Avant l'arrivée à Mang Yang, Lê Thi Biên relâcha les rênes, laissant le cheval marcher à petits pas. Le sentier montait en pente douce puis devenait de plus en plus abrupt. A droite, en contrebas, les pics des montagnes flottaient, tels des îlots sur une mer de nuages.
C'était une soirée douce et calme. Le vent bruissait à travers les branches vert luisant des pins. Les chants mélodieux de plusieurs espèces d'oiseaux réjouissaient le coeur de Biên. Mang Yang, en dialecte Bahnar, signifie "La porte d'entrée au Ciel". Biên sourit à l'idée qu'elle serait bientôt rentrée dans son bastion de la montagne.
Biên était une jeune fille originaire de la région de Cho Huyên, qui vivait de la fabrication des galettes et des vermicelles de riz. Elle était aussi actrice amateur, et les troupes de théâtre traditionnel, de temps en temps, lui demandaient sa participation. Pourtant Biên était réputée même dans les régions lointaines, comme une actrice ayant à la fois une belle voix et une grande beauté. Elle pouvait apprendre très vite les textes et interpréter indifféremment des rôles d'homme ou de femme.
Le mois précédent, dans ses dernières représentations à Làng Sông, Biên avait chanté avec âme et joué avec beaucoup de finesse. A maintes reprises, ses sentiments les plus intimes s'étaient épanchés à se confondre avec ceux du personnage qu'elle incarnait. Jamais les spectateurs n'avaient assisté à des séances de théâtre aussi passionnantes, aussi émouvantes et tous pensèrent avec mélancolie et regret qu'après ces soirées, ils ne pourraient plus jamais revoir Biên sur la scène.
En effet, un an plus tôt, la mère de Biên tomba malade et mourut. Biên ne put pas régler les frais des médicaments puis des funérailles. Un chef de canton, nommé Ba, se faisant passer pour généreux, lui prêta de l'argent, sans intérêt, mais à condition qu'elle le lui rembourse intégralement en un an. Avec son modeste métier de fabricante de galettes et de vermicelles de riz, Biên n'arriva pas à économiser suffisamment pour rendre à Ba, à l'échéance exigée, la somme qu'elle lui avait empruntée.
Ba l'obligea à devenir sa concubine pour s'acquitter de sa dette. Jusqu'alors la femme de Ba n'avait jamais consenti à laisser son mari prendre des concubines. Mais maintenant, s'agissant de Biên, elle y consentit. Elle l'avait adorée pour son rôle de jeune premier dans les pièces de théâtre, notamment celui du héros Tiêt Giao qui cherche à séduire l'invincible adversaire Hô Nguyêt Cô pour s'emparer de sa perle magique. La femme de Ba eut-elle à s'inquiéter de ce que Biên, à l'instar de Tiêt Giao, pourrait un jour lui soustraire sa perle? Non, son vieux et décrépit mari était loin d'être une perle. Alors que Biên était plutôt d'une beauté incomparable. Ainsi, Ba et sa femme travaillèrent de concert à acculer Biên à une situation qui l'obligerait finalement à accepter cette aliénation. Les admirateurs de Biên, ainsi que le directeur de la troupe de théâtre voulurent l'aider, mais personne n'osa prendre le risque d'affronter ce couple si fourbe et si puissant.
A bout de moyen, Biên ne savait comment faire, la conjoncture prit soudain une tournure toute différente. Un Français, jeune, beau, nommé David de Mayréna, passager du paquebot "Le Requin", débarqua à Qui Nhon. Pham, interprète à la Résidence de France à Qui-Nhon, lui servit de guide pour aller se divertir. Mayréna put ainsi visiter les beaux sites et chercher à connaître les us et coutumes du pays.
C'était au début de l'année 1888.
Ils eurent l'occasion d'assister à l'une des dernières représentations de Biên à Làng Sông. Ils entrèrent dans la salle de théâtre juste au moment de la scène où Biên, interprétant le rôle de Lan Anh, héroïne dans la pièce Tiêt Cuong pha Tiêt khuu phân (Tiêt Cuong devant la sépulture de la famille Tiêt), était en train de se battre contre Vo Tam Tu. Vaincue et pourchassée par son ennemi, elle ne put s'échapper que grâce à une flèche tirée par sa servante noire aux aguets au bord de la route, qui mit Vo Tam Tu hors de combat. 2
- C'est la coutume des Viêtnamiens, dit Pham, de faire irruption dans une salle de théâtre, lors des premiers jours du Nouvel An, au moment où une pièce est en pleine représentation. La scène représentée au moment de notre arrivée peut nous aider à prévoir ce qui pourra nous arriver au cours de l'année. Dans celle-ci, une servante d'origine montagnarde a aidé Lan Anh à vaincre Vo Tam Tu. A en croire notre procédé divinatoire, c'est un bon augure, surtout pour vous, qui allez entreprendre un long voyage au pays des Sédang, dans les hauts plateaux de Kon Tum.
Mayréna fut ébloui par l'allure majestueuse, la beauté resplendissante de Biên dans son rôle de guerrière, avec sa cuirasse brodée de fils d'or, couverte de menus grains de verroterie étincelante, son casque orné de deux longues plumes ondoyantes d'argus, ses mouvements gracieux et sa voix mélodieuse. Se sentant soudainement captivé par la jeune actrice, il se renseigna auprès de Pham sur ses origines: orpheline, actrice amateur du théâtre traditionnel très aimée des spectateurs, une pauvre mouche prise dans une toile d'araignée tentant désespérément de se débattre. Mayréna dit alors à l'interprète:
- Pham, vous devez m'aider! Je demanderai Biên en mariage et je paierai ses dettes. Je suis capable de faire ce que personne n'a osé: je la délivrerai des griffes de ce petit notable de canton qui est là, en train de prodiguer ses félicitations en battant impertinemment le tambour d'éloge.
- Vous voulez l'acheter, n'est-ce-pas?
- Pensez ce que vous voulez. Mais ne laissez pas une femme si douée et si belle se résigner à être la concubine d'un vieillard décrépit.
- Je ne sais si elle consentira à épouser un étranger.
- Peu importe! Il faut rendre au bastion de la montagne sa propre guerrière. Je vais l'emmener fonder un domaine dans les hauts plateaux de Kon Tum. Vous, qui la connaissez bien, n'avez-vous pas pitié de votre pauvre amie?
Non seulement Pham la connaissait mais de plus il l'aimait. Lui aussi, il voulait la sauver, toutefois il n'était pas en mesure de lutter contre un riche et puissant chef de canton tel que Ba. Comme Mayréna venait de le dire, il valait mieux pour Biên épouser un jeune Français plutôt que devenir la concubine de ce vieillard débile. Dans un cas comme dans l'autre, Pham aurait à souffrir également. Quant à Biên, avec Mayréna, elle aurait quand même l'espoir de pouvoir mieux supporter son infortune. L'accuser de se vendre aux Français! Mais lui-même, pourrait-il se soutraire au jugement que le public avait émis sur sa collaboration avec les envahisseurs?
Le lendemain, Pham présenta Mayréna à Biên, puis s'en alla chercher Maître Tam pour lui demander son aide. Celui-ci, ancien professeur d'art dramatique et en quelque sorte père spirituel de Biên, fut attristé profondément par la catastrophe survenue à son élève qui, d'après lui, aurait pu normalement devenir une très grande actrice.
Maître Tam resta silencieux: Se destinant au théâtre, Biên aurait une vie de dilettante distinguée, souvent livrée à diverses infortunes certes, mais au moins elle pourrait se consoler avec l'affection et même l'adoration que le monde des humains lui vouerait. Une fois devenue la femme, ou plutôt la concubine de ce chef de canton, Biên se retrouverait cloîtrée, morte vivante, dans un cimetière sombre et lugubre.
Durant les dernières représentations de Biên, toute la troupe ainsi bien que ses admirateurs avaient l'impression de se réunir pour célébrer ensemble l'ultime adieu à l'actrice tant aimée qui allait quitter pour toujours la scène.
En voulant échapper à un malheur, Biên devait en accepter un autre non moins déplorable: épouser un Français! Chance ou malchance? Honneur ou déshonneur? Maître Tam regarda Pham. Cet interprète travaillant avec les Français, Biên épousant un Français, deux situations similaires; la différence était que Biên, à bout de moyens, devait accepter le moindre mal.
D'une voix pleine d'amertume, Maître Tam entonna un monologue de Tiêt Cuong:
Nghiên rang cuoi, cuoi cung kho khan,
Ôm long chiu,chiu càng vui suong
Vui suong cho tinh, cho canh,
Ngam phuong troi gui ganh non sông.
(Les dents serrées, je voudrais bien rire, mais il m'est bien difficile de rire. Je me résigne à mon destin; seule la résignation me redonne sérénité et joie. Hélas! Serein et joyeux devant pareil ressentiment et pareille situation! Scrutant l'horizon, je lui confie la Charge des Monts et Fleuves).
Puis, il éclata de rire, d'un rire plutôt ironique, résigné, exaspéré, douloureux, déconcertant, vrai langage de gestes scéniques inhérents au théâtre traditionnel. Pham sentit un frisson parcourir son corps.
Brusquement Maître Tam lui demanda:
- Monsieur, vous croyez que je suis en train d'interpréter un numéro de théâtre, n'est-ce-pas?
- Non. Vous venez de me donner implicitement votre réponse.
- Merci de m'avoir ainsi compris. Oui, je vais suggérer à mon élève d'accepter la proposition de Monsieur May... Toutefois, je voudrais ajouter que ce Monsieur a bien fait en vous choisissant pour venir me demander de jouer le rôle d'entremetteur. En effet, seule votre présence aujourd'hui a pu me décider à adopter ce choix devant une alternative si délicate.
L'interprète porta la main à sa joue comme s'il recevait un soufflet bien mérité. Il demanda à se retirer.
Maître Tam fit venir Biên pour lui rapporter, de bout en bout, le dialogue entre Pham et lui, sans rien en omettre. Puis il lui demanda son avis. Biên ne répondit pas. Elle se mit à pleurer en étouffant sa voix.
Maître Tam lui dit:
- Le jour de tes dix ans, en passant devant ta maison, je t'ai entendu chanter admirablement une berceuse. Alors je suis entré, et comme je trouvais que tu avais en plus un corps et un visage bien beaux, j'ai proposé à ta mère de t'envoyer suivre le cours d'art dramatique que je venais d'ouvrir. Jusqu'à maintenant, je n'ai pu avoir d'élève qui ait comme toi une vive intelligence, une bonne mémoire, une grande aptitude pour la danse et une mimique aussi expressive. Je t'aime beaucoup et je veux t'aider à aller plus loin dans ta profession de comédienne. Malheureusement, ta situation empire et me fait pitié: tu es orpheline de père et de mère, tes frères et soeurs sont tous décédés; en plus tu t'es empêtrée dans ce problème d'emprunt d'argent avec ce chef de canton dont, ni toi ni moi, nous n'avons pu prévoir les intentions. J'étais en train de chercher un moyen pour t'aider à démêler cette intrigue, quand l'interprète Pham est venu m'informer que Mayréna voulait te demander en mariage. Enfin, c'est la destinée!
Après un moment de silence, Maître Tam demanda à Biên:
- Te rappelles-tu encore la berceuse que jadis tu aimais à fredonner sans cesse? En composant cette berceuse, l'auteur a voulu seulement exprimer ses sentiments personnels. Puis c'était sans doute ton destin qui t'a poussée à reprendre toujours cette même berceuse dont les paroles s'avéraient comme un augure de malheur.
Il se mit à fredonner d'un ton mélancolique:
Cung duong em moi theo anh,
Giàu sang dau chôn rung xanh mà tim.
(A bout de moyens, alors je te suis. Quelle richesse pourrait-on trouver dans ces forêts profondes?)
Biên se leva, essuya ses larmes:
- Maître, toute ma famille a disparu. En ce monde, il ne me reste qu'un seul être cher: Vous-même! Je ferai ce que vous venez de me conseiller.
Tam fut profondément ému et pris de pitié; néanmoins en son for intérieur, il ressentit un léger tressaillement de joie, persuadé que cette fille intelligente et opiniâtre pourrait dans l'avenir être maîtresse de son destin.
Mayréna se présenta au moment où Lê Thi Biên s'apitoyait amèrement sur son triste sort, celui d'une pauvre orpheline en instance d'être livrée comme concubine à un vieillard. Aussi se laissa-t-elle facilement impressionner par l'image de cet homme chevaleresque et mille fois plus beau, plus jeune que ce chef de canton.
Une drôle de question lui vint furtivement à l'esprit:
- Sa barbe noire enveloppant son menton jusqu'aux oreilles est-elle celle des personnages de théâtre? Non, elle est plus luisante, car c'est la vraie barbe du monde réel. D'ailleurs, comme son regard est celui d'un honnête homme, je crois pouvoir me fier à lui.
- Que les mânes de mes parents et les gens de mon village me pardonnent, murmura Biên. Epouser Mayréna, le destin l'a voulu. C'est seulement un compromis devant une alternative embarrassante que mon maître m'a conseillé d'accepter. Je dois me montrer ferme et courageuse pour mériter sa confiance. Je n'ai pas le choix. En tout cas, je suis obligée de me vendre...Tombée dans un cours d'eau, j'arrive à m'agripper à une planche de bois, c'est déjà une chance de survie vraiment inespérée. En plus, il s'agit d'une bonne pièce bien vernissée qui est à mon goût, qu'ai-je donc à hésiter au risque de laisser échapper l'occasion? Qui sait, une fois dans la région de l'Ouest, aurais-je une chance de retrouver mon oncle qui était venu s'y réfugier avec l'armée des Résistants?
Biên consentit enfin à épouser Mayréna, mais elle accepta seulement une somme juste suffisante pour payer la dette au chef de canton et remettre en bon état les tombeaux de ses parents.
Pham fut détaché comme interprète au service de Mayréna. Il enseigna alors le français à Biên. Mais comme elle ne savait ni lire, ni écrire, il le fit oralement: du vocabulaire mot par mot, des phrases toutes faites. Grâce à sa bonne mémoire, elle arriva, après un mois, à adressser un certain nombre de phrases usuelles à Mayréna, ce qui fortifia l'amour que Pham portait à Biên. Aussi chercha-t-il tous les moyens pour la séduire.
- J'aimerais avoir une mémoire aussi bonne que la vôtre. Sans doute, jadis, au théâtre vous avez appris très vite vos rôles, n'est-ce-pas?
- Monsieur, vous êtes bien modeste. Etant illettrée, je n'ai pu apprendre qu'en écoutant Maître Tam chanter. A la longue, je suis arrivée à retenir les répliques du personnage que je devais interpréter, et aussi celles des autres personnages dans la même pièce. Il m'est arrivé une fois de jouer le rôle de Tiêt Cuong, tandis que la petite Sau jouait celui de Lan Anh. Maître Tam trouva que je l'avais interprété mieux que certains acteurs professionnels.
- Rien qu'en vous regardant jouer le rôle de Tiêt Giao qui s'empare de la perle de Hô Nguyêt Cô, je me suis épris de vous. Tout comme la femme du chef de canton, moi aussi, j'aurais poussé Ba à vous épouser afin de pouvoir vivre toujours auprès de vous.
- Pourquoi me tenez-vous cet étrange propos? Ne suis-je pas une femme mariée?