa fin.
CONSTANCE. Oui, cher Ignace.
EDOUARD : Ignace ?... Ignace ? vous m'avez appelé Ignace ? Je me suis toujours appelé Edouard jusqu'à présent.
CONSTANCE : N'ai-je pas le droit de vous nommer autrement ?... Ignace... Le prénom est plaisant à entendre, et dépaysant à un point qu'il me fait me rappeler ma natale Provence... voilà les raisons qui me poussent à le chérir... Sachez qu'un galant que j'aima, jadis, terriblement, s'appelait ainsi. (S'étant éloignée de lui.) Edouard est de corps, son parfait sosie.
EDOUARD : Que murmurez-vous dans votre coin ?
CONSTANCE : Je ne suis point femme à livrer mes secrets.
CHARLES-HENRI : (Au loin.) Constance, où êtes-vous donc ?
CONSTANCE : Dans le salon, mon tendre.
CHARLES-HENRI . Ne venez-vous pas dormir ? (Un temps.) Que faites-vous si tard ?
EDOUARD : (A Constance.) Dites-lui que vous dégustez des chocolats.
CONSTANCE : Pardon ?
EDOUARD : L'excuse est valable.
CONSTANCE : (A son mari.) Très aimable Charles-Henri, sachez que je dévore des pralines !
CHARLES-HENRI : Quelle bonne idée ! surtout attendez-moi ! que nous puissions partager ce même plaisir !
CONSTANCE : (A son amant.) Le moment est venu pour vous, de disparaître !
(Edouard lui fait un baise-main. Lamant sort. Le mari entre. Les deux hommes se sont croisés de justesse.)
CONSTANCE : (En aparté.) L'amant parti, il me faut jouer maintenant le rôle de l'épouse fidèle.
CHARLES-HENRI : Hum.... je meurs d'envie de savourer ces petites.
CONSTANCE : Je suis navrée de vous apprendre qu'il n'y en a plus. Mon estomac ayant crié allégrement famine avant que vous n'arriviez, je n'en ai fait qu'une bouchée.
CHARLES-HENRI : Vous deviez mourir de faim ?
CONSTANCE : Quelle vérité !
CHARLES-HENRI : Attention au sucre !
CONSTANCE : Je sais. Le produit est mignon à souhait, mais...
CHARLES-HENRI : ... il peut se montrer détestable, quand on en use à mauvais escient. A moins qu'il s'agisse d'un substitut.
CONSTANCE : Tel le polyol ?
CHARLES-HENRI : Assurément.
CONSTANCE : Voyez comme je m'y connais en médecine, cher docteur.
CHARLES-HENRI : Promettez-moi la prochaine fois d'user de moins de voracité dans la gourmandise.
CONSTANCE : Oui, je vous en fais le serment.
CHARLES-HENRI : (Après avoir baillé.) Le sommeil me rattrape.
CONSTANCE : Alors, allez donc regagner notre lit.
CHARLES-HENRI : Et vous, ne tardez pas à me tenir compagnie !
(Charles-Henri sort.)
CONSTANCE : Que d'amour pour mon être. Demain, à ce propos, que d'affliction vous guette !
Acte deux
(Constance, Lisette et Arthur se trouvent dans le salon.)
CONSTANCE : (Au téléphone.) Ah bon, le bois s'effrite ?... je ne vois, chère Louise, qu'une raison à cela : les termites. Vous avez beau mettre du produit, rien n'y fait. Je vous suggère donc de changer de bière au plus vite. Pour cela, je ne connais qu'une adresse à Paris, le cimetière du Père Lachaise. Des amis de madame de Pompadour y tiennent une permanence régulièrement le mardi. Venez-y donc de ma part, vous serez chaleureusement accueillie... Comment ça, je suis gentille ?... mais pas du tout ! Ce n'est pas parce que... Ecoutez-moi, Louise, s'il y a une chose que les ténèbres sont loin de nous interdire, c'est bien l'entraide ! ... Oui, à bientôt, très chère vampire ! Et n'oubliez pas de dire à votre nosfératu de fils que je l'embrasse.
(Constance raccroche, tandis quArthur offre une bague à Lisette.)
LISETTE : Quelle jolie bague !
ARTHUR : Je l'ai voulu digne de votre beauté.
LISETTE : Mon amoureux me déclare aujourd'hui sa flamme.
(Sonnerie de carillon.)
CONSTANCE : C'est-elle !
LISETTE : Bien à l'heure !
CONSTANCE : Allez ouvrir, Arthur !
(Solange entre.)
SOLANGE : Décidément, vous vivez toujours, les volets fermés, chez vous !
CONSTANCE : J'aime l'obscurité.
SOLANGE : Une vraie tombe, ce salon !
CONSTANCE : On aime à s'y reposer. J'adore l'ambiance qui règne dans cette pièce, ambiance feutrée, dirons-nous, un peu dix-huitième...
SOLANGE : Où est Charles-Henri ?
CONSTANCE : Nous sommes seules.
SOLANGE : A déjeuner ?
CONSTANCE : Oui.
SOLANGE : Mon rejeton se trouve bien quelque part ? Il ne s'est pas envolé comme ça !
CONSTANCE : Désirez-vous boire quelque chose ?
SOLANGE : (Parlant de celle de Constance.) Ah ! cette figure ! (Un temps.) Ce faciès...
CONSTANCE : Quoi, ma tête ?
SOLANGE : Bientôt, je ne pourrai plus vous regarder en face ! (Un temps.) Chaque visite que je fais ici me rend malade...
CONSTANCE : Dites-moi ce qui vous travaille, Solange ? N'ayons aucun secret entre nous. Il faut tout me dire, tout ! Vous m'entendez ? Tout !
(Long silence de Solange.)
Je ne vous laisserai point quitter cet hôtel, avant que vous m'ayez avoué...
SOLANGE : ... Bon. D'accord ! d'accord ! si vous insistez !... Quoi qu'il en soit, il fallait tôt ou tard, que je converse avec vous de mon épreuve, un jour. (Après un long temps.) Voilà, les faits se sont déroulés dans la commune de Toul les Aillières, il y a quarante ans.
CONSTANCE : (Étonnée.) Toul les Aillières ? Il y a quarante ans ? Toul les Aillières ?
SOLANGE : Vous connaissez l'endroit ?
CONSTANCE : Ce lieu, en effet, ne m'est pas inconnu.
SOLANGE : J'étais adolescente à lépoque, et n'avais pas encore commencé à embrasser mon premier garçon.
CONSTANCE : Le temps des flirts sans lendemain, avec l'espérance sans cesse renouvelée de tomber sur le prince charmant. Nous sommes toutes passées par-là.
SOLANGE : Pour moi, cela n'a pas tardé, un beau matin, ça-y-est ! mon alter ego, je l'avais dans ma poche.
CONSTANCE : Formidable. (Un temps.) Parlez-moi donc de votre tourtereau.
SOLANGE : Il se nommait Ignace. (Un temps.) Ignace Lorizier.
CONSTANCE : (Verte.) Ignace Lorizier ? ... Lorizier ?
SOLANGE : Oui, Lorizier. Comme ça se prononce. (Un temps.) Nous avons vécu cinq belles années ensemble. Puis la vie a fait que... notre union n'a guère duré; on s'est séparés et... ce fût vraiment très dur. (Un temps.) Ignace m'a quitté pour les jolis yeux d'une femme habitant dans le quartier. (Un temps.) La demoiselle en question s'appelait Lola.
CONSTANCE : Lola ?
SOLANGE : Cette garce était purement et simplement notre voisine. A une porte cochère près, logeant dans une maison au 17 rue des platanes, tandis que nous étions au 15.
CONSTANCE : Quelle proximité !
SOLANGE : C'est abominable ! (Un temps.) Constance, que vous arrive-t-il ?... Mon témoignage a l'air de vous contrarier à un point ?
CONSTANCE : Parlez-moi de la pécheresse.
SOLANGE : Il s'agissait d'une étudiante. Entre-nous, elle n'avait pas l'air très studieuse.
CONSTANCE : Ce que vous dites est faux !
SOLANGE : Qu'est-ce que vous en savez ?... Je peux continuer ?
CONSTANCE : Bien sûr.
SOLANGE : Nous avions à l'époque une belle demeure qui avait un certain charme, je dirais du genre...
CONSTANCE : ... Balzacien.
SOLANGE : Oui, c'est cela même... très romantique... une maison typique d'écrivain. Au dessus de la porte d'entrée... était gravée...
CONSTANCE : ... une mésange.
SOLANGE : Exactement... une mésange. L'oiseau avait été sculpté à même la pierre.
CONSTANCE : Ouvrage remarquable datant du siècle dernier.
SOLANGE : Parfaitement. (Un temps.) Je ne vois pas pourquoi je vous parle de cet épisode de ma vie aujourd'hui, mais...
CONSTANCE : Il n'est pas interdit d'évoquer ses souvenirs.
SOLANGE : (Nostalgique.) Sur le trottoir d'en face, je me souviens, il y avait un vieux lampadaire...
CONSTANCE : ... qu'on allumait encore.
SOLANGE : Oui. On l'allumait été comme hiver. Et non loin de celui-ci, se trouvait une boulangerie...
CONSTANCE : tenue par un dénommé Mathieu.
SOLANGE : Comment savez-vous qu'il avait ce prénom ?
CONSTANCE : Par déduction.
SOLANGE : Vous êtes très forte.
CONSTANCE : Merci.
SOLANGE : Son frère, Emile Blanchon, vendait des pneus à des prix exorbitants.
CONSTANCE : Tandis que sa femme se produisait dans des cabarets. C'était sa façon à elle de faire de l'argent.
SOLANGE : Vous lisez... dans le passé ?
CONSTANCE : Du tout. (Un temps.) Revenons, s'il vous plaît à Lola.
SOLANGE : Bien sûr. Figurez-vous qu'elle et vous... voilà pour tout vous dire, vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à la chipie.
CONSTANCE : ...
SOLANGE : C'est vraiment elle... Les yeux sont admirablement bien dessinés, les lèvres de la bouche sont régulières, le cou est élancé, la colonne vertébrale, légèrement inclinée vers l'avant, les joues, de profil, ont une couleur rose-pâle, ce qui donne un aspect pastel à la Renoir. Vous faîtes très Lorraine. Approchez-vous. Non, plus encore... Merci. Et je distingue sur le lobe de loreille gauche, une petite cicatrice en forme de S, qui rassurez-vous, n'a rien de très moche. (Un temps.) J'ai l'impression d'avoir en face de moi la maîtresse d'Ignace en personne. (Un temps.) Après qu'elle m'ait volé mon homme, j'ai eu soudain le sentiment que tous les malheurs du monde s'abattaient sur moi. (Après un temps.) Tenez, j'ai été victime d'un grave accident, il a fallu me refaire entièrement le visage et... enfin, ça serait trop long à vous expliquer... Ah, j'oubliais... un détail.. au sujet d'Ignace... Un homme qui abandonne une femme enceinte, c'est plutôt lâche.
CONSTANCE : Vous étiez enceinte ?... L'enfant qu'il vous a fait, qu'est-il devenu ?
SOLANGE : (Après un temps très long.) Vous l'avez épousé... Je pense dire un jour à mon fils, la vérité au sujet de son père.
CONSTANCE : Qu'il n'est pas mort à la guerre.
SOLANGE : Lui révéler surtout que son géniteur était un fourbe de première; j'ai passé mon temps à lui mentir ces dernières années, en lui faisant croire au contraire quIgnace avait les qualités d'un parfait gentleman.
CONSTANCE : Pour que Charles-Henri s'évertue plus tard à ressembler à un honnête homme. (Un temps.) Si Lola était devant vous à cet instant, quelle pensée auriez-vous à son égard ?
SOLANGE : L'envie de lui briser le cou. Oh, mais c'est déjà fait !
CONSTANCE : Pardon ?
SOLANGE : Je le lui ai brisé pour de vrai.
CONSTANCE : (Sur un ton bas.) Votre geste fût vain, puisque Lola a le don de ressusciter à chaque fois.
SOLANGE : Que dites-vous tout bas ?
CONSTANCE : Je me murmurai juste à moi-même, que votre récit me remplissait d'effroi.
SOLANGE : Ah. (Après un temps.) De nos jours, passé un certain délai, la police ne recherche plus les assassins. (Un temps.) Je peux... partir ?
CONSTANCE : Manger une pintade, vous tente ?
SOLANGE : (Après un temps.) Non, pas aujourd'hui.
(Solange sort.)
Acte trois
("Scène de rupture entre Constance et Charles-Henri" par Lisette et Edouard.)
LISETTE : Pourquoi diable, ne prenez-vous pas vos meubles ?
EDOUARD : Je vous répète que je ne veux point les garder.
LISETTE : Vraiment ?
EDOUARD : Oui, je m'en sépare sur le champ.
LISETTE : A jamais, vous ne les reprendrez ?... Des meubles de famille, Charles-Henri ! De votre propre ascendance !
EDOUARD : Qu'importe ! Gardez-donc mes estampes, mes lustres et mes bibelots ! Je vous en fais cadeau !... Ce mobilier, Constance, ne ferait que trop me rappeler les instants de notre vie commune, vous ne voudriez tout de même pas que je vive à n'en plus finir dans l'amertume ? Oh je vois déjà mes ancêtres qui s'en attristent. Eh bien, que leurs désolations durent jusqu'à la fin des temps !
(Ils sapplaudissent mutuellement.)
LISETTE : C'était bien dit !
EDOUARD : Merci.
LISETTE : Pas de flop.
EDOUARD : C'est que vous avez devant vous, le tragédien Talma en personne. (Un temps.) Pourquoi donc, chère Lisette, avez-vous eu le désir de faire une reconstitution, cette rupture, voyons ?... N'est-ce pas indécent ?... En quel honneur, cela, s'il vous plaît ?
LISETTE : Voilà un mois, jour pour jour, que vous remplacez Monsieur à la maison.
EDOUARD : Et alors ?
LISETTE : J'aime marquer les événements.
(Constance entre subitement, tenant dans une main, deux billets de voyage.)
CONSTANCE : Et deux billets pour Venise ! Deux ! (A Edouard.) Quelle splendide occasion pour parfaire votre italien !
EDOUARD : Grazie.
LISETTE : Madame a reçu du courrier. (Tendant une lettre à Constance.) C'est le poète.
CONSTANCE : Corriquet ! (Un temps.) Encore lui ! Chaque jour, un billet !
EDOUARD : Quel frénétique !
CONSTANCE : Il finit par être assommant.
(A Lisette.) Ouvrez.
LISETTE : Bien, Madame.
CONSTANCE : Et lisez.
LISETTE : "Quand il me vient de trop penser à vous, mon coeur ne fait que saigner."
CONSTANCE : Continuez.
LISETTE : Il n'y a rien après.
CONSTANCE : Le dît Corriquet doit manquer d'inspiration aujourdhui.
LISETTE : Monsieur, ce mardi, la Bourse ferme à quatre heures.
EDOUARD : Merci Lisette, je connais les horaires.
LISETTE : Vous allez être en retard, comme toujours.
(Edouard sort brusquement. Noir. Il fait déjà nuit. Les heures s'écoulent, et les deux femmes s'inquiètent de ne pas voir revenir Edouard.)
CONSTANCE : Que fait-il donc ? Edouard devrait déjà être là !
LISETTE : Monsieur est comme Madame. On sait à quelle heure vous sortez, mais jamais quand vous rentrez. Vous, particulièrement. (Un temps.) Lorsque le soleil se couche...
CONSTANCE : Par exemple, quand je dois aller chasser les rats.
LISETTE : Avec une épuisette.
CONSTANCE : Cela va de soi. (Un temps.) Après avoir bu le sang de l'animal, vous vous délectez de sa chair.
LISETTE : Ah bon ?
CONSTANCE : Je vous montre de suite comment l'on fait ! (Mimant en même temps la scène.) Vous prenez la bête par les petites pattes de derrière, elle piaille un peu et...
LISETTE : Berk !
CONSTANCE : La viande est moelleuse, pas trop de gras; un régal ! Ah je connais une recette à faire chez soi... Cela débute ainsi, vous badigeonnez le ventre du mammifère avec une cuillère à soupe de moutarde, puis vous mettez... Oh, il faut se faire, un soir, un dîner entre copines !
LISETTE : Ce sera sans moi.
CONSTANCE : Comment ? Vous refuseriez ?
LISETTE : Je n'ai pas envie d'attraper la peste !
(Edouard entre.)
(Puis, sapercevant rapidement de la présence dEdouard.) Je crois que le moment exige que nous changions de sujet.
CONSTANCE : Pourquoi cela ? (Voyant Edouard.) Vous avez raison.
LISETTE : Trouvons vite un propos.
CONSTANCE : Quoi donc par exemple ?
LISETTE : Tenez ! parlez-moi des vacances que je ne prends jamais !
CONSTANCE : Ça tombe bien, parce que justement aujourd'hui, je voulais aborder ce point avec vous.
LISETTE : Eh bien usez vite du peu de temps qui nous est donné pour en discourir.
CONSTANCE : (Ci-fait.) Comme vous savez qu'Edouard et moi-même devons nous absenter, pourquoi ne profiteriez-vous pas de cette opportunité pour visiter du pays ?
EDOUARD : Elle a raison. Arthur, vendredi dernier, ne s'en ai pas privé.
CONSTANCE : Lisette, en ce début d'hiver, je vous donne quinze jours de congé !
LISETTE : Madame, ce que vous me demandez-là est...
CONSTANCE : Offrez-vous donc une cure de repos dans une île où il fait chaud toute l'année ! N'y a-t-il rien de plus agréable que de s'accorder un doux séjour sous les cocotiers ? Au moment où à Paris, il commencera à geler ! vous ! Vous n'aurez qu'à tremper vos pieds dans une mer bleu­ écarlate, qui inspire les peintres et où sur le sable...
LISETTE : N'insistez pas, Madame.
CONSTANCE : Aucun lieu vraiment ne vous tente ?
LISETTE : Aucun !
CONSTANCE : Notre attachante cuisinière ne désire quitter cette maison pour rien au monde.
EDOUARD : Attendez que je touche sa corde sensible... Dites-moi, Lisette, Arthur ne vous est pas indifférent, n'est-ce pas ?
LISETTE : C'est juste.
EDOUARD : J'entends par là, que vous éprouvez bien plus que de l'amitié à son égard ?
LISETTE : Oui, Monsieur. je ressens pour cet homme de l'amour.
EDOUARD : Ne vous a-t-il pas convié à venir passer quelques jours à Mâcon en sa compagnie ?
LISETTE : Effectivement.
EDOUARD : Alors, vous vous devez d'aller retrouver votre chevalier.
CONSTANCE : C'est impératif.
EDOUARD : Urgent.
CONSTANCE : Et sans conditions.
LISETTE : Vraiment ?
CONSTANCE : Votre absence n'est sans doute pour lui que souffrance.
EDOUARD : Je le vois clamer votre nom, chaque jour, sous son peuplier.
CONSTANCE : Injuste seriez-vous, Lisette, de le laisser dans un tel embarras !
EDOUARD : Constance.
CONSTANCE : Qu'y-a-t-il ?
EDOUARD : Avez-vous enfin fini par trouver une robe vous convenant pour le bal de ce soir ?
CONSTANCE : Un bal ? Quel bal ? (Un temps.) Ah oui ! Le bal ! (Un temps.) Oui, Edouard, j'ai déniché la tenue idéale ! (Un temps.) Oh et puis, il est même temps que je parte ! (Edouard fait la grise mine.) Pourquoi cette mine ?... Cela vous déplaît, que je sorte autant ?
EDOUARD : Aucunement. (Un temps.) Dans ces soirées, vous devez y voir beaucoup dhommes ?
CONSTANCE : Jaloux ?
EDOUARD : Absolument pas.
CONSTANCE : Vous devriez l'être ! (Il ne répond pas.) Un petit peu tout de même ?... non ?... pas du tout ?... De toutes façons, rassurez-vous, ces beaux messieurs en noeud papillon me laissent de marbre puisque l'intérêt que j'ai pour vous, défie leurs galanteries.
LISETTE : Si vous saviez comme elle vous aime. Cela dépasse le sommet de l'Hermon !
CONSTANCE. A tout à l'heure, mon chéri !
LISETTE . (Après un longtemps.) Madame, il faut que je vous dise pour Mâcon !
CONSTANCE : Oui ?
LISETTE : Après tout ce que tout ce que j'ai entendu, je ne peux que prendre le premier train !
CONSTANCE : Splendide !
(Les deux femmes sortent.)
EDOUARD : Quand nous serons sous le ciel qui vit naître Casanova, Constance voilà ce que je vous dirai... "Madame, j'ai le grand regret de vous apprendre que je ne vous aime plus. Mon coeur s'en est allé vers d'autres rivages." Pour certains êtres, affirmait un philosophe, l'amour est sans merci, il arrive sans crier gare et peut se volatiliser sans nul avertissement. Tel est mon cas. (Un temps.) Ce qui suit, maintenant, vous n'en saurez mot. Il s'agit d'un secret que je ne partage qu'avec Cupidon : Comment ai-je rencontré celle, par qui, notre lien fût à jamais brisé ? - ma nouvelle bien aimée ?... Dans une boutique espagnole, une femme m'a sauté au cou et... nous nous sommes plu dès cet instant. La charmante pourrait être ma mère... oh, je vois déjà la stupeur de mes propres parents. Ce que je sais de cette personne ? Qu'elle a habité dans une localité nommée Toul je ne sais comment, qu'elle a un fils qui porte le prénom de votre ancien époux et pour finir, qu'elle n'arrête pas de m'appeler Ignace, comme il vous prend de le faire si souvent... Ce prénom me poursuit inévitablement.
Acte quatre
(Rentrée de vacances, Constance est au fond du désespoir, car Edouard, en Italie, vient de la quitter.)
CONSTANCE : Quel scélérat... Me laisser choir comme un vieux bas, après ce merveilleux voyage à Venise ! (Un temps.) Tout ça pour une autre.
LISETTE : Que vous ne connaissez guère.
CONSTANCE : Que je ne connais point, oui. (Un temps.) Et moi, qui prenais mon soupirant pour un saint. Décidément je ne fais que tomber sur des fourbes !
(Un silence pesant s'installe.)
Jusqu'à présent, Lisette, aucun homme n'avait échappé à mon amour. Seul, un être, Edouard, aura réussi pourtant à traverser les mailles du filet. Nous autres, âmes damnées, avons pourtant, au moyen de quelques magies, le pouvoir de retenir maîtresses et amants ?
LISETTE : Je sais.
CONSTANCE : Il est à croire qu'aujourd'hui, cette faculté ne soit plus mienne.
LISETTE : Madame, tant de choses en vous ont changé. En effet, vous ne paraissez plus être la même.
CONSTANCE : Vous avez raison. Depuis peu, un changement s'opère... Tenez ! comment expliquez-vous, mon attirance subite pour l'ail ? Cet ennemi, qui, jadis, me faisait frémir.
LISETTE : Je ne me l'explique pas.
CONSTANCE : Et mes yeux qui se moquent maintenant de la lumière du jour !
LISETTE : Incroyable ! vous semblez devenir comme...
CONSTANCE : Vous même !... Une mortelle !
LISETTE : Exactement.
CONSTANCE : Alors, c'est que... Oui, je me souviens à présent... Non, ça ne peux pas être !... Je rêve !... Mais c'est formidable !
LISETTE : Qu'avez-vous ?
CONSTANCE : Ne vous-ai-je jamais parlé de mon passé ?
LISETTE : Non, Madame. Tel un secret qu'on ne veut dévoiler.
CONSTANCE : Mon histoire commença en Orient, il y a déjà bien longtemps. J'avais vingt-quatre ans. Un matin d'avril, je me réveillai le corps couvert de sang, la gorge sèche, le visage blême, des frissons des pieds à la tête et deux traces de crocs sur le cou bien en évidence. Jamais, Lisette, je ne voulus être une suceuse de sang. J'aurai tout donné pour éviter cette infortune. (Un temps.) Vint, plusieurs siècles après, l'espoir de me débarrasser définitivement de ma déchéance, je parcourais alors le monde entier, à la recherche d'une église réputée pour porter secours aux êtres, que les maux de la terre n'avaient en rien épargné. Au bout de mon long périple, je la trouvais enfin. Elle se situait près d'un vallon. De loin, son clocher était si petit qu'on le distinguait à peine. J'entrais... et devant des vitraux cassés, il y avait une statue. Je m'agenouillais devant elle et fis une prière : celle de demander de redevenir une simple mortelle.
LISETTE : Ca y est, c'est gagné ! Vous l'avez votre miséricorde !
(Arthur entre dans la pièce et sapproche des deux femmes.)
ARTHUR : Madame...
CONSTANCE : Vous désirez ?
ARTHUR : Je viens vous annoncer une nouvelle importante.
CONSTANCE : Oh je sais de quoi il s'agit. D'un mariage, n'est-ce pas ?
ARTHUR : Oui, Madame.
CONSTANCE : Je vous souhaite, Arthur, d'être très heureux avec votre future épouse.
(Lisette et Arthur s'enlacent, puis ils sortent.)
CONSTANCE : Lisette, ma fille. Petite, que j'ai enlevée dans un orphelinat aux murs jaunis, traversés par une multitude de cris étrangleurs, petite, dont je suis devenue la maman de rechange, petite, qui l'ignore encore, petite, enfant véritable d'une boulangère et d'un cordonnier. Que ton existence soit à présent une fête perpétuelle... Je n'aurai pas eu la joie de te donner la vie, mais... au moins, je n'oublierai jamais la chance que jai eue de me sentir, mère, pour la première fois.
Acte cinq
(Constance est assise sur un fauteuil. Elle est coiffée dune perruque. A ses côtés, se tient Lisette.)
CONSTANCE : Comment furent les noces ?
LISETTE : Ah, Madame !
CONSTANCE : Le plus beau jour de votre vie.
LISETTE : Oh, je ne me suis jamais trouvée aussi jolie ! Quelle robe vous m'avez prêtée ! Et puis, quel voile !
CONSTANCE : (Avec joie.) Oui, parlez-moi donc de celui-ci ! Vos impressions !
LISETTE : Ravissant ! mais...
CONSTANCE : ... mais ?
LISETTE : Un peu vieilli. Une odeur de temps à autre.
CONSTANCE : C'est le moisi.
LISETTE : Comment vous portez-vous aujourd'hui ?
CONSTANCE : Mon corps se disloque sans cesse davantage. Aujourd'hui, j'ai perdue la plupart de mes dents, hier, cétait les cheveux ! Demain, demain... Vous savez à ce rythme-là, il ne restera plus rien de moi, à force de me désintégrer de la sorte ! (Un temps.) La nature reprend sa place, que voulez-vous ! Puisque mon immortalité me quitte, je dois m'attendre à tout ! (Un temps.) Si vous saviez comme je suis heureuse de couper une fois pour toutes avec le monde des ténèbres ! (Puis dune traite.) Vivre des époques entières à n'en plus finir, voir vos amis partir, se sentir seule, jouer au yo-yo avec les agents de la sûreté, redouter les rayons de soleil à une certaine heure : Quand ils brûlent de leurs feux, mettre des lunettes teintées pour se protéger les yeux, et j'en passe !... Vous ne pouvez pas comprendre ces choses-là, Lisette...
LISETTE : (Après un temps.) Que tenez-vous dans votre main ?
CONSTANCE : Une lettre. Quelqu'un vient de la déposer à l'instant.
LISETTE : Et vous vous êtes levée pour aller la chercher ? Dans votre état ?
CONSTANCE : J'ai même failli trébucher, si vous voulez savoir.
LISETTE : Vous n'êtes pas sérieuse !
CONSTANCE : Que voulez-vous, quand il n'y a personne à l'horizon pour recevoir les plis, je me dévoue ! (Un temps.) Ça n'arrêtait pas de sonner à la porte ! (Un temps.) J'aimerai lire. Pourriez-­vous allumer une lampe ?
LISETTE : Ne voyez-vous pas cette belle lumière du dehors qui nous éclaire ? Cela ne vous suffit pas ?
CONSTANCE : Je trouve au contraire, qu'il fait plutôt bien sombre, ici. L'horloge, qu'indique t-elle ?
LISETTE : Cinq heures.
CONSTANCE : L'heure du thé.
LISETTE : Oui, Madame.
CONSTANCE : Mes yeux me lâchent à présent, les voilà se couvrant petit à petit d'une couleur nuit. (Après un long temps.) Mes tympans maintenant semblent aussi, se complaire à me faire des histoires.
LISETTE : Ah bon ?
CONSTANCE : Les moineaux se font muets, tout d'un coup. Les entendez-vous ?
LISETTE : Absolument.
CONSTANCE : Et les cris des enfants, dans le parc, vous les percevez ?
LISETTE : Oui, Madame. Même qu'ils chahutent drôlement.
CONSTANCE : Voyez comme mes oreilles me boudent à présent... Pourtant... non, c'est impossible !... pas encore !... Comment cela se fait-il que je vous entende, vous, Lisette, et rien d'autre ? Je vous entends bien, vous savez !
LISETTE : C'est parce que je parle un peu fort. Juste ce qu'il faut, pour que...
CONSTANCE : Alors, je deviens aveugle et sourde !... La nature fait remarquablement bien les choses. (Un temps.) Lisez-moi ce courrier, immédiatement. Il peut s'agir d'une lettre de la plus haute importance... Voici donc la dernière que l'on m'aura écrite. Dites-moi au moins, nai-je pas oublié de payer le chauffage ? Si c'est cela, ils m'envoient peut-être un avertissement avant de le couper ? (Un temps.) Dépêchez-vous d'ouvrir cette lettre, Lisette, afin, que nous sachions à quoi nous en tenir !
LISETTE : (Pendant qu'elle la décachette.) Je l'ouvre, Madame, je l'ouvre.
CONSTANCE : Bien.
LISETTE : Voilà, j'y suis !
CONSTANCE : Lisez !
LISETTE : « Chère Constance ».
CONSTANCE : Poursuivez !
LISETTE : "Ce mystérieux poète, qui vous écrivait des lettres enflammées, c'était moi... Charles-Henri."
CONSTANCE : Corriquet, c'était lui ?
(Charles-Henri apparaît dans le salon, comme dans un songe. Pendant que Charles-Henri parlera, Lisette fera mine de remuer les lèvres, donnant l'impression qu'elle lit elle-même la lettre.)
LISETTE : "Pourquoi ai-je versé de l'encre, sous un nom d'emprunt ?"
CHARLES-HENRI : "Car, mon trésor, ayant été séparé de vous, je ne pouvais désormais plus que vous porter un culte dans l'ombre."
CONSTANCE : La suite, s'il vous plait.
LISETTE : "Ma douce amie, ..."
CHARLES-HENRI : "... maintenant, une force m'habite, celle de pouvoir vous oublier, vous êtes devenue dorénavant un mirage dans mon existence, je le vois paré d'une si belle couleur, qu'il donnerait aisément à tout automne des allures d'été, reflet de notre amour qui m'a tant marqué... Je me rappelle nos débuts, vous qui sembliez si froide, si lointaine, inaccessible, telle une forteresse imprenable entourée d'un lac, et moi, qui me prenais pour un Maréchal sans m'en persuader d'en être un vraiment, mais courageux, prêt à tous les plans pour conquérir cette bastille que j'aurais fini par assiéger à mon grand étonnement, et qui, hier encore, aurais tant voulu toucher une dernière fois ses murs de briques... A l'instant, le dit Corriquet vient de casser sa plume et part en Amérique, à la rencontre des sioux sur leur sol aride, afin d'y rester blotti dans un tipi, jusqu'au dernier de ses jours.»
LISETTE : Eh bien, qu'il jouisse d'une bonne retraite !
CONSTANCE . (Après un temps.) Lisette, vous savez quoi ?... J'ai horriblement faim. Dînons !
LISETTE : Dîner ? Maintenant ?
CONSTANCE : Oui.
LISETTE : Que voulez-vous que je prépare ?
CONSTANCE : Laissez pour une fois les fourneaux tranquilles !
LISETTE : Il faut bien faire la cuisine !
CONSTANCE : Vous venez, Lisette, de prononcer le mot magique. Aujourd'hui, c'est moi, qui fais la cuisine !
LISETTE : Vous ?
CONSTANCE : Oui ! j'aimerai réaliser cet exploit !
LISETTE : Mais vous n'avez jamais bien su comment tenir le manche d'une casserole !
CONSTANCE : Il ne peut rien m'arriver de fâcheux, puisque vous serez à mes côtés. (Après un temps.) Sur la lettre, y-a-t-il autre chose d'écrit ?
LISETTE : Oui, Madame. (Un temps.) Décidément... Monsieur ne fait que parler de sa mère.
CONSTANCE : Ah bon ?
LISETTE : Elle se remarie, paraît-il.
CONSTANCE : Avec qui ?
LISETTE : Un amateur de porcelaines de Madrid.
CONSTANCE : Mais encore ?
LISETTE : Le prénom du fiancé vous est... familier. (Après un temps. Se murmurant à elle-même.) Je n'en dirais pas plus.
CONSTANCE : Laissez-moi deviner.
LISETTE : Permettez-moi de vous dire que la curiosité, souvent, rend malade.
CONSTANCE : Je me passionne pour les charades.
LISETTE : Cela peut-il attendre demain ?
CONSTANCE : Non.
LISETTE : Pourquoi donc ?
CONSTANCE : Parce qu'il est possible que je ne sois plus là.
LISETTE : Bon alors, vous ne m'offrez guère de choix... il est écrit que votre ancienne belle-mère épouse un monsieur qui se nomme Edouard.
CONSTANCE : Ce prénom en effet... Comment est-il ce mortel ?
LISETTE : Il n'y a pas le moindre détail.
CONSTANCE : Charles-Henri n'est point sujet à l'avarice, en général.
LISETTE : (S'emportant brusquement.) Il ne fait ici état de rien !
CONSTANCE : Qu'avez-vous à vous emporter de la sorte ? (Un temps.) Continuez à lire s'il vous plaît !
LISETTE : La page est finie
CONSTANCE : C'est bien triste.
LISETTE : Heureuse soyez-vous de ne pas en savoir davantage.
CONSTANCE : Ah ! le moment est venu pour moi de vous parler d'héritage... Je veux, ma chère Lisette, vous offrir de bien belles choses. Vous aurez quelques châteaux, mais cela ne me satisfait pas encore. Que diriez-vous d'avoir en plus, un Manet, deux ou trois Picasso et...
LISETTE : Je vais devenir riche !
CONSTANCE : On n'offre jamais assez à son enfant.
LISETTE : A son enfant ?
CONSTANCE : Oui. (Un temps.) Maintenant, je vais tout vous raconter.
RIDEAU
A Florence.
PERSONNAGES
Jean - David - Angélique - Gustave -
Le soldat - L'orphelin - L'écrivain - L'insatisfaite
-----------------------------
Particularités de la pièce : Elle peut être jouée sur scène comme lue à la radio.
Bris de cur fut représentée le 3 mai 1997 à la bibliothèque municipale de Vallauris, par la compagnie Princesse Francès Poniatowska.
LE NARRATEUR : Deux êtres, David et Jean, vivent dans
une île, petit coin de terre perdu au milieu du Pacifique.
L'un, Jean, suite à un naufrage, y a mis les pieds malgré
lui. L'autre, David, deux mois plus tard, mais celui-ci de son
plein gré, en voulant fuir la civilisation. Les années
passèrent... Un jour, Jean décida de revoir le coin
où il était né, une station balnéaire
plutôt chic appelée Atride. Pour y aller, David lui
prêta son bateau, un splendide catamaran. Notre voyageur
emmena avec lui, un vieux guide touristique datant de vingt ans.
Sur celui-ci, il est écrit que "Les Atridois respirent
la joie de vivre en permanence." Malheureusement Jean va
se rendre compte très vite que la réalité
a bien changée. De retour sur l'île, après
un mois de traversée, il narra ce qu'il avait vécu
à son ami David.
JEAN : Je n'ai vu que des visages tristes. Chaque personne que j'ai approchée était plongée dans une profonde détresse.
DAVID : Bien entendu, tel que je te connais, tu n'es pas resté de marbre devant ces individus. Tu as voulu les aider à trouver des solutions à leurs problèmes. Pour cela, tu t'es servi de ton don. Celui de lire dans les esprits, à l'instar d'un devin, toi qui a hérité de la clairvoyance de ton grand­-père.
JEAN : Tout être se tenant devant moi est en effet un livre ouvert. Le fait de connaître immédiatement le passé et l'avenir d'un homme m'aide pour le secourir.
DAVID : Parle-moi maintenant de ces gens que tu as rencontré.
JEAN : Peu de jours après mon arrivée à Atride, je vit un couple marié qui se tenait près d'un pont.... L'époux pensait ne plus éprouver d'amour pour sa femme. je m'approcha d'eux et les écouta.
GUSTAVE : Quand nous étions adolescents... L'univers entier semblait nous appartenir.
ANGÉLIQUE. Tel un océan.
GUSTAVE : Nous nous sentions libres comme des poissons.
ANGÉLIQUE : Sans repères.
GUSTAVE : Fréquentant le même collège... En classe, à quelques rangées de moi, tes jolis yeux, je ne les quittais pas.
ANGÉLIQUE : A force de trop me regarder pendant les cours, tu finissais par négliger ton travail.
GUSTAVE : Je ne pensais qu'à toi. Je t'aimais en silence.
ANGÉLIQUE : Timide, tu hésitais à me faire des avances.
GUSTAVE : Alors, la jeune fille, dans son attente se faisait toute plaintive.
ANGÉLIQUE : Nous avions une certaine peur de nous aborder.
GUSTAVE : Quelques années plus tard, ce fût notre mariage. Nous nous jurâmes ce jour-là, à l'église : "Longue vie commune, amour et fidélité"... Des mots qui, aujourd'hui, dans ma tête, semblent dépendre désormais du passé. Te dire maintenant à la minute même "Que ton feu me brûle comme au premier jour !" serait purement te mentir.
ANGÉLIQUE : Et moi, j'éprouve la sensation quun prince charmant continue de luire en moi... Nous attendons un enfant. Encore six mois à venir... Gustave, ce petit, je l'entends déjà t'appeler... papa.
GUSTAVE : Je crois sincèrement que ma barque est à présent loin de ta rive.
JEAN : Laisse moi être le courant qui la ramènera.
GUSTAVE : Qui es-tu ?
JEAN : Permets-moi d'agir en ta faveur.
GUSTAVE : Ce n'est pas ton affaire !
ANGÉLIQUE : On dit, que les sentiments ne meurent jamais.
GUSTAVE : J'ai l'impression pourtant de ne plus t'aimer.
JEAN : Je te jure que ton amour pour elle ne s'est pas envolé.
GUSTAVE : Te voilà bien convaincu.
JEAN : Je te ferai savoir, comment auprès d'Angélique, tu peux le retrouver !
GUSTAVE : Je prie de toutes mes forces, que mon espérance soit récompensée.
JEAN : Elle le sera. Je vois déjà fleurir les beaux lendemains ! File vite reprendre ta flèche de Cupidon !
LE NARRATEUR : Plus loin, Jean vit un orphelin assis sur un rocher, tenant une peluche dans les mains, témoin de son enfance. Il parlait à son père décédé.
L'ORPHELIN : Papa, tu n'es plus là. Tu es mort un jour à l'hôpital... Je te revois encore sur ton lit, tu as la bouche ouverte, tes yeux fixent le plafond. Tu es pâle, blanc comme la neige, comme celle du Puymorens. Cette neige que tu aimais tant. Tu étais si loin de moi quand j'avais huit ans. Tu es mon père et je suis ton fils, mais là, c'est comme si j'inversais les rôles, que je devenais ton père et que tu devenais mon fils. Je vois mon fils qui dort profondément dans un lit et je veille sur lui comme sur un enfant malade J'entends du bruit dans le couloir... Un chariot qui passe... L'ambiance est glaciale, semblable à celle d'une prison... On ouvre soudain la porte... Il est préférable de se dire adieu tout de suite, oui, ce serait mieux... A peine ai-je voulu t'embrasser quils te transportent déjà. T'embrasser juste une dernière fois
JEAN : Le chagrin qui thabite ne fera jamais revenir ce père.
L'ORPHELIN : Pourquoi donc la mort ?
JEAN : La mort n'existe pas puisqu'il n'y a point de fin... La chenille ne se transforme-t-elle pas en papillon ?
L'ORPHELIN : Tu as raison.
JEAN : Quitte donc à présent ton habit noir ! La vie est belle ! Change vite de masque !
LE NARRATEUR : Jean repris sa route, il s'arrêta à un moment donné près d'une jetée. L'endroit, jadis, avait été l'un de ses terrains de jeux. Vint une femme qui le troubla dans sa quiétude.
L'ÉCRIVAIN : Hep ! Hep ! Toi, là-bas !
JEAN : Moi ?
L'ECRIVAIN : Oui !... Approches ! Tu aimes la poésie ? Quelques vers écrits de ma main ! Prends donc un livret ! C'est dix francs, ce n'est pas cher !
JEAN : A ce prix-là, je peux t'en prendre plus d'un !
L'ECRIVAIN : J'ai besoin de parler... Tu m'écouteras bien un peu, dis ?
JEAN : Si tu veux.
L'ECRIVAIN : Sache que je vis dans un neuf mètre carré... Il s'agit d'une cave... J'habite avec des rats. Ils m'ont tout de suite acceptée. On dort les uns les autres sous la même couette, on partage tout : les peurs, les joies, les peines... Une famille, quoi ! Une vraie ! Une famille comme je nen avais jamais eue auparavant... Les gens de l'immeuble, ils ont beau mettre des boules rouges pour te les envoyer au paradis ces p'tites bêtes, elles sont de plus en plus nombreuses à se trottiner comme des passantes, à Paris, rue de Passy.
JEAN : Quoi donc encore ? !... Raconte !
L'ECRIVAIN : Je ne roule pas sur la fortune. Souvent il m'arrive même de ne pas avoir de quoi me payer un ticket d'bus. Avant, pourtant, j'étais loin de crier famine...
JEAN : Tu avais à l'époque, une entreprise qui marchait du tonnerre, près de sept cents têtes sous tes ordres. Vous fabriquiez des stylos.
L'ECRIVAIN : Comment tu sais tout ça, toi ?
JEAN : Ton trône, tu le croyais insubmersible.
L'ECRIVAIN : Tous les matins à la radio, j'entendais que des sociétés coulaient comme le Titanic. Et moi, loin de me sentir si proche du précipice, je me disais : "Ces choses-là, ça narrive qu'aux autres." A force de me l'avoir trop dit, vois dans quel état je me trouve aujourd'hui !
LE NARRATEUR : Jean sortit une bourse contenant des diamants. Il l'ouvrit et lui en donna cinq.
JEAN : Que l'écrivain qui se sert du crayon pour divulguer ses pensées les plus profondes, ne se plaigne plus dès à présent de ne vivre que du maigre salaire de sa plume ! ... Te voilà fortunée maintenant !
L'ECRIVAIN : Être riche à n'en plus pouvoir compter ses sous, avoir de quoi dormir, de quoi manger, c'est bien, mais... si tu n'as pas l'amitié, l'amour... tout l'or du monde ! Mets le donc aux oubliettes !
JEAN : Tu as raison.
LE NARRATEUR : L'écrivain le quitta, après avoir parlé longuement avec lui, d'amour, d'argent et d'amitié. Entre eux deux, ce fut un vrai moment de philosophie partagé. Le lendemain, dans un café, Jean fit la connaissance d'une femme d'une quarantaine d'année. D'apparence, elle ressemblait à une gitane.
L'INSATISFAITE : Je rêve d'être comédienne, comme l'était Sarah Bernhardt. Ah ! Si je pouvais lui emprunter son timbre de voix... Malheureusement, la tragédienne ne peut rien faire pour moi.. . J'aimerais tant être actrice !
JEAN : Tu peux l'être.
L'INSATISFAITE : Oui, sans doute. Mais au pays des illusions !
JEAN : Pourquoi dis-tu ça ?
L'INSATISFAITE : Je trouve ma voix fâcheuse.
JEAN : Tu joueras donc au théâtre, des rôles de muettes.
L'INSATISFAITE : Ah non !
JEAN : J'en connais qui sont devenues très célèbres sans avoir eu besoin de déclamer le moindre alexandrin !
L'INSATISFAITE : Il me faut du texte !
JEAN : Soit ! Eh bien que chez Molière, on ne te donne que des rôles de soubrettes !
L'INSATISFAITE : De soubrettes ?
JEAN : Les servantes n'ont-elles pas à elles toutes seules, la palme du badinage ?
L'INSATISFAITE : Je refuse.
JEAN : Allons bon !
L'INSATISFAITE : Je ne veux jouer que des courtisanes !
JEAN : Je doute, que dans cet art, il te soit possible de donner libre cours à tes caprices.
L'INSATISFAITE : Ce sera alors le cinéma !
JEAN : Tu n'es pas faite pour le technicolor.
L'INSATISFAITE : Tiens donc !
JEAN : Parce que tu n'aimes pas les foules. Sincèrement, je ne t'imagines pas sur un tapis rouge à Cannes avec des fans se jetant sur toi dans le seul but, de te demander une photo dédicacée, ou bien même une mèche de cheveu, ayant comme souhait, de vouloir la conserver telle une relique.
L'INSATISFAITE : Si les sunlights doivent m'ignorer, quel devenir puis-je espérer ?
JEAN : Ton amour pour les petits pains est légendaire. Tu cherches une vocation ? La voilà, toute trouvée... Pourquoi ne serais tu pas boulangère ?
L'INSATISFAITE : Boulangère ?
JEAN : N'as-tu jamais rêvé, quand tu étais petite, d'ouvrir une boutique où sent bon la galette ?
L'INSATISFAITE : Oui, mais la vie m'assure peut-être aujourd'hui une autre destinée ?
JEAN : J'en doute. Il est connu que ce qui est inscrit sur ses tablettes, ne change point.
L'INSATISFAITE : En admettant que je tienne un magasin... cela peut-il m'empêcher de vouer ma passion pour Racine ?
JEAN : Nullement.
L'INSATISFAITE : Je te dis cela, parce-que je me sentirais malheureuse, si à l'avenir, je ne pouvais plus dire de rimes.
JEAN : Les années qui s'écouleront ne pourront te l'interdire... Heureuse sois-tu maintenant, pressée de quérir les plus beaux de tes jours !
LE NARRATEUR : Peu après l'avoir quittée, Jean voulu se rendre à la maternité où il avait vu le jour, maintenant recouverte par des lierres, complètement abandonnée. Devant elle, une personne se tenait assise, le corps dissimulé sous une couverture.
JEAN : Que fais-tu là ?
LE NARRATEUR : Lui dit jean.
LE SOLDAT : Sais-tu comment les gens m'appellent ici ? "Le lépreux." Ils ont raison quelque part, mon aspect physique n'étant pas beau à voir.
JEAN : Mes yeux, tu sais, ont déjà tant vu en ce monde... Même si tu étais l'homme le plus laid qui puisse exister, tu ne leur ferait pas peur.
LE NARRATEUR : L'homme enleva la couverture.
LE SOLDAT : Je te présente mon corps, écorché. Vois cette jambe couverte de plaies, elle porte les marques de ma dernière bataille... J'étais lieutenant-colonel à l'époque. Cette bataille, tiens, c'est comme si j'y étais encore... elle reste gravée à jamais dans ma mémoire.
JEAN : Parle-m'en.
LE SOLDAT : Si tu veux.
(Musique-Bruit d'orage, averses.)
Il pleut, rien de bon, côté météo; Satané jour pour les oiseaux... Je suis dans un coucou en acier... Voilà qu'un missile me heurte. je pique du pif. Je tombe... En bas sur la terre ferme, des groupes armés s'affrontent... Je m'éjecte ! Ca y est ! A savoir dans quel camp je vais atterrir, le parachute ouvert... Sous mes pieds, un pré se présente accueillant ma descente... Me voilà étendu dorénavant sur de l'herbe... Tout d'un coup, je distingue un bruit près d'un buisson, des formes bougent, couleur kaki... Un groupe d'hommes s'approche de moi... On me frappe, je saigne, et peu après...
JEAN : Sombre passé. Ce souvenir, a laissé en toi de cruels brasiers.
LE SOLDAT : J'entends encore d'ici le bruit des tanks sur les vallées.
JEAN : Ta vie n'est faite que de sanglots. Où est-donc passé ta joie de vivre d'antan ?
LE SOLDAT : Elle est tarie, maintenant.
JEAN : Baliverne ! En toi, je la sens toujours bien présente ! et elle n'a rien perdu de sa hardiesse.
LE SOLDAT : Qu'en sais-tu ?
JEAN : Elle ne demande juste qu'à sortir de son gouffre.
LE SOLDAT : Qu'elle jaillisse alors !
JEAN : Seul tu ne peux aller à sa rencontre. Il te faut un guide. Laisse moi dissiper en un éclair, les ombrages qui accablent tes heures.
LE NARRATEUR : Le soldat se taisa pendant un moment.
LE NARRATEUR : Dit Jean.
LE SOLDAT : Ça fait longtemps que je ne crois plus à la bonne étoile.
LE NARRATEUR : Répondit le lieutenant-colonel.
LE SOLDAT : A maintes reprises, j'ai été persuadé d'avoir le bonheur avec un grand B à ma portée, mais dès lors qu'il me semblait le posséder enfin, le voilà qui m'échappait immédiatement. On n'a pas inventé de vaccin contre la malchance, ni même trouvé de médecin pour l'administrer.
JEAN : Puis-je juste te donner un conseil ?
LE SOLDAT : Va-t-en !
(Musique.)
JEAN : Je n'ai rien pu faire, le soldat ne voulait pas m'écouter.
DAVID : Tu es tombé sur un cactus.
JEAN : Les cactus ne devraient pas exister.
LE NARRATEUR : Jean écrit un message sur un bout de papier et le met dans une bouteille en verre.
DAVID : Que fais-tu ?
JEAN : J'envoie un message à tous les cactus d'Atride et d'ailleurs.
DAVID : Une formule magique, cher devin ?
JEAN : Je leur enseigne simplement en quelques lignes l'art d'être heureux.
DAVID : Vaste programme.
LE NARRATEUR : Jean allait jeter la bouteille à la mer quand David l'empêcha subitement de le faire.
DAVID : Attends !... Imagine qu'elle se brise contre un rocher. Tes recommandations, seraient à jamais perdues, noyées par les flots, oubliées du monde !
JEAN : Alors, il me faut repartir. Prendre mon bâton de pèlerin et ...
DAVID : Pauvre ami, tu n'as pas l'choix.
JEAN : Tu viens avec moi ?
DAVID : Porter la bonne nouvelle ? Je ne suis bon qu'à pêcher le poisson.
JEAN : Je te connais bien d'autres qualités.
DAVID : Ah bon ?
JEAN : Prends donc ton baluchon, tu les découvriras en chemin.
DAVID : Revoir un peu de civilisation humaine ? Ma foi, l'idée me parait amusante. D'accord pour le voyage, mais pitié, vieux frère, qu'on regagne notre trou le plus vite possible !
JEAN : Oui, je te promets qu'on la reverra promptement notre île !
RIDEAU
* * *
Une bonne tasse de camomille
De
Guillaume de Louvencourt
Les personnages
Henriette et Paul / Betty et Jo / Hulguedonde / Un cycliste
Le décor
Un salon : Description du salon: Un coucou est accroché à un mur; une porte. Au milieu de la pièce, un canapé, une table basse, une télévision posée sur une table. Dans un coin du salon: Une chaise, une table (Bureau de Paul).
La pièce a été présentée pour la première fois le 17 octobre 1992 à Courtalain au domaine de Courtalain (Loire et Cher) par la compagnie Victoria.
A Alain Géniès
DÉBUT
ACTE 1
PAUL (Son fantôme. Seul dans le salon. Ton mélancolique.) Ça ne vous arrive jamais d'avoir les jambes molles ?... Moi si ! La sensation de marcher comme sur des coussins... J'ai le corps avachi, je me sens comme en apesanteur, tel un cosmonaute dans l'espace; je ne ressens plus rien; j'ai beau me frapper la tête contre le mur, pas l'ombre d'une bosse !... Tenez, encore dans le genre bizarre ! Ce matin, pas plus tard que ce matin !... Je me lève du lit... Oui, c'est ça, du lit... pour aller au lavabo, la toilette quotidienne quoi !... Eh bien, à peine m'étais-je levé du lit, que me v'la en train de traverser le mur de la chambre, côté Est ! Et voilà, que je me retrouve dans la cuisine et tout ça ! En moins d'une seconde ! Faut l'faire ! Ça, c'est depuis qu'Henriette a fichue l'camps, qu'il m'arrive ces genres de trucs. (Un temps.) Elle a fichue l'camp et je n'ai même pas eu le droit à une explication ! (Un temps.) Faut que tu reviennes, j'ai besoin de toi. (Un cycliste passe.) L'impression que le monde s'est arrêté sans toi, que je n'existe plus, que je suis mort depuis un bon bout d'temps. Je crois que je deviens fou !... Dis, Henriette ! La camomille, elle sentait vraiment pas bon... T'as voulu m'empoisonner ou quoi ?... Je t'aime... Tu me manques... Bon sang ! pour que tu sois partie, il fallait bien qu'il y ait eu une raison ? Faut que j'crève l'abcès. Chercher la petite bête. Voyager dans les souvenirs... revenir en arrière... Il le faut. Maintenant, tout a de l'importance... Notre arrivée par exemple, ici, dans cette maison, que nous avions acquis pour une bouchée de pain, et tout ce qu'il s'en suivit...
(Noir, puis éclairage sur le salon. Voix Off d'Henriette et de Paul.
PAUL : On a fait une bonne affaire !
HENRIETTE : Tu veux que je te dise ? On est des As !
PAUL : Non, mais tu as vu la gueule ?
HENRIETTE : Oui, c'est mieux que sur la photo !
PAUL : Tu vas voir le salon, c'est le grand standing ! Ça va bien avec les meubles de tatie !
HENRIETTE : Quoi ? Les meubles de tatie sont déjà arrivés ?
PAUL : Mais oui !
HENRIETTE : Ce n'est pas vrai ! (Un temps.) Mais ouvre, ouvre vite la porte mon chéri !
PAUL : Attention ! attention, les yeux !
(Bruit de clefs. Ils entrent.)
HENRIETTE : Ouah ! Je rêve ! Mais c'est Henriette au pays des merveilles !
PAUL : Tu te rends compte ? La chance qu'on a d'habiter dans une maison pareille ? Qu'elle est belle !
HENRIETTE : C'est dingue ! C'est la première fois qu'on a une maison à nous ! Ouah !
PAUL : Et comment !
(Rapporte une bouteille de champagne et deux flûtes. Paul s'apprête à ouvrir la bouteille.)
On fête la crémaillère, non ?
(Il sert le champagne.)
HENRIETTE : Ce n'est pas génial, ça ? Que nous inaugurions notre petit nid d'amour, le jour même de la Saint Valentin ?
PAUL : Tu as raison. On ne pouvait pas mieux tomber !
HENRIETTE : Et n'oublies pas, que dans quelques jours...
PAUL : Je sais.
HENRIETTE : Nous fêtons nos dix ans de mariage !
PAUL : C'est fou ! Tout s'enchaîne !
HENRIETTE : Oui !
PAUL : Dix ans. Comme le temps passe...
HENRIETTE : Déjà dix ans !
PAUL : N'oublions jamais cette promesse que l'on s'était faite un jour...
HENRIETTE : Un jour au clair de lune... je sais. Il y a déjà dix ans.
PAUL : Que rien ne puisse nous séparer.
HENRIETTE : Non, rien. Quand on s'aime, c'est pour la vie, Paul. Pour la vie entière !
PAUL : Et même au-delà...
HENRIETTE : Dans l'au-delà...
PAUL : Sans aucun doute. (Trinquant avec elle.) A la tienne ! Darling !
HENRIETTE : (Après avoir bu.) Tu sais ce qu'il manque ici ? Dans ce salon ?
PAUL : Non.
HENRIETTE : Des fleurs ! Dans un salon, il faut des fleurs ! (Un temps.) Tiens ! des marguerites ! Voilà ce qu'il faut ! Des marguerites !
(Noir. Henriette est assise sur le campé, quinze jours se sont écoulés. Devant elle, un vase qui contient les mêmes marguerites... en piteux état.)
Tu n'es qu'une grosse truie, Paul. Tu n'es qu'une grosse truie ! C'est toi, qui a eu l'idée de vouloir acheter des marguerites ! Pas moi ! Tu sais très bien que je déteste les marguerites ! Je haïs les marguerites ! (A ce moment précis. Aux marguerites.) Quoi ? Est-ce que je vous ai demandé quelque chose ? (Elle prend une des fleurs.) Dis-donc, toi ? Tu t'es brossée les dents aujourd'hui ?... C'est bien ! C'est très bien ! Tu es une grande fille !... Hein ?... C'est le gros porc qui arrive ?
(Paul entre.)
Alors Popol, quoi de neuf ?
PAUL : (Avec un dictaphone.) 14 mars... C'est quoi, cette nouveauté ! Ce refus que tu as, à ce que nous ne partagions plus le lit conjugal ?... Je suis ton mari, bon sang !
HENRIETTE : (Avec un autre dictaphone.) Qu'est-ce que tu peux empester, dès que tu te couches ! Et les draps avec !... Au prix que ça coûte, un teinturier ! (Puis d'une façon machinale.) Et puis, je ne veux plus que tu m'embrasses, que tu me fasses la cour, que tu me dises que tu m'aimes ! Parce que ça ! Ce n'est pas vrai !
PAUL : Henriette, qu'est-ce qu'il t'arrive ? Je ne te comprends plus !...
HENRIETTE : Qu'est-ce qu'il peut puer de la bouche ! Quelle horreur ! C'est fou comme tu chlingues, mon pauvre Paul !
PAUL : Non, mais c'est quoi, cette baraque ! (Poète.) Je t'aime et ce ne sont pas que des mots lancés à la lueur d'une bougie. Si, je pouvais arrêter le temps... Te revoir toute guillerette, avec tes vingt printemps, ta robe courte et ta chemisette.
HENRIETTE : Quel horreur !
(Elle sort. Noir. Le lendemain... Henriette entre, tombe sur un livre posé sur la table basse, le prend. )
Tiens ! Tu lis Appolinaire, maintenant ? (Elle ouvre le livre.) "Mon beau tzigane, mon amant. Écoute les cloches qui sonnent. Nous nous aimions éperdument, croyant n'être vu de personne, mais nous étions bien mal cachés..." (Paul entre. Ils se croisent. A Paul, sur un ton très ferme.) Bonsoir !
PAUL : (Niai. Une lueur d'espoir dans les yeux.) Elle m'a dit bonsoir... (Puis, poète.) Je rêve... ce n'est pas possible... Tout d'un coup, la vie semble renaître... Les beaux jours, peut-être ? Adieu, nuages gris ! Chagrin, ennuis !
(Le lendemain suivant..
Paul est dans le salon, assis à son bureau.)
HENRIETTE : (Au loin.) Paul ?
PAUL : Oui ?
HENRIETTE : J'ai oubliée de te dire, que Roger a appelé ce matin !
PAUL : Ah !
HENRIETTE : Il voulait savoir, si pour le pique-nique de dimanche, tu étais toujours d'accord et si, tu pouvais l'aider à réparer la portière de sa voiture, jeudi après-midi, comme c'est son jour de congé ?
PAUL : J'espère que tu lui a dit "Oui" pour le pique-nique et "Non" pour la portière ?
HENRIETTE : (Entrant. Embarrassée.) Non, pas vraiment.
PAUL : (Las.) Mais quelle idiote ! quelle idiote !
HENRIETTE : Dis-donc, toi, je ne suis pas née "Secrétaire."
PAUL : Bonjour l'ambiance !
HENRIETTE : Je ne suis pas ta domestique ! (Après un temps. En aparté.) J'arrive toujours à fermer son grand bec ! (Un temps. A Paul.) Tu sais, à qui tu ressembles comme ça ?... (Puis, comme il s'agissait de l'empereur.) Et bien, tu ressembles à César ! Oui, César !... Notre chien ! Quand il attend que je finisse de préparer sa gamelle ! Et quand il s'est bien régalé, il bouge la queue ! (Rires d'Henriette. Cela n'amuse qu'elle. Puis regardant sa montre.) Oh ! là là ! Vite à la doudouche ! à la doudouche ! dans vingt minutes, y a l'émission qui commence !
(Elle sort précipitamment.)
PAUL : (Dans un murmure.) Chérie, la télé est en panne... voilà bien quinze jours qu'elle ne marche plus. Combien de fois faudra-t-il que je te le répète !
HENRIETTE : (Au loin. Effrayée.) Paul !... Paul !... Paul !... Au secours ! il y a une araignée dans la douche !
PAUL : (Lui répondant.) Les petites bêtes ne mangent pas les grosses bêtes ! Tu le sais très bien ! (Puis sur un murmure.) Tous les soirs, c'est la même chose ! Elle voit des araignées partout ! (A sa femme.) Chérie, il n'y a pas d'araignées dans cette maison !... Il n'y a pas d'araignées !
HENRlETTE : (Même état.) Paul !...
(Elle crie.)
PAUL : (Sur un murmure.) Il n'y a jamais eu d'araignée dans cette maison... (A sa femme.) Tout ça, c'est le fruit de ton imagination !
HENRIETTE : (Entrant. Ton victorieux.) Paul ?
PAUL : Oui ?
HENRIETTE : J'ai tuée l'araignée !... Qu'est-ce qu'elle était grosse ! je n'ai même pas eu le temps de me laver les tifs ! (Elle vient s'asseoir sur le canapé.) Je l'ai eue la teigne ! Elle n'a pas vécue longtemps la garce ! Je lui ai mise un de ces savons ! (Un temps. Ton enfantin.) Tu viens, mon tout doux ?
PAUL : (Dit sans empressement.) J'accoure. (Il s'asseoit à côté d'elle. Un temps.) Écoute, Henriette... j'aimerai comprendre ce qu'il t'arrive... Tu as depuis pas mal de temps des réactions qui ne sont pas normales... je suis bien ton époux ?
HENRIETTE : (Sèche) Oui !
PAUL : Si tu as un problème, enfin quelque chose qui ne va pas, tu sais que tu peux te confier à moi ?
HENRIETTE : ELLE ne veut pas !
PAUL : Qui ? ELLE ?
HENRIETTE : ELLE ! (Se reprenant) Non. MOI !
PAUL : TOI ?
HENRIETTE : Oui, MOI ! Moi, je ne veux pas que l'on s'occupe de moi ! Voilà ! Je suis bien assez grande pour me prendre en charge toute seule !
PAUL : Bon.
(Henriette prend la télécommande de la télévision, appuie sur une des touches. Elle reste silencieuse, les yeux fixés sur l'écran. Un long temps. Elle éteint la télévision.)
HENRIETTE : (A Paul.) Y en a marre des pubs, Paul ! Y en a marre ! Vraiment y en a marre ! Et toujours les mêmes ! Manque total d'imagination ! Je vais finir par me plaindre à la chaîne, Paul ! Je vais finir... par me plaindre... à la chaîne ! (Un temps. Paul s'assoupit. Un autre temps. Elle regarde en direction du coucou.) Déjà trois heures ! Que le temps passe vite ! (Elle regarde sa montre.) Mais il est à peine... Mais il est à peine une heure du matin ! Et une fois de plus, le coucou s'est détraqué ! Et comme d'habitude, je demande à Paul de le réparer, mais il ne le fait jamais ! Il s'en fiche ! (Un temps. A son mari.) Paul !
PAUL: Oui ?
HENRIETTE : Y a le coucou qui déconne !
PAUL : Quoi ? Quel coucou ?
HENRIETTE : Mais c'est que tu le fais exprès !
PAUL : Quel coucou ?
HENRIETTE : Notre coucou !
PAUL : Ah ! le tien !
HENRIETTE : Le nôtre !
PAUL: : Non !
HENRIETTE : Pourquoi non ?
PAUL : C'est toi qui l'a acheté, donc !...
HENRIETTE : Je te signale que tu m'as aidée aussi à le choisir !
PAUL : Bon et alors ? Qu'est-ce qu'il a ? Qu'est-ce qu'il a notre coucou ?
HENRIETTE : Il sonne 3 heures du matin, alors qu'il n'est qu'l heure du matin !
PAUL : J'ai pas entendu sonner !
HENRIETTE : Il a sonné !
PAUL : Ce n'est pas vrai !
HENRIETTE : Si !
PAUL : Non !
HENRIETTE : Il a sonné !
PAUL : Et moi, je te dis que non !
HENRIETTE : Il-a-so-nné !
PAUL : Bon, d'accord. Il a sonné. On n'en parle plus. De toute façon, t'as toujours raison. Les autres, c'est tous des menteurs !
HENRIETTE : ... Il m'épuise !
PAUL : Elle me tue !
HENRIETTE : Je n'en peux plus ! Il y en a assez ! ASSEZ !... Assez que tu m'sonnes, que tu m'écorches, que tu m'crêves !
PAUL : Henriette, pourquoi ? Qu'est-ce qu'il nous arrive ?... Je ne te reconnais plus, je ne reconnais plus la femme que j'ai rencontré, il y a dix ans... Tous les jours, je me remémore les mots de monsieur l'abbé Gentil "Que nous devons toujours rester, côte à côte, pour le meilleur et pour le pire."... Oui, tu as raison, je me montre maladroit bien souvent, il m'arrive d'être vulgaire...
HENRIETTE : Un spécialiste du rôt !
PAUL : Un mauvais pitre... Mais au fond de moi-même, il faut que tu saches que rien ne m'empêche de t'aimer encore à la folie et...
HENRIETTE : (Même jeu pour Paul, que l'avait été précédemment pour sa femme.) " Monsieur le président, messieurs les jurés, je vous demande en âme et conscience, de juger monsieur Paul Genevoix, mon époux, né à Paris en 1943, sans enfants, et chômeur depuis peu, à la peine maximale instituée suivant les articles du code pénal, pour ma part, le verdict est déjà trouvé... LA CHAISE ÉLECTRIQUE ! (Un temps.) Oui, messieurs les jurés, mon mari mérite la chaise électrique !" (Un temps.) Tout ça, c'est à cause de ta MÈRE ! (Puis, comme si elle entendait une voix.) Ah bon ? .. Ah bon, ce n'est pas à cause de sa mère ? Alors, c'est la faute à qui ?... A lui ?... A lui ?... J'EN ÉTAIS SÛRE ! (Un temps.) Le crapaud ! Oui, vous avez raison. Il mérite LE CHÂTIMENT SUPRÊME ! Oui, LE CHÂTIMENT SUPRÊME ! (Puis, elle va vers lui. Comme une chatte... ) Paul ?...
PAUL : Oui ?
HENRIETTE : (Lui massant les épaules.) Mon ange ?
PAUL : Oui ?
HENRIETTE : Excuse-moi de m'être emportée tout à l'heure. Je te promet que je ne recommencerai plus. Pardonne-moi.
PAUL : Oui, il est vrai, il est vrai que tu t'es légèrement emportée. Ce fut un peu brutal. Mais comme il s'agissait de notre petit coucou chéri d'amour chéri, petit petit coucou chéri d'amour chéri chéri... tu penses bien que... enfin, sans revenir sur notre discussion précédente. S'il disjoncte encore le petit, comme tu le prétend, eh bien je veux bien réparer le petit coucou chéri d'amour chéri de notre petit nid d'amour chéri chéri, chérie ?... Vos désirs sont des ordres, madame !
HENRIETTE : Tu es vraiment ce qu'on peut appeler un homme, un vrai homme, un homme vrai !
(Il sort fièrement.)
(Au coucou.) Attention, petit coucou ! Papa arrive ! Papa va gronder ! Papa va enlever petits bobos à coucou pas très sage, pas très chéri chéri ! Petit coucou va en voir de toutes les couleurs !
(Paul entre avec une boîte à outils, qu'il montre fièrement à Henriette. Il commence à réparer le coucou.)
PAUL : A nous deux ! (Un temps.) Ah ! voilà le ressort !... Il ne reste plus qu'à resserrer cette vis... Ça y est !... (Puis, voyant sa femme en train de sortir brusquement du salon.) Où tu vas ?
HENRIETTE : Je crois que je vais me prendre une autre doudouche, je ne sais pas, j'ai comme des vapeurs, et puis je transpire comme une folle !
PAUL : Oui, ma doudoune, ça se voit !
HENRIETTE : Vraiment ?
PAUL : Oui, tu es trempée. (Un temps.) Dis, ma doudoune...
HENRIETTE : Quoi ?
PAUL : Je pourrais te masser après la douche ?
HENRIETTE : Heu... non, pas ce soir, tu es bien gentil, mais...
PAUL : Je me laverais bien les mains, comme ça elles seront bien propres, bien douces...
HENRIETTE : (Voulant dévier la conversation.) Oh et puis, je vais changer de peignoir, tu sais le...
PAUL : Le jaune avec des petits oiseaux verts cousus à la main avec trois boutons ?... Je sais. Oui, et il te va très bien, vraiment très bien !
HENRIETTE : Et puis, c'est le seul qui ne soit pas troué ! C'est ça que tu voulais dire ? (Elle le regarde méchamment, puis croit entendre des sonneries de téléphone. Elle prend sa main pour un combiné téléphonique.) Allo ?... Oui, c'est moi... Oui, mon mari est insupportable !... Comment ?... Oui à tout de suite !
(Elle "raccroche".)
PAUL : Qui c'était ?
HENRIETTE : Ça ne te regarde pas !
(Henriette s'apprête à sortir.)
PAUL : Henriette !
HENRIETTE : Oui ?
PAUL : Qu'est-ce que tu as à te presser comme ça, ce soir ? Tu as un train à prendre ?
HENRIETTE : (Ton très doux.) Je vais me faire une infusion à la camomille, Paul... Une simple petite infusion à la camomille.
PAUL : Mais tu ne t'en fais jamais d'habitude ?
HENRIETTE : C'est vrai, mais pourtant ce soir !... C'est bête, c'est vraiment bête, mais, mais, je, j'ai envie d'une infusion à la... Tu prendras bien une tasse, mon chéri ?
PAUL : Non, heu... Pas ce soir, tu es adorable mais...
HENRIETTE : Et moi, je veux que tu en prennes une.
PAUL : Je refuses de t'obéir.
HENRIETTE : C'est obligatoire. Tu n'as pas le choix. Tu dois prendre une tasse. ELLE me l'a dit.
PAUL : Qui, ELLE ?
HENRIETTE : ELLE.
PAUL : Ce n'est pas une réponse.
HENRIETTE : Tu n'en saura pas plus.
PAUL : Je vais finir par t'envoyer chez le docteur, ça ne vas pas tarder, tu sais !
HENRIETTE : S'il te plaît, Paul... Fais-moi plaisir... Après je te promet de ne plus t'ennuyer à l'avenir... Une tasse... Rien qu'une tasse... Il faut que... C'est très important pour moi... C'est... heu...
PAUL : Bon, d'accord... je cède. Pour une fois...
HENRIETTE : (En aparté.) C'est ce soir que tu passes à la casserole... J'ai déjà creusé ta tombe. Tu auras le droit à un beau requiem, mon chéri.
(Il s'asseoit sur le canapé avec un livre... Elle se prépare à sortir, quand elle entend "des sonneries de téléphone." Henriette "décroche.") Allô ?... Ah ! C'est encore vous !... (Paul la fixe du regard.) Dites, vous êtes sûre que je ne vais pas avoir d'embêtements après ? C'est bien vrai ?... Oui, vous avez raison, je me fais trop de bile, oui mais enfin, comprenez-moi, c'est pas tous les jours, qu'il m'arrive ces genres de trucs !... Ah bein, si je vous confiance !... Je vous embrasse ! A tout de suite !... (Elle "raccroche". Paul la regarde toujours. Ton gêné. A Paul) On n'arrête pas de m'appeler en ce moment, je ne sais pas ce qui s'passe !
PAUL : Heureusement que t'as un portable !
HENRIETTE : Faut être moderne ! (Elle sort. Un temps. Au loin. Troublée.) Combien de tasses veux-tu ?... Oh, pardon je voulais dire : combien de morceaux de sucre dans ton sucre ?... Oh, mais ce n'est pas possible, je n'y arriverai jamais ! Dis-moi combien tu veux de... de... morceaux de sucre dans ta tasse ?...
PAUL : Oh ! Mets-en donc quatre, ça me suffira !
HENRIETTE : Une bonne tasse de camomille bien sucrée !... Avec ça, je sens que tu vas dormir comme un loir !
PAUL : Je veux bien te croire !
(Le cycliste passe....)
HENRIETTE : (Après un temps.) Ça va mon chéri ?
PAUL : Oui, mon amour.
HENRIETTE : Ça va mon chéri ?
PAUL : Ça baigne !
(Henriette apporte un plateau avec deux tasses. Dans l'une du poison, Henriette a prit le soin de verser du poison.)
HENRIETTE : Alors tout va bien ! Il n'y a pas le feu au lac ! (Puis, à part.) Adieu, Paul... Tu vas voir, tu ne vas rien sentir, c'est ce qui se fait de mieux sur le marché depuis Catherine de Médicis. Ça tue un rhinocéros en deux minutes ! (A Paul.) Tu as réparé notre coucou ?
PAUL : Oui, ma chérie.
HENRIETTE : Quelle bonne nouvelle !
PAUL : Oh ! Et s'il y a encore des pépins qui se présentent, on prendra un coucou japonais ! Il parait qu'ils ne les remontent qu'une seule fois par mois ! C'est épatant, non ?
HENRIETTE : Ça ne doit pas être donné ! (Un temps.) Qui va boire la petite infusion que la douce Henriette a si gentiment préparée ?
PAUL : C'est moi !
HENRIETTE : C'est toi ! (Elle s'asseoit à côté de lui. Paul s'empresse de lui montrer qu'il voudrait profiter d'un moment "très intime" avec elle.) Non, pas tout de suite !... Après l'infusion !
PAUL : Mais...
HENRIETTE : Après l'infusion !
PAUL : C'est plus fort que moi !
HENRIETTE : Je sais bien.
PAUL : Ça y est ! J'ai fini !
HENRIETTE : C'est bien mon ptit !
PAUL : Henriette ! Laisse-moi t'embrasser !
HENRIETTE : Non !
PAUL : Je n'en peux plus !
HENRIETTE : T'as qu'à te taper la Mireille.
PAUL : (Après un temps. De plus en plus suppliant.) Henriette...
HENRIETTE : Bon. D'accord, mais alors juste un petit mimi, c'est tout !
(Il l'embrasse fougueusement... trop fougueusement. Un temps. Henriette est au bord de l'évanouissement.)
PAUL : Qu'est-ce que tu as ?
HENRIETTE : J'ai bien crû que j'allais m'évanouir... comme si tout d'un coup... j'avais eu la sensation que... mon sang ne circulait plus... Enfin à chaque fois, t'y vas trop fort ! Tu ne peux pas te retenir de !...
PAUL : Je suis désolé.
HENRIETTE : Je me sens toute drôle. Ah non je n'ai quand
même pas inversé les.... les...
PAUL : Les quoi ?
HENRIETTE : Les... Paul, il faut que je te parle, c'est urgent... Appelle le centre anti... le centre anti... je... tu as toujours le caveau de famille à...
PAUL : à ?... à Meudon ?... Oui, bien sûr.
HENRIETTE : Il reste encore de la place ?
PAUL : Je n'en sais rien. (Puis au bout d'un moment.) Bein, moi aussi, je me sens tout drôle ?
HENRIETTE : Ah bon ?
(Elle regarde sa montre.)
PAUL : C'est rigolo, hein ?... Oh, ça va passer... Oh, comme je n'ai mangé qu'un sandwich à midi, c'est le fait de ne pas avoir assez mangé aujourd'hui... A propos... qu'avons-nous au menu ce soir ?
HENRIETTE : Des quenelles.
PAUL : Ce n'est pas ça, qui va nous remplir l'estomac.
HENRIETTE : C'est déjà assez.
PAUL : Non, j'aurai préféré que tu me fasses quelque chose de plus consistant. (Henriette voyant la lenteur que met le poison à agir, regarde sa montre, nerveusement.) Quand on ne dort pas la nuit, il faut bien manger !... Ça, c'est Gérard qui dit ça ! (Un temps.) Dis ? Tu vas peut-être mettre du riz avec les quenelles ? Non, parce-que les quenelles, ça se mange toujours avec quelque chose, non ?...
HENRIETTE : Tu as raison.
(Long silence dans la pièce.)
PAUL : Dis ? T'as l'air bizarre !
HENRIETTE : MOI ?
PAUL : Oui, TOI !... On dirait que t'as le visage comme déformé !... Tu fais même peur !
HENRIETTE : MOI ?
PAUL : Oui, TOI !
HENRIETTE : MOI ?
(Un temps.)
PAUL : Dis ! Je vois trouble... C'est pas normal, dis ?
HENRIETTE : Si, si, c'est normal... même que c'est écrit
sur la boîte !
(Un temps. Elle réalise sa gaffe.)
PAUL : Quelle boîte ?... quelle boîte ?
(Il tombe par terre.)
HENRIETTE : (Après un temps.) Tu ne t'y attendais pas mon gros lapin !
(Paul se relève soudainement. Henriette ne peut sempêcher de crier.)
PAUL : T'as pas mis du sucre dans la camomille, c'est pas possible !... C'est pas... c'est pas... c'est pas...
(Mort de Paul.)
HENRIETTE : Ça t'apprendra à vouloir acheter des marguerites ! Je haïs les marguerites !... Sache-le !... Une bonne fois pour toutes !... Je haïs les marguerites !
ACTE 2
(Noir. Même mobilier que l'acte 1. Des cartons de déménagement;
sur la table basse: un téléphone, un plateau avec
deux tasses et un sucrier, une télécommande de télévision.
Nouveau couple: Jo et Betty. Scène de ménage au
loin, puis l'homme arrive suivi de près par sa compagne.
L'homme s'asseoit sur le canapé, la femme après
un moment de bouderie ne tarde pas à le rejoindre. Un temps.
La femme tricote, l'homme lit le journal.)
JO : Tu as le droit d'aimer la glace à la fraise. Personne ne t'en empêche. Bon, qu'est-ce que tu veux qu'on y fasse ?
BETTY : Tu as raison, mon chéri.
JO : C'est la vie !
(Le téléphone sonne. Betty décroche.)
BETTY : (Mangeant des chocolats.) Allô ?... Ah, maman, c'est toi !... Oui !... Ne t'inquiète pas pour ça... Nous sommes bien installés, il y a un petit jardin, et,... Oui, c'était déjà meublé... C'est un chou, oui un chou ! Il fait la cuisine, le ménage, les... Comment ?... Que je fasse attention à mon régime ?... Mais, maman, je ne fais que ça !... Oui, embrasse bien papa de ma part !
(Elle raccroche et reprend son tricot.)
JO : Tu as vu ? On a augmenté le prix de la tomate !
BETTY : Non ?
JO : Ils sont complètement fou ! (Un temps.) J'ai entendu ce matin à la radio, que cette année, l'hiver sera plus rude que celui de l'année dernière !
BETTY : Ah ça ! si les gens sortent sans tricot, ce sera bien de leur faute ! On les aura prévenus !
(Le fantôme de Paul passe.)
LE FANTÔME DE PAUL : Elle a fichu l'camp et je n'ai même pas eu le droit à une explication.
(Il sort.)
BETTY : Tu y crois, toi, aux fantômes ?
JO : Non, pourquoi ?
BETTY : Je ne sais pas, j'ai sentie comme une présence...
JO : A chaque fois qu'on déménage, tu sens toujours quelque chose !
BETTY : Ce n'est quand même pas de ma faute !
JO : Mais non, ma chérie, ce n'est pas de ta faute !... Tu te souviens ?... Notre rencontre, sous les arcades ?... Il pleuvait à Cracovie, ce jour-là...
BETTY : Notre premier baiser, nos lèvres humides...
JO : C'était !...
BETTY : C'était !... (Ils s'embrassent.) Tu as une de ces bouches ! Des lèvres comme celles de Clark Gableu dans "Autant en emporte le vent."
JO : Tu es un chou.
BETTY : On en a de la chance ! A chaque fois qu'on prend une location, c'est toujours meublé. C'est bien. Ça évite les frais.
JO : Surtout, qu'ici, il y a tout !
BETTY : Un petit jardin !
JQ : Une belle cuisine !
BETTY : Une belle télévision !
JO : Avec télécommande en plus !
BETTY : C'est vraiment !
JO : Oui, c'est vraiment !
BETTY : Et puis, chaque soir !...
JO : A la même heure !...
BETTY : Nous aimons nous faire... une petite infusion... à la camomille !
JO : A la camomille ? Mais tu ne t'en fais jamais d'habitude ?
BETTY : (Comme ne l'ayant pas entendu.) Nous prenons !... Chacun !... Deux sucres !...
JO : Deux sucres ?
BETTY : (Regardant sa montre.) Minuit déjà !
JO : Que le temps passe vite ! (Il regarde sa montre.) Mais il est à peine 22 heures !
BETTY : Pas possible ? Alors, c'est ma montre qui déconne !
(Ils regardent tous deux en direction du coucou. )
Minuit ! Il est bien Minuit !
PAUL : Minuit. Tu as raison. (Un temps.) Minuit... Bizarre !... Minuit !
BETTY : Qu'est-ce qu'il y a mon chéri ?
JO : Il se passe, que le coucou aurait dû déjà sonner les douze coups !
BETTY : Oui.
JO : Oh ! un problème dans le mécanisme sans doute !
BETTY : Ah ça ! ça serait un coucou japonais !
JO : Oui, c'est sûr !
BETTY : Qu'est-ce que tu veux !
JO : Non, ce qui me tracasse... c'est que ce n'est pas du tout le genre de ta mère à appeler à cette heure-çi ! Et surtout pour des broutilles !
BETTY : Comment ça, des broutilles ? T'appelles-ça des broutilles, toi ? Prendre des nouvelles de sa fille ? Savoir, si elle est bien installée ? Si elle mange bien, si !... heu...
JO : Non, bien entendu !
(L'homme reprend son journal; la femme son tricot. Un temps. Elle arrête de tricoter. Un temps. Betty donne un coup de poing dans le journal de son mari.) Mais qu'est-ce qui te prend ? (Betty ne répond pas; reprend son tricot. Un temps. S'allonge de tout son long sur les genoux de son mari tout en continuant de tricoter puis reprend une position assise.) Chérie ? Est-ce que ça va ? (Elle ne répond pas. Il lui montre une main.) Chérie, combien j'ai de doigts ?
BETTY : Quatorze.
JO : Mon Dieu.
BETTY : On ne t'a jamais dit que tu ressemblais à Yul Brynner ?
JO : Non, on ne me l'a jamais dit.
BETTY : Eh bien, il serait temps qu'on te le dise, cow-boy ! (Un long temps. Puis ayant repris ses esprits. A Jo, qui se trouve assis maintenant, par crainte, sur le dossier du canapé.) Chéri ? Tu as l'air inquiet ? Qu'est-ce qui ne va pas ?
JO : Heu... Rien, il n'y a rien du tout... (Puis, histoire de dire quelque chose à sa femme.) Je pensais à ta mère...
BETTY : A maman ?
JO : Oui, oui...
BETTY : C'est gentil, Ça, c'est gentil de penser à elle !
JO : Oui. Et je me disais, heu... que ça serait une bonne idée, si elle venait déjeuner samedi à la maison. On pourrait faire des frites par exemple ?
BETTY : Des frites ?
JO : Oui, heu... des frites !
BETTY : Elle adore les frites !
JO : Oui, oui...
(Betty reprend son tricot. Le cycliste passe.)
LE CYCLISTE : No entiendo.
(Il sort.)
BETTY : (Après un temps.) Tu vas te taire à la fin !
JO : Mais je n'ai rien dit !
BETTY : Si !... Même que c'était de l'espagnol !
JO: Ah bon... (Après un temps. Se rasseyant à
côté de sa femme.) Mais enfin, mais qu'est-ce qu'il
t'arrive ? Non, mais tu me fais peur ! Tu as des réactions
qui ne sont pas normales !
(Un temps. Le fantôme de Paul passe.)
LE FANTÔME DE PAUL : Elle a fichue l'camps et je n'ai même pas eu le droit à une explication.
(Il sort.)
BETTY : Je haïe les marguerites.
JO : (A sa femme.) Ecoute-moi... Je suis bien ton mari ?
BETTY : Oui.
JO : Il faut tout me dire. Tout ! (Après un temps.) Je t'aime.
BETTY : Ah non ! Tu ne vas pas me la ressortir celle-là !
JO : Quoi, c'est interdit ?
BETTY : Oui, c'est interdit !
JO : Non, mais je rêve !
BETTY : ELLE ne veut PAS !
JO : Qui ? ELLE ?
BETTY : ELLE ! (Se reprenant.) Non, MOI !
JO : TOI ?
BETTY : Je ne veux plus que tu m'embrasses, que tu me fasses la
cour, que tu me dises que tu m'aimes !... Tout ça ! Ça
me file des boutons !
JO : Eh bien, t'avais qu'à pas m'épouser !
BETTY : Tais-toi ! Y a le téléphone qui sonne !
JO : Quoi ? Quel téléphone ?
BETTY : (Prend sa main comme "Combiné".) Allô ?... Oui, c'est Betty à l'appareil !... Oui, il est insupportable !
(Paul apparaît.)
PAUL : Elle a fichue l'camp et je n'ai même pas eu le droit à une explication.
(Il sort.)
BETTY : Non, non rien de grave... Non, c'est encore le grand couillon qui fait des siennes !... Oui, à plus !
(Elle raccroche.)
PAUL : C'est à qui que tu parlais ?
BETTY : Ça ne te regarde pas ! C'est personnel !
(Noir. Le même couple, un mois plus tard.)
JO : (Au téléphone.) Docteur, je vous assure qu'elle
ne va pas bien du tout !... Mais enfin, c'est vrai, ce que je
vous dit, docteur ?... Non, je ne suis pas victime d'hallucinations
!... Docteur, durant les deux semaines où elle était
hospitalisée, chez vous... Elle vous a paru tout à
fait normale ?... Aucun symptôme ?... Aucun ?...
BETTY : (Au loin.) Chéri ? Miam-miam !
JO : (Toujours au téléphone.) Merci. Au revoir, docteur.
(Il raccroche. Betty arrive, munie d'un plateau avec deux couverts, un poulet déjà découpé et un gros couteau de cuisine.)
BETTY : Qui c'est qui va se régaler, avec le bon petit poulet que Betty a acheté ce matin ?
JO : C'est moi !
BETTY : C'est toi !
(Ils commencent à manger.)
JO : Il est bon ton poulet ! Il est très bon !
BETTY : Dessine moi un cheval...
JO : Pardon ?
BETTY : Dessine... moi... un... cheval.
JO : Je veux bien, mais après avoir mangé le poulet.
BETTY : Non, tout de suite !
JO : Je ne le souhaite pas.
BETTY : Tu ne... le souhaite... pas ?...
(Elle prend immédiatement le couteau de cuisine et le met sous la gorge de son mari.) Tu ne désires pas faire plaisir à ta femme, c'est ça ?
JO : Pose ce couteau, Betty ! Pose-le !
BETTY : Vous, les hommes ! Vous êtes tous pareils ! Des salauds !
JO : (Après s'être levé.) Pose ce couteau, Betty ! Ne fais pas l'idiote ! Pose ce couteau !
(Elle le poignarde. Il s'écroule.)
BETTY : (Peu de temps après.) Maintenant que tu sais que je suis capable de me mettre en colère, je suppose que tu feras attention la prochaine fois ? (Un temps.) Bon, tu as fini de manger ton poulet, je peux débarrasser ? (Un temps.) Tu pourrais me répondre ? Ce n'est pas défendu ! (Un temps.) Je parle à un mort. C'est ça, je parle-à-un-mort ! (Un temps.) Eh bien, vas-y ! Fais le mort ! (Un temps.) Tu aurais dû faire de la figuration dans les westerns ! (Un temps.) Bon, pour demain, tu veux jouer quel rôle ? Non, mais je voudrais bien savoir ?... Si si, ça m'intéresse !... Demain, j'amène des copains, des copines, tante Julia, Franck, Pierre... Je fais payer dix balles l'entrée, comme on ça, on aura droit à une séance !... Je placerais des sièges, je vendrais des esquimaux !... On se mettra sur le balcon ! (Sur un ton emphatique.) Et on aura l'impression d'être comme au théâtre !... Et puis si ça marche bien, on s'fera des tournées ! On gagnera plein d'sous ! Comme ça, on pourra partir en vacances ! (Rêveuse.) On louera un bateau... on ira à la Guadeloupe, puis à... Tahiti... avec... les enfants. (Puis, revenant soudainement à une dure réalité.) Dis ? C'est quand que tu me fais un enfant ? J'attend toujours, moi !...Tu m'entends ? Tu sais, ça me fait quelque chose d'avoir le ventre vide. Tu ne sais pas ce que c'est... que de voir une femme... dans la rue... promenant son gosse... dans un landau... Tu avais l'air si content, à l'idée qu'un jour, je porte un enfant... Pourquoi maintenant, tu ne veux plus ? Tu ne veux plus me donner ce bonheur ? (Mauvaise.) Tu penses que je ferais une mauvaise mère de famille, c'est ça ?
(Hulguedonde apparaît fond de scène, avec une immense traîne.)
HULGUEDONDE : Allons, allons... ne vous faites donc pas de souci. Vous l'aurez, votre bébé. je vous le promet !... Je vous trouverais un beau mâle ! (Un temps.) Un... autre... mâle !... parce que pour Jo, maintenant, il est trop tard !... De toute façon, il n'aurait pas fait l'affaire !
BETTY : Qui parle ?...
HULGUEDONDE : Retournez-vous.
BETTY : Ah, bonjour madame.
HULGUEDONDE : Oh ! regardez-le... comme il fait pitié avec sa petite grimace... C'est un joli machabbée, dites-moi !
BETTY : De qui voulez-vous parler ?
HULGUEDONDE : Je parle de Jo, bien sûr.
BETTY : (Avec stupeur.) Jo ?... (Elle s'approche du corps de Jo. ) Jo... (S'étant agenouillée près du corps.) Qu'est-ce qui s'est passé ?... Il y a du sang partout !... Jo, pourquoi il est allongé par-terre comme ça ?...
HULGUEDONDE : Ah, je vois déjà demain les journaux... "Sous l'emprise d'une folie meurtrière, une femme d'une trentaine d'années s'est emparée d'un couteau puis..."
BETTY : Jo... Jo... réponds-moi... réponds-moi, s'il te plaît.... (A Hulguedonde.) Mais qu'est-ce qui lui est arrivé ?
HULGUEDONDE : Vous venez de le poignarder. Que vous dire de plus ?... Ah ! ce fût magnifique ! Majestueux !
BETTY : Je n'ai pas pu faire une chose pareille ! Pas moi ! Ce n'est pas possible ! (Un temps.) Jo, dis-moi que je fais un cauchemar !
(Betty pleure.)
HULGUEDONDE : A quoi bon, verser des larmes ? Jo se fiche de vos larmes ! Jo est mort ! Vous l'avez tué ! Et vous avez bien fait ! (Un temps.) Maintenant, l'avenir vous est tracé ! Le sacripant disparu, je fais le serment aujourd'hui de faire de vous, une femme heureuse ! Je vous offre de concrétiser à présent vos rêves les plus intimes !... et ne vous demande pour cela, que de vous montrer digne de l'affection que je vous porte !
BETTY : Qu'est-ce que c'est que cette proposition ?
HULGUEDONDE : Vous ne vous souvenez plus de notre contrat ?
BETTY : Quel contrat ?
HULGUEDONDE : Ça ne vous va pas de jouer l'amnésique.
BETTY : Mais enfin, je ne comprend pas ce que vous voulez dire !
HULGUEDONDE : A vous de choisir : L'enfer ou le paradis. Si j'étais vous, je prendrais la deuxième solution. Chacun est libre de choisir son propre destin sur la terre... Il y en a, qui préfèrent aller se dorer au soleil, d'autres, au contraire, faire glouglou avec les poissons... comme cette... pauvre... Henriette.
BETTY : Henriette ?
HULGUEDONDE : Une femme, qui n'a pas su résister à la mort de son époux. Son époux : Une ordure ! Une véritable ordure !
BETTY : Pourquoi dites-vous ça ?
HULGUEDONDE : Heu... un jour ou l'autre, il l'aurait été ! Tout le laissait penser ! Il n'y avait qu'à voir sa façon de se conduire avec sa propre femme ! Une vraie serpillière, cette pauvre Henriette !... Heureusement, le pire a pu être évité ! J'ai stoppée la machine à temps !
BETTY : Vous avez stoppée la... vous avez ?...
HULGUEDONDE : Avec le consentement de son épouse, bien entendu. Nous avions signé une sorte de pacte auparavant. (Elle sort un papier.) Pareil au vôtre. (Betty prend le papier et commence à le lire.) Il date du 24 octobre, madame Betty Vardoux s'engage à... Tenez, votre signature, là.
BETTY : Je n'ai rien écrit sur ce parchemin !
HULGUEDONDE : Il ne faut pas prendre Hulguedonde pour une imbécile ! C'est bien votre signature ?
BETTY : Je ne la reconnais pas. (Un temps.) Vous l'avez mal imitée.
HULGUEDONDE : Je continue. Sur le papier, il est bien stipulé, que vous m'autorisez à entrer dans votre corps et à me servir de celui-çi, le moment venu, pour liquider votre mari !
BETTY : Je ne vous ai jamais demandé de supprimer Jo.
HULGUEDONDE : Relisez... Il s'agit de votre écriture, n'est-ce pas ?
BETTY : Sans aucun doute.
HULGUEDONDE : Je déteste les êtres qui se contredisent.
BETTY : Je devais être dans un état second ce jour-là... Vous m'avez drogué ? Quelque chose comme ça ?
HULGUEDONDE : Non.
BETTY : Alors, vous m'avez fait boire ?
HULGUEDONDE : Rien de cela.
BETTY : Alors, quoi !
HULGUEDONDE : Qu'importe !...
BETTY : Oui, vous avez raison. De toute façon, le mal est fait, à quoi bon revenir là-dessus.
HULGUEDONDE : L'heure est venue de penser aux absents. Une minute de silence... Au pauvre Jo. (Un temps.) Que les nuits de ce chien soient truffées de démons !... Il va vous laisser en paix, maintenant.
BETTY : (Un temps.) Jamais, je n'ai souhaité sa mort ! Jamais ! (Un temps.) Jo n'était pas une ordure. Le contraire d'une ordure ! (Un temps.) Oh ! un petit caractère de temps en temps... Nous avions des disputes bien souvent, mais ça ne se terminait jamais mal ! Toujours par un "excuse-moi, je ne recommencerait plus" écrit à la main, sur un petit papier carré-téléphone glissé sous l'oreiller bien avant l'aurore; un simple petit bisou, qui n'avait l'air de rien, mais qui pour nous, voulait dire beaucoup. et le matin, là où les âmes s'éveillent, le matin même, quand nous ouvrions les volets, il y avait comme un semblant de soleil qui se levait à notre fenêtre, nous saluant tel un arc-en-ciel après une bonne averse, comme pour nous faire oublier ce qui s'était passé la veille. (Un temps.) Que vous dire de plus ?... ça ne vous suffit pas ?... je continue ?... Que faisions-nous encore pour surmonter nos petites grippes ?... Rien de mieux contre les sentiers épineux qu'un simple sourire. On se souriait tout le temps, même sans qu'il y ait eu au préalable de petites tempêtes !
HULGUEDONDE : Je m'en suis aperçue.
BETTY : Maintenant, Jo, la vie sans toi...
HULGUEDONDE : Ca-y-est ! Il vous manque déjà ! (Un temps.) Qu'attendez-vous pour aller le retrouver ? Faites ! Faites-donc !
BETTY : (Après un temps.) J'attendrai mon heure. J'aime la vie, par dessus­ tout ! Le chagrin qui m'habite désormais ne m'empêchera pas de subsister. Jo, s'il était encore vivant, d'un simple geste, avec ses mots à lui, m'aurait dit : Reste ! Reste encore !
HULGUEDONDE : Voilà donc une femme raisonnable. Ah ! l'idée que vous fassiez comme Henriette ! Aller se jeter d'une falaise, pour soi-disant rejoindre son pauvre petit mari ! A quoi bon, cela a-t-il servi ? Juliette n'a toujours pas retrouvé son Roméo, puisqu'il est ici ! Voilà bientôt dix ans, qu'il erre, nuit et jour, dans le salon, infatigable, espérant qu'elle revienne un beau matin... Foutaise ! Là voilà perdue à jamais dans les astres !
BETTY : Au delà de tout, il espère encore... Et pourquoi pas... Peut-être que ?... Si le temps, selon toute croyance ne sépare pas les êtres ?... Il l'aime. Laissons-le. Il croit en son retour. Ça a comme le goût d'une promesse... Il l'aime. Et quoiqu'il arrive, il l'aimera toujours ! C'est à cause de lamour, qu'il reste !
HULGUEDONDE : Ah ! ne prononcez plus jamais ce mot !
BETTY: Amour ?
HULGUEDONDE : Je le haïs ! Je le haïs comme je haïs les marguerites !
HENRIETTE : (Au loin.) Pourquoi ? Il vous fait peur ?
HULGUEDONDE : Qui est-ce qui parle ? (Un orage, des éclairs, le fantôme d'Henriette apparaît... Un temps après, celui de Paul, mais de l'autre côté de la scène.) Vous, ici ?
HENRIETTE : A peine, ce mot est-il prononcé, qu'il vous dévore les entrailles ! La nuit, il devient fantasme : Hum, vous voir le croquer à jamais ! Quel délicieux régal ! Ah ! s'il s'était rendu invisible à vos yeux, et à votre ouïe, muet comme une carpe, quel grand bonheur cela serait, n'est-ce pas ?
HULGUEDONDE : Taisez-vous !
HENRIETTE : Vous avez aimé, oh, profondément un jour... Le royaume des morts m'a révélé un certain secret. Je sais tout maintenant de votre romance de jadis... De cet homme qui vous épousa... Le sieur Quentin vous a bel et bien quitté parce que vous étiez devenue la reine des infâmes. Depuis cette séparation qui vous causa un immortel chagrin, votre rancoeur en ce lieu qui fût l'une de vos dépendances, n'eût de cesse de se répandre sur tous les couples qui réussirent à trouver tout simplement ici... le bonheur... Aujourd'hui, j'ai une très mauvaise nouvelle à vous apprendre : La haine, qui vous anime n'a pas vaincu l'amour. (Elle montre du doigt la porte donnant sur le salon.) Derrière cette porte, attendent des hommes et des femmes qui se tiennent la main et qui vont entrer. Oh ! Vous n'aurez pas de mal à les reconnaître ! Ils ont connu votre joug pendant bien des années. Vous aviez crû pouvoir les oublier, mais ils réapparaissent !
(Noir. On retrouve Jo et Betty dans le salon.)
BETTY : Ils étaient tous là, à se tenir la main. Je n'ai vu que des ombres... Tu devais être avec eux (Jo est en train de ressusciter. Le voilà qui retrouve lentement l'usage de ses membres... ) à moins que... à moins qu'il s'agisse d'un cauchemar, que je sois à l'heure actuelle en train de dormir et... qu'à mon réveil, tu... Non, je dis des bêtises... je me connais. Non, ton absence est véritable... la vie a fait que tu m'as quitté : Me voilà veuve à présent... Jo, je tenais à te remercier pour tous ces moments que nous avons passé ensemble, tout ce que tu m'as fait découvrir et aimer. Je ne pourrais jamais t'oublier... Je pars, Jo.... Ma valise est prête... avec à l'intérieur, une armada de mouchoirs. Partir d'ici. Recommencer à zéro... mais à l'avenir ne prendre le coeur d'aucun homme, je veux faire deuil toute ma vie, être à toi... pour... toujours.
JO : Partir ?... Mais où ?
BETTY : Voilà qu'il me semble entendre encore le son de ta voix. Quand on a aimé, les souvenirs vous collent à la peau comme des sangsues... Te rappelles-tu de ce poème que tu m'avais dit un jour ? Un jour de pluie à ne pas mettre un chat dehors... Je n'en connais que quelques bribes, excuse-­moi. "S'il quitte un jour le royaume des vivants, ne pleure pas. Il t'attend, car il sait que l'amour est comme un firmament qui ne cesse de briller; il brille lui­même, cet être, que tu ne peux oublier. Un jour, toi aussi, tu deviendras étoile à ses côtés, car il est écrit depuis plus d'un millier d'années, que l'amour n'a pas de frontières et que quand on aime, c'est pour l'éternité... " (Après un temps.) Jamais, je ne me pardonnerais de t'avoir assassiné.
JO : Tu ne m'as pas tué. La lame du couteau est passée bien loin du coeur.
(Jo s'approche de Betty. Ils se regardent, puis se tiennent la main. Au même moment, apparaissent les fantômes de Henriette et Paul. Les deux couples s'enlacent. Puis restent immobiles. Chanson interprétée par Edith Piaf "L'hymne à l'amour. " Le noir s'installe petit à petit.)
RIDEAU
Du même auteur :
- Méthode Coda-Mot pour lire le conte et le poème (éditions Voies Livres)