Lorsque Geoffroi Crunelle, le dynamique président de l' "Association des Amis de l'explorateur Raymond Maufrais" m'a demandé de rédiger la préface de cette nouvelle édition de l'ouvrage d'Edgar Maufrais A la recherche de mon fils, c'est avec un plaisir ému que j'ai affirmativement répondu. D'abord pour rendre hommage à un homme hors du commun dont l'amour paternel suscite, et suscitera pour longtemps encore, une indicible admiration. Un homme, dont les exploits au coeur de l'Amazonie ont fait de lui-même s'il s'en est toujours défendu - l'un des explorateurs les plus téméraires du XXème siècle. Ensuite, pour permettre au retraité que je suis devenu, de revivre, à l'évocation d'impérissables souvenirs, les moments les plus fabuleux de sa jeunesse. je n'avais pas vingt ans, en effet, lorsque le destin me fit croiser la route d'Edgar Maufrais. Fasciné - alors que tant d'autres se montraient incrédules - par son incroyable épopée de trois années de vaines recherches au Brésil, je lui proposai de l'accompagner dans de nouvelles investigations. C'était en 1956. Il repartait pour la Guyane française, là où son fils Raymond, jeune explorateur audacieux avait disparu au début de 1950, en plein coeur du Territoire de l'Inini. Et c'est ainsi que j'allais participer avec lui, aux 13, 14 et 15èmes expéditions. Des voyages qui m'autorisent, peut-être un peu plus que d'autres, à évoquer la mémoire d'Edgar Maufrais, pour l'avoir côtoyé dans les pires moments, notamment à la fin de 1956. Abandonnés pendant plus de neuf semaines par nos guides indiens, nous fûmes, durant ce temps, les seuls acteurs et spectateurs de notre dramatique situation. Avec comme unique décor la forêt immuable et hostile, et le ciel comme témoin. Dans des conditions qui confinaient à la tragédie, comment un homme aurait-il pu se révéler autrement que ce qu'il était au plus profond de lui-même, sans fard ni ostentation ? Que n'a-t-on pas dit et écrit depuis un demi-siècle sur ce père courageux, tantôt adulé, tantôt couvert d'opprobre, alors que lui ne se trouvait déjà plus sur la même planète que ses contemporains. Et pourtant, au départ de cette aventure qui allait le propulser bien malgré lui sur le devant de la scène Edgar Maufrais ne présentait rien d'autre que le profil du citoyen ordinaire. Alors que rien ne le prédisposait à changer de vocation? Pas si sûr. Car ce citoyen-là, dont il faut chercher dans ses racines berrichonnes la légendaire obstination, avait été, avant sa première expédition, en 1952, un homme d'action, de devoir et de conviction. Né à Chartres en 1900, il s'était engagé dans la Marine nationale avant la fin de la Grande Guerre. Mobilisé lors du second conflit mondial, il avait été fait prisonnier et retenu dans un stalag de Silésie, avant d'être rapatrié à Toulon, où l'attendaient Raymond, son unique enfant et Marie-Rose sa fidèle épouse. Refusant la défaite, il avait rejoint le maquis, et avec son fils, lui-même héros de la Résistance à moins de dix-huit ans, il avait participé, les armes à la main, à la libération de la capitale varoise. Au lendemain de la guerre, il avait retrouvé l'Arsenal de Toulon : des bureaux de la comptabilité où il était affecté à la rue des Bonnetières, à la limite de la Basse-ville, ses amis le voyaient ainsi promener sa frêle silhouette de père tranquille, petit, sec, yeux foncés dissimulés derrière des verres légèrement teintés, la chevelure rare plantée sur un crâne parfois rehaussé d'un chapeau de toile souple. Edgar Maufrais, éprouvé par sa captivité, notamment du côté pulmonaire, n'avait rien d'un athlète lorsqu'il se lança dans l'invraisemblable aventure qu'il conte dans les pages qui suivent. Ce récit n'est pas seulement un carnet de voyages, encore moins une oeuvre littéraire : c'est avant tout un témoignage bouleversant qui continue d'interpeller ceux qui ont suivi, de près ou de loin, l'extraordinaire odyssée du petit fonctionnaire toulonnais. Une odyssée à propos de laquelle on n'a pas fini de s'interroger. Pourquoi et comment en effet ce quinquagénaire malingre entreprit-il toutes ces recherches qui finirent par irriter, même parmi ceux qui avaient, à l'origine, soutenu sa démarche quasi obsessionnelle. A leurs yeux, l'homme, qui, par ailleurs n'attirait pas particulièrement la sympathie, devait, au bout du compte, manquer singulièrement de lucidité, pour refuser d'admettre la cruelle vérité: son fils Raymond, c'était aussi évident qu'inéluctable, avait trouvé la mort sur les bords du Tamouri. Pour preuve, les quelques lignes extraites de la fin de son carnet de route miraculeusement retrouvé sur le terrain, douloureuses et prémonitoires, glaciales comme une épitaphe : "... Je veux vivre, revoir ceux qui me sont chers... Arriver ou crever, il n'y a pas d'autre solution... Même sans manger, je pense pouvoir tenir, car je veux arriver..."
La forêt guyanaise n'est pas le Bois de Vincennes, et les affluents de l'Oyapock n'ont rien à voir avec le Rhône ou la Seine. Un Européen, au demeurant très diminué physiquement comme l'était Raymond Maufrais en ces premiers jours de janvier 1950 ne peut, sans y laisser la vie, descendre à la nage, quasiment nu, sans armes, sans vivres et sans pharmacie, un cours d'eau aussi imprévisible que le Tamouri. La mort par épuisement peut survenir à chaque instant, sans compter les dangers de la rivière ; tous les broussards le savent, ils sont infiniment plus nombreux et plus redoutables que ceux de la forêt. Quoiqu'il en soit, je ne pense pas que durant les premières années de ses recherches dans le Bassin de l'Amazone, de 1952 à 1955, Edgar Maufrais se soit posé une seule fois la question de savoir si son fils était mort ou vivant. En dépit d'une parfaite connaissance du milieu, pour lui, son fils avait réussi l'impossible exploit: contre toute logique, il était parvenu à se sortir de cet inextricable guêpier qu'on ne nomme pourtant pas enfer vert sans raison, avant d'être recueilli, peut-être amnésique, par des Indiens. A présent, il survivait en forêt en partageant leur vie. Plus qu'une hypothèse, c'était une certitude pour le père Maufrais qui, sur la foi de la plus mince information qui se révélait souvent fantaisiste, quand elle n'était pas complètement fausse, ne négligeait aucune piste. En 1957, après avoir vécu, à quelques nuances près les mêmes aventures que son fils, Edgar Maufrais ne pouvait tirer que deux enseignements: sans aide extérieure, Raymond était mort ; recueilli par une tribu inconnue, il était en vie. C'est cette dernière hypothèse qu'il privilégia, ne serait-ce que pour entretenir ce fol espoir qu'il était sans doute le seul à partager avec son épouse Marie-Rose. Et qui justifia sept années supplémentaires de recherches toujours déçues, sans cesse recommencées. A ce moment-là, Edgar Maufrais savait qu'il était difficile de faire admettre son point de vue. Même s'il avait découvert - avec moi - deux villages inconnus des géographes de l'I.G.N., (Simili, en territoire Emerillon, Akouménaye, en pays Oyampi), il n'ignorait pas que tous les Indiens de Guyane française étaient recensés. Dès lors, aussi péremptoirement qu'il avait conclu à la survie de Raymond, il avait décrété qu'il ne pouvait se trouver que parmi les Oyaricoulets, blonds aux longues oreilles, que personne, à l'époque, n'avait aperçus. Qu'importe : obsédé par la vision d'un fils prisonnier des Indiens et accroché à cet impossible espoir comme un naufragé à sa bouée, Edgar Maufrais, rechercha, en repoussant au delà du possible, les limites de la résistance humaine, cette fameuse tribu. En vain, évidemment, car si elle existe, il est plus probable qu'elle se trouve aux confins du Surinam, où une petite rivière, affluent de l'Itany, porte son nom plutôt que partout ailleurs. En tout cas, bien loin du lieu de la disparition de Raymond Maufrais, beaucoup trop loin pour crédibiliser le scénario imaginé. A mesure que le temps passait, le petit comptable toulonnais toujours obstiné, aussi souvent colérique qu'il pouvait être parfois chaleureux, n'avait pas d'autre alternative que cette fuite en avant: ses expéditions successives qui étaient autant de défis à la raison lui avaient conféré un tel statut de légende, qu'il s'obligea à aller au bout de lui même, sous peine de se renier. Une attitude qui, en maintes occasions fut interprétée comme de l'orgueil, alors que lui, malheureux et brisé, ne songeait qu'à respecter son serment tout en contribuant à maintenir, sinon à fortifier l'espérance de son épouse torturée. Et plus les années s'écoulèrent, plus l'indifférence s'installa autour d'un homme et d'une femme murés dans leur incommensurable chagrin. Redevenus des citoyens ordinaires, Edgar et Marie-Rose Maufrais coulèrent à Toulon les ultimes années de leur vie dans l'anonymat le plus total. C'est sans doute ainsi qu'aurait souhaité vivre ce couple courageux et modeste. Aujourd'hui, avec le recul du temps, une seule conclusion s'impose aux lecteurs de bonne foi de ces aventures bouleversantes : l'affaire Maufrais demeure un bel exemple de ténacité, de courage et d'amour. Toutes autres considérations ne sont que (mauvaise) littérature...
Daniel THOUVENOT
journaliste honoraire
compagnon d'Edgar Maufrais en 1956-57