PREFACE

 

Ceux qui fréquentent Georges Bourgeaud connaissent ses qualités de cœur et de caractère que je ne vais pas énumérer pour autant, et dont je ne retiendrai que le dévouement et la curiosité ; le dévouement, qu'atteste en l'occurrence ici son adhésion en toute bonne foi à un mouvement prétendu " humanitaire " (on le comprendra à la lecture de son texte) ; la curiosité, qui le pousse toujours à savoir pourquoi et comment, à rechercher les causes d'une situation donnée, ici révoltante, dans le but invariable d'agir pour changer les choses, comme elle le pousse, par ailleurs, dans les rue des villes, les venelles des villages, les chemins de campagne, les sentiers, les pistes et les terrains sans repères, inlassablement, afin d'apprendre ce qu'il y a plus loin, ce qu'il y a au fond, de quoi les gens vivent, où ils s'amusent, sans exclure même où ils prient.

Car c'est une curiosité universelle qui l'anime, portant sur tout ce qui est humain ( la cause chère à Montaigne), sans distinction de race, de classe ou de religion.

A côté de la générosité dont témoignent ses courageux engagements politiques et dans le cas présent son engagement au sein du Service Civil International (les deux choses se tiennent), sa curiosité va dans tous les sens possibles et revêt les formes les plus diverses. Va-t-il voir un responsable pour s'enquérir des raisons pour lesquelles telle personne est en mauvaise posture ou injustement traitée ? C'est la curiosité généreuse. Se demande-t-on quel motif conduit ce chemineau sur des chemins impossibles, ce pèlerin dans des cryptes, ce fureteur au seuil d'obscures boutiques, ce flâneur sur des chantiers, cet enquêteur dans des zones, ce promeneur dans des cimetières ? Encore et toujours la même curiosité. Laquelle lui a permis de découvrir bien des choses cachées, et bien des choses exposées au grand jour, devant tout le monde, là où personne ne voit rien. En effet, il ne suffit pas de distinguer ce qu'il y a dessous, ou derrière, ou d'entrevoir à travers ( ce qui est déjà remarquable en soi et constitue une exception) : Il faut être en mesure de discerner ce que la lumière nous montre.

Non, je ne plaisante pas. Exceptionnelle clairvoyance, d'ailleurs apprise et développée en grande part à l'école de la Grèce lumineuse, où enfin les choses de notre monde apparaissent, dont Georges Bourgeaud est doué par expérience et qu'il cultive. C'est grâce à elle qu'il voit le grand mur de l'asile de Daphni, tout seul , percé d'une porte par laquelle on entre dehors, qui ne donne sur rien. C'est grâce à elle qu'il voit les vaches décharnées de Leros, les vaches géométriques donnant du lait en poudre. Mais là, nous sommes au delà de la vision pure. Il s'agit d'une autre qualité encore, qui transcende la vision par une réflexion instantanée, par un éclair de l'esprit s'ajoutant aussitôt à l'acuité du regard - et nous ne sommes pas loin du tout de la surprenante image que le poète sait extraire de la réalité.

Si la générosité et la curiosité de " Jojo " ont été impuissantes à porter remède au sort lamentable des internés de Daphni, du moins a-t-il voulu en rendre témoignage. Risquant à mon tour une image osée, je dirai qu'un témoignage écrit est une liasse de feuillets mais aussi un serpent qui va son chemin, dans l'imprévisible, et peut mordre et consterner celui qui l'a entre les mains. Aussi, faisons confiance à ce reptile : l'écriture.

Je n'ai rien dit d'un autre don de l'auteur : l'humour. Il ne s'exprime pas dans ce texte autant que je l'aurais aimé, aussi souvent qu'il nous a réjouis dans nos rapports quotidiens. Son champ de préférence est l'expression orale. Il est lié au don d'observation et à cette clairvoyance un peu surréaliste dont j'ai parlé, qui inspirent Georges Bourgeaud, impromptu, dans l'instant même où il constate, ce type de remarque : " La pauvre, elle a des chaussures qui ne retiennent pas l'eau " , à propos d'une passante aux souliers percés. Dans le même registre, la cruche d'eau de puits transportée à dos d'homme, lequel accélère son pas, se hâte au petit trot, devient de " l'eau courante ".

Hélas ! Comme l'eau de source se perd à mesure qu'elle coule, cet humour anecdotique est perdu en grande partie si personne ne songe à le retenir.

En somme, Georges Bourgeaud est ce qu'on appelle un " personnage ", de même que le Karaghiosis, qu'il admire et pour cause, en est un. Il est un peu pour moi, toutes proportions gardées et la " folie " en moins, ce que Zorba était pour Kazantzakis. Cet Alexis Zorba, qui lui disait, alors que tous deux dévalaient un sentier caillouteux en pente raide : " Tu as remarqué ça, patron ? Dans les descentes les pierres deviennent vivantes ! "

Admirables transformations et enrichissement du réel !

C'est bien cette même vision, par laquelle ce qu'on voit est magiquement transfiguré, qu'a Georges Bourgeaud devant ses vaches géométriques.

Picasso avait raison !

Robert Quatrepoint, le15 octobre 1999

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AVERTISSEMENT

 

Voici donc, couchés sur le papier, quelques anecdotes et souvenirs que tu connais peut-être déjà, ami lecteur, pour mes les avoir entendu raconter par le passé. Sache que je ne veux pas ici me glorifier d'une démarche généreuse, en évoquant mon passage à Daphni, mais il reste vrai qu'à l'époque, en 1964, les démarches d'aide humanitaire étaient aussi rares que les associations, et les passages médiatiques inexistants. N'étant pas issu d'une famille démunie, mais carrément pauvre, je restais (et reste toujours, je crois) sensible à tous les problèmes humains, ce qui a toujours justifié mes engagements et mes coups de colère. Ceci explique pourquoi j'étais là-bas. J'y suis resté parce que je respecte mes engagements.

Pourquoi le raconter si longtemps après ? Affaire de tripes. Ceci peut paraître futile pour ceux qui ne l'ont pas vécu mais pour moi… cette expérience devait être fixée sur le papier. Un besoin d'exorciser certaines émotions, peut-être, certaines angoisses qui me sont restées de cet épisode. Le besoin d'évacuer. Ecrire la page pour, enfin, pouvoir la tourner. Probablement.

Cela peut sembler paradoxal d'aimer la Grèce comme je l'aime et d'en parler ainsi. Soyons clairs : cette mésaventure aurait pu se produire dans un autre pays. Pour re situer le contexte, ce qui s'est passé en 1964 à Daphni dans ce pays pauvre et bien moins démocratique qu'il ne l'est aujourd'hui est lié aussi au fait que la psychiatrie n'était pas aussi évoluée qu'elle l'est en 1999. En France aussi, partout en Europe, les hôpitaux spécialisés se sont singulièrement humanisés. Sauf en Roumanie, peut-être, si l'on en croit certains reportages. En tout cas, dans bien des pays dits civilisés, les fous n'étaient pas considérés comme des êtres humains à part entière. Hervé Bazin, dans son ouvrage " Enquête sur les asiles ", a mis en valeur ce dysfonctionnement qui n'était aucunement propre à la Grèce. Mais comme j'aime ce pays, j'y étais. Et ça s'est passé là-bas…

Si à la lecture de mes modestes anecdotes, une seule personne est amenée à visiter ce beau pays autrement que cela se fait couramment, dans le cadre de la grande invasion estivale, alors je serai heureux et estimerai mon ensemencement réussi. Comme disait Blaise Cendrars : " Quand on aime, il faut partir "…

Bonne lecture.