PROLOGUE
Je n'ai plus d'éducation. Je l'ai vomie. Jusqu'à la dernière goutte.
Je serai bientôt un homme nouveau. Je deviendrai celui que j'aurais toujours dû être. Mais le chemin est encore long qui mène à l'authenticité. Rejeter mon ancienne enveloppe n'en fut que le préalable. Il faudra maintenant apprendre à vivre vraiment. Nu. Dans la lumière. Dans la vérité.
Reconstruire. Une identité sociale en harmonie avec mon être intérieur.
Il n'y a pas de bons sauvages, il n'y a que des hommes accomplis.
J'ai longtemps vécu comme dans un rêve éveillé. Un rêve où je n'avais jamais la perception de moi-même. Je me voyais comme de l'intérieur, image que je me créais mentalement par la superposition d'une infinité d'images-souvenirs.
Je me voyais à la fois enfant, adolescent et adulte, mais sans jamais ressentir avec précision un moment présent de mon existence.
Jusqu'à tout récemment encore, je ne possédais aucun moyen d'appréhender les effets du temps qui passe. J'aurais pu être un vieillard de plus de cent ans, je n'en aurais pas moins conservé inchangée cette image de moi qui demeurait immuable: une sensation désincarnée.
Quand il m'arrivait de regarder mes mains, je voyais bien que la peau devenait plus fine et que des rides discrètes, à peine perceptibles, y creusaient déjà des sillons compliqués. Le travail de sape était en marche depuis longtemps. Depuis toujours. Mais le savoir ne suffit pas, il faut la conscience en plus.
La rencontre quotidienne de mon visage dans le miroir, en me rasant ou en me brossant les dents, ne changeait rien à cette étrange perception de mon enveloppe.
Ma curiosité du moindre changement, qui me poussait à me scruter attentivement, m'empêchait de détecter la moindre différence d'un jour à l'autre. Sans m'en rendre compte, je réactualisais chaque jour mon capital d'images-souvenirs.
L'image se modifiait, vieillissait avec moi, et je ne me voyais pas vieillir. de l'un et de l'autre croient qu'ils sont toujours à quai!
C'est comme deux trains qui démarrent en même temps. Les passagers
Il est évident qu'en y regardant de plus près, avec objectivité, je voyais clairement les ravages du temps, érosion insidieuse qui mine inlassablement la chair, les fibres de collagène, les tendons, les muscles. La peau s'affaisse, le visage se modifie dans sa forme, du nez à la ligne d'implantation des cheveux qui recule chaque jour, grignotée par le désert débilitant de la calvitie. La structure des os perd de sa cohésion, la formule sanguine se modifie.
J'étais conscient de cette mort qui me ravissait à la vie depuis mon premier cri. Cri de vie? De désespoir? Mais les images superposées s'occultaient mutuellement et je me référais à cette image mentale sans âge qui reflétait le mieux ma réalité intérieure.
Quand les gens me donnaient du "Monsieur", ça m'étonnait toujours. Au début, ça m'étonnait plus que ça ne m'agaçait. J'en ressentais soudain une sorte de vide intérieur. Ce que les autres me disaient ne correspondait à rien en moi. Un cri sans écho, sinistre. J'aurais aimé, comme dans une comédie, me retourner pour voir qui était la personne derrière moi à qui ces gens s'adressaient. Puis, l'étonnement s'était fait plus ténu, comme émoussé. Si je ne comprenais toujours pas ce qui avait bien pu changer en moi au point de me faire appeler "Monsieur", j'avais fini par en prendre l'habitude. En un mot, je m'étais résigné.
Après tout, j'avais la taille et le poids d'un adulte, je devais me raser chaque matin et les rides d'expression qui marquaient mon visage s'y installaient un peu plus confortablement chaque jour. Ce qui ne lassait pas de m'inquiéter ravissait de surcroît les femmes jeunes et moins jeunes. Elles me faisaient confusément sentir qu'aux tréfonds de moi, j'étais un homme presque mûr. Mais cette notion d'âge mûr n'avait jamais eu beaucoup de sens à mes yeux. Je ne l'avais acquise qu'à force de voir les réactions des autres et surtout de sentir le poids de leurs regards sur une image qu'ils étaient les seuls à capturer. Devant moi, elle se défilait avec perversité.
Il y avait un décalage entre ma personnalité et ma personne physique, entre mon monde intérieur et le monde extérieur, entre moi et Moi.
C'était comme si je respirais plus lentement que je n'expirais.
Extérieurement, le temps filait beaucoup plus rapidement que dans mon univers intérieur.
Cela découlait peut-être du fait que pendant longtemps, j'avais paru beaucoup plus jeune que mon âge. A moins que ce ne soit l'inverse? Que je restais jeune parce que mon organisme était régi par les lois de mon propre temps intérieur? De toute façon, si pendant des années cette particularité métabolique avait été pour moi un véritable handicap, maintenant que j'étais arrivé à l'âge "adulte", cette "tare" devenait tout à coup un avantage écrasant sur les autres, ceux du monde extérieur, mais entretenait en même temps mon décalage.
Et je passais ma vie à lutter. Contre tout, même contre l'essentiel: la mort. Je savais bien qu'à chaque jour qui passe, j'y passais moi aussi un peu plus. Que jour après jour, je mourais inéluctablement. Mais je me disais que tant que ce n'était pas douloureux, c'était parfaitement supportable! Que cela ne valait pas la peine de se mettre martel en tête pour un phénomène somme toute absolument normal. Et cette constatation me rassurait. Ou plutôt, j'essayais de me convaincre qu'elle me rassurait.
Je tentais de me persuader que si l'immortalité est un mythe, sa réalité, aussi illusoire soit-elle, devait être sacrément emmerdante. C'était la damnation. La condamnation à l'exil éternel, à la solitude infinie, au drame de regarder mourir autour de moi, non seulement tous ceux que j'aurais aimés mais aussi, au-delà des êtres de chair et de sang, toutes mes références, toutes mes valeurs humaines, sociales, matérielles et historiques.
J'avais déjà bien assez à faire dans ma petite vie de ce vingtième siècle. A l'allure où tout se précipite en cette fin de millénaire, une vie d'aujourd'hui avec ses remises en question et ses apprentissages sans cesse renouvelés vaut au moins dix vies d'avant sur l'échelle du stress. Cet avant goût de l'immortalité achevait de me conforter!
Mourir, d'accord! Mais pas avant de m'être accompli. Je n'étais tout de même pas venu sur terre seulement pour vieillir et mourir! Il devait y avoir autre chose! Mais quoi? J'avais décidé de ne pas vieillir tant que je ne trouverais pas la réponse et j'avais signé un pacte instaurant les lois de mon temps intérieur.
Toutes ces introspections me ramenaient inexorablement à cette notion diabolique du temps qui passe.
Or, il n'y a pas de temps qui passe pour l'individu en contact étroit avec lui-même: il y a le temps présent. Le temps qui passe est du temps inventé, par ceux qui ne se sentent pas. Il suffit que les passagers des deux trains perçoivent dans leur corps les vibrations du déplacement pour que le temps cesse de passer sans eux et que le souvenir cesse d'engendrer le regret de ce qui s'est passé à leur insu: ces instants de vie perdus à tout jamais parce que non vécus au moment présent.
Si j'étais toujours parvenu à me plonger dans le temps qui passe, par le biais des souvenirs, le temps présent, lui, m'avait complètement échappé. Mon temps à moi n'avait pas de temps. Il ne se mesurait pas à l'aune du monde extérieur ni à celle du temps présent. Il s'écoulait en moi, à mon rythme, comme je le sentais, comme je le désirais. Et le miroir n'y pouvait rien changer. J'avais traversé près de quarante années de ma vie sans tenir compte du temps un seul instant. Et sans jamais identifier mon sentiment de décalage.
La conscience du changement mit plusieurs mois à s'insinuer en moi avant que je ne l'accepte. Des mois de lutte pour "me" préserver, aveuglément, totalement décérébré, horrifié devant l'ampleur des dégâts foudroyants, pourtant encore à leurs débuts, et qui me paraissaient inexplicables.
La mort s'imposait soudain à moi sous un angle inévitable, celui du temps qui passe. Je ne comprenais pas qu'elle seule permet d'accéder à la Vie. La mort n'est pas seulement physique, elle est aussi spirituelle. Le temps présent est la mort à chaque instant, et la renaissance. Tout équilibre tend vers sa rupture, l'entropie, et de cette supernova renaît un nouvel équilibre et ainsi de suite. A chaque instant. Mouvement. Vie. Fin ou début du cercle...
Je ne voulais pas mourir, de l'une ou l'autre façon.
Ma parade était le changement. J'étais obsédé par un besoin incoercible de changer régulièrement de vie et précisément lorsque je me mettais à rechercher le début du cercle. Je fouillais désespérément ma vie pour en extraire la clé du profond malaise qui, pensais-je, m'enserrait de toutes parts alors qu'en réalité, il jaillissait de la source tout au fond de moi. Je profitais de chaque occasion, bonne ou mauvaise, pour m'échapper, m'enfuir au loin, vers un ailleurs où, me semblait-il, je trouverais enfin l'apaisement.
Les femmes n'échappaient pas à la règle. La vie m'apparaissait comme une farandole effrénée où l'on passe d'une main inconnue à une autre. Je valsais et faisais valser les femmes les unes après les autres.
Certains traquent la Vérité, d'autres se lancent dans la quête d'un Idéal. Moi, je traquais inlassablement "La Femme", celle avec qui je pourrais vraiment partager ma vie. Une femme qui battrait sur le même rythme que le mien. Une femme qui ne serait rien d'autre que mon reflet dans le miroir, mon envers de décor.
Quand je rencontrais celle qui semblait correspondre à cette attente, j'accrochais son destin au mien, comme un wagon à ma locomotive. Mais le lien qui m'unissait à elle était lâche, trop aisément tranchable. Je ne l'aimais pas: je l'aimais bien. J'aimais avant tout cette fièvre presque palpable que ressent l'amoureux de l'amour. J'aimais "faire" l'amour. Suivre du doigt le galbe d'un sein. Renifler un sexe pulpeux aux senteurs d'échalotes fraîchement hachées. Humer le parfum subtil qui se dégage des cheveux, de la nuque ou de l'angle de la mâchoire. Voler un sourire ravi qui découvre de belles dents blanches, régulières, solidement plantées. J'aimais la chaleur d'un corps, la douceur d'une caresse. Le velours d'une bouche chaude dans laquelle je pouvais plonger ma langue à la rencontre d'une autre, qui se débat puis s'enroule, enfin consentante. La chaleur d'une bouche onctueuse qui suce le sexe dur et brûlant et la viscosité sublime d'un vagin où ce sexe se glisse, pour en ressortir et s'y glisser encore et encore. Et s'arrêter, parfois longtemps, pour sentir les contractions spasmodiques de cette prison adorée. J'aimais le plaisir du plaisir. Et l'amour que me donnait l'autre.
Aimer c'est donner...
Comment faire la part entre le réalisme cynique et le romanesque hypocrite?
On ne peut donner que ce que l'on est. Mais qui étais-je?
Quand je rencontrais celle qui semblait me convenir, je savais déjà qu'elle ne me plairait jamais assez. Je la choisissais précisément parce que je savais que je garderais intacte la parcelle la plus précieuse de moi-même: l'Amour Absolu, l'Abandon, la Vulnérabilité. Cette étincelle de vie, je ne devais la céder à aucun prix. Il me fallait la dissimuler soigneusement, la protéger derrière la porte épaisse et inviolable de mon coffre-fort
intérieur. C'était ma seule garantie de survie. Ma clé des champs, mon passage secret, ma retraite stratégique. Livrer les clés de ma cellule, c'était ouvrir les grilles, me libérer, courir à ma perte...
Comment pouvais-je me livrer intégralement sans savoir qui j'étais? Au travers de la femme idéale, c'était moi que je pistais. Mais je cherchais chez "l'autre" quelque chose que je n'étais pas encore et en fin de compte, mon double ne pouvait être que le reflet de mon incomplétude. Femme-Reflet, Double Frustrant. Loin d'en chercher la cause en moi, je la renvoyais à l'autre, image-miroir que j'essayais vainement de modifier pour me masquer la vérité, ce face-à-face insoutenable que je fuyais depuis toujours. Il me fallait m'imaginer plein, pour oser me lancer sur mes océans d'incertitudes. Il me fallait être rond, global, sphérique et j'étais irrémédiablement carré, morcelé, plat. Une triste portion de plan, étriquée, lamentablement limitée. Il me fallait d'abord me trouver dans toute ma réalité, pour enfin reconnaître l'autre.
Pourtant j'avais aimé, jadis. Avec tout mon être et je m'y étais déchiré. Se peut-il que la première blessure laisse à jamais sa cicatrice dans la chair de l'âme?
Quand j'y repense aujourd'hui, je comprends que sous la cicatrice la plaie demeure. L'ignorer revient à se couper de la réalité. La peau indurée désensibilise non seulement l'organe blessé, mais noie l'être tout entier dans une gangue paralysante.
Je comprends aussi mieux que, quand je dis avoir aimé jadis de tout mon être, il serait plus honnête de reconnaître que j'avais plutôt tenté d'aimer et qu'une tentative dans ce domaine n'est guère suffisante. Aimer, c'est Être au travers de soi et non pas se vouloir au travers de l'autre.