Marie-Hélène
avec la collaboration
de
Guillaume
Moingeon
Editions Scripta
« Si la vie avait une
seconde édition,
combien je corrigerais les
épreuves ! »
John CLARE

Copyright © Marie-Hélène
MOREL et Guillaume MOINGEON – Août 2000
Reproduction interdite
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Préface
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D |
EPUIS longtemps, je voulais
écrire un livre. Après plusieurs essais infructueux, je me suis alors rendue
compte qu’il me manquait un élément capital pour mener à bien une telle
entreprise, sans pour autant définir l’exactitude de ce manque. Puis j’ai
réalisé que je devais accomplir une œuvre avant d’entreprendre ce récit.
Il me fallait remettre
« les choses en place », refaire ce que la vie avait défait,
reconstruire autour de moi ma famille, avec mes frères et mes sœurs et leurs
enfants.
C’est pourquoi, prise d’une
frénésie sans borne, je me suis attaquée à cette recherche ardue, faite de
joies, de larmes, de regrets, de découragement, de surprise, d’amour fraternel…
que toutes ces années de séparation n’ont pas effacé, laissant des traces à
jamais gravées dans nos cœurs et nos âmes, dont seule la mort pourra nous
libérer.
Au bout de cette recherche, j’ai
trouvé la clé qui me permet aujourd’hui de vous ouvrir mon cœur.
Je vous souhaite une bonne
lecture.
Marie-Hélène
Livre I
Marie-Hélène
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D |
EJA
un demi-siècle de vie et toujours ce chagrin enfoui au fond de moi-même ;
ce chagrin provoqué par tout ce qui aurait pu être et qui n’a pas été, et même
si je me trompe, si je me berce d’illusions en croyant à quelque chose de
merveilleux, n’importe quoi aurait été mieux que ce vide de souvenirs qui a
heurté mon enfance, mon adolescence, marqué de son fer rouge ma vie toute
entière.
Pourquoi ?
Parce
qu’une poignée d’adultes a décidé que ce serait ainsi et pas autrement. Mais
comment pouvaient-ils savoir, eux, ce qui était bien pour nous ? Ils ne
nous connaissaient pas, ne nous aimaient pas… Savaient-ils seulement de quelle
couleur étaient nos cheveux, nos yeux, notre peau ? Savaient-ils, à ce
moment précis où ils prenaient notre destin en mains, qu’ils nous privaient à
tout jamais de tout ce qui ferait de nous des êtres égaux aux autres ? Savaient-ils,
en prenant leur décision si affreusement lourde de conséquences, qu’ils nous
priveraient d’identité, dans cette vie à peine commencée et déjà brisée ?
Savaient-ils qu’ils faisaient à jamais de nous des êtres à part, que jamais
plus nous ne serions vraiment comme tout le monde, presque d’une autre
nationalité, inconnue dans notre pays de naissance mais une nationalité tout de
même ?
Oui !
Ils le savaient les adultes du moment, puisqu’en quelques minutes nous
devenions, de l’enfant que nous étions, avec son état-civil, l’enfant numéro
2225 ou 3426… Quelle importance ?
A
cette minute, je n’étais plus rien que ce numéro, sans avenir immédiat, sans
passé non plus faute de souvenirs. Je n’avais plus qu’à attendre. Attendre mon
destin que personne ne connaissait.
A
cette minute je n’avais rien, non, même pas le souvenir d’être arrachée au sein
de ma mère, pas non plus le souvenir de m’y blottir, ni d’avaler goulûment ce
breuvage si cher aux bébés, pas le souvenir d’une mère penchée sur mon berceau,
guettant le rythme de ma respiration pour voir si tout allait bien, ou
attendant mon réveil en m’observant affectueusement.
Je
ne sais pas comment était le sourire de ma mère, je n’ai pas connu la chaleur
de ses bras, ni la sensation que procure l’eau du bain sur la peau de bébé, le
bien-être d’un linge sec et chaud qui sent bon la lessive, en échange d’une
couche trempée après une nuit de sommeil.
La
voix de ma mère était-elle douce, pleine de tendresse, quand elle s’adressait à
moi ? Son cœur bondissait-il de joie lorsqu’elle s’adressait à moi ?
Je
ne me souviens pas de mon père, rentrant chez nous après une journée de
travail, ni de son visage, ni de la rudesse de ses mains de travailleur sur ma
peau de bébé, ni de son sourire ému, ni de sa voix, ni de son regard empli de
fierté pour avoir, avec ma mère, su faire un beau bébé, plein de vie et de
santé, à l’image de mes deux sœurs, Henriette et Marie-José.
Je
devrais me souvenir de leurs voix, de leurs chagrins, de leurs rires, de leur
figure ronde et rose et de leurs mains potelées de petites filles, encore un
peu bébé ; de leur tendresse pour cette petite sœur nouvelle venue, aussi,
même si je leur prenais un peu de place dans le cœur de leur papa et de leur
maman.
Est-ce
que j’avais une grand-mère, un grand-père, une famille, une vraie, comme tout
le monde ? Est-ce que j’ai oublié tout cela ou bien cela n’a-t-il tout
simplement jamais existé ? J’ai peut-être tout oublié pour ne pas éprouver
trop de douleur à me souvenir. Je n’ai pas eu le choix : personne n’était
là pour m’aider à me remémorer mes premiers mois d’existence en me les
racontant. Je n’ai pas non plus caché au fond d’un tiroir un cahier qui
évoquerait ma naissance, mon premier sourire, ma première dent, mes premiers
pas, mes premiers mots, mes premières maladies infantiles, comme si le destin
s’était véritablement acharné à tout effacer. Et pourtant, ne sont-elles pas
capitales ces premières heures, ces premiers jours, ces premières semaines de
notre vie ? Ne sont-elles pas indispensables pour mener à bien cette vie
qui nous a été offerte bien malgré nous ?
Ma
naissance était-elle le fruit d'un amour partagé ? Etait-elle attendue,
souhaitée, ou est-ce seulement la fatalité qui donnait encore plus de soucis à
des parents sans moyens pour nourrir une bouche de plus ? J'arrivais en
troisième position et j'étais encore une fille, la troisième ; peut-être
que ce père qui ne laisse dans mon cœur aucune trace souhaitait ardemment un
garçon ? Je ne sais rien de tout cela, sauf que j'ai été ce déclic qui fit basculer
cette famille dans la déchirure bien malgré moi, en laissant d'un côté des
parents sans enfants, et de l’autre, des enfants sans parents.
J’avais
11 mois quand la DDASS est venue nous retirer, mes sœurs et moi, à nos parents,
en juillet 1943. Elles ont donc passé 3 et 4 ans avec mes parents et ont connu
des moments qu’il ne m’a pas été donné de vivre. J’ai lu cette information dans
mon dossier de placement. Curieusement, de cette date à celle de mon départ
dans une famille d’accueil, je n’ai rien trouvé, aucune trace de mon passage
dans une pouponnière ou autre.
Ce
que je sais, en revanche, c’est qu’à l’époque où je suis née, pendant la
guerre, tout était difficile. J’ai dû recevoir un minimum d’amour, pour
survivre.
Les
frères et sœurs qui nous ont suivies étaient placés immédiatement, les parents
étant déchus de leurs droits sur les enfants nés ou à naître, à cette époque.
Dès leur naissance, l’administration réagissait. Je ne suis pas sûre que nous
ayons été mieux élevés ainsi qu’avec nos parents. Maintenant, d’ailleurs,
l’administration essaye de maintenir coûte que coûte les enfants avec leurs
parents.
Autre
époque, autres mœurs. Pour moi, cela s’est traduit par une enfance déchirée,
presque volée.
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C |
’EST
par un 18 décembre 1944 que je naquis pour la deuxième fois et c’est là que
commencent ma vie et mes souvenirs, parce qu'à partir de cette date, si j'étais
trop petite pour vraiment me souvenir, j'avais une « maman » de
substitution pour m'aider à me souvenir que j'étais blonde avec des grands yeux
bleus, que j'étais belle, intelligente et très bavarde, que j'avais deux ans et
deux mois et que je m'appelais Marie-Hélène. J'avais même la chance de posséder
un nom de famille… qui n'évoquait rien, mais c'était déjà quelque chose.
J'avais quand même appartenu à quelqu'un auparavant !
Maman…
je l'appellerai ainsi tout au long de mon récit. C'est un hommage que je dois
lui rendre, car si elle n'était pas ma mère biologique, elle remplit tout au
long des années de ma vie le rôle parfait d'une mère aimante, pleine d'amour,
de tendresse, de compréhension. Elle a rendu mon existence possible et là
j'étais souhaitée, attendue ; elle avait besoin de moi pour donner un sens
à sa vie rendue monotone très récemment par la mort subite de sa mère avec qui
elle partageait son temps. Et moi, j'avais besoin d'elle pour exister.
A
notre époque, nous dirions qu'elle était une femme célibataire. J’admirais son
intelligence remarquable et j’aurais aimé être sa fille biologique. Elle avait,
après la mort de sa mère, songé à élever un enfant. C'est comme cela que ce 18
décembre 1944, mon destin allait être tracé.
Après
avoir annoncé la bonne nouvelle de ma venue au voisinage, un voisin attela sa
carriole à ses chevaux pour partir à la ville voisine. J'aimerais me souvenir
de cette première rencontre, de ce premier regard échangé, de cette première
étreinte, de ce premier baiser du haut de mes deux ans ; je ne savais pas
qu'elle me choisissait pour être son enfant. Je ne savais pas encore que ce
même soir, j'allais mettre mes bras autour de son cou pour lui donner ce doux
nom de « maman ». Je ne savais pas encore que moi aussi, je la
choisissais pour être ma « maman » de cœur. Avant de venir me
chercher, elle avait dû remplir des papiers officiels et prendre possession de
mes effets personnels, qu'elle avait déposés dans un petit café, proche du lieu
de rendez-vous. Puis elle s’était rendue le cœur léger (mais un peu angoissé,
je suppose) à notre premier rendez-vous.
Et
là, première aberration de l'administration, je ne devais en aucune façon
partir avec les vêtements que j'avais sur moi, mais faire un échange avec les
effets restés dans ce petit bistrot. Heureusement, nous étions tombés sur des
fonctionnaires assez compréhensifs qui acceptèrent quand même de laisser une
jeune fille nous accompagner pour l'échange des vêtements, évitant ainsi un
aller-retour à ma nouvelle maman. C'est ainsi que je me suis retrouvée
entièrement nue au milieu d'un petit café, sans pour autant rougir de honte.
Puis nous sommes parties vers mon destin, vers ce qui allait être le lit de mon
enfance et de mon adolescence. Ma première confrontation avec le voisinage fut
couronnée de succès.
J'était
jolie, polie, propre, je ne savais pas encore que parmi ces voisins, un allait
compter plus que les autres et marquer ma petite enfance d'un geste d'amour
tant de fois répété. La maison était modeste mais accueillante : au milieu de
la table de cuisine trônait une lampe à pétrole en porcelaine qui, aujourd'hui
encore, décore mon univers. Nous étions toutes les deux. Elle avait la
quarantaine, petite, un grand front intelligent, avec des cheveux longs tirés
en arrière par un gros chignon, les yeux bleus. Sur une chaise, près du feu, un
gros chat dormait, roulé en boule. Non loin de là, sur l’angle du buffet, une
tourterelle nous surveillait du coin de l'œil, prête à s'enfuir au moindre
mouvement.
Doucement,
je prenais possession de mon nouveau lieu d'habitation. Il se faisait tard,
nous avons dîné en tête à tête et comme un bateau qui entre au port, après
avoir vogué sur une mer houleuse, je me suis retrouvée apaisée, bordée dans un
lit douillet, mes bras passés autour de son cou en chuchotant pour la première
fois dans mes souvenirs le délicieux vocable, que je ne me lassais pas de
murmurer : « maman »… Je naissais à la vie !
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C |
ETTE
période de mon enfance restera à jamais dans ma vie, certainement, la plus calme, la plus stable. Nous
habitions une maison fermée par une porte avec une grande cour où je pouvais
jouer sans risque dans un petit village coupé en deux par une nationale qui
faisait office de frontière. De notre côté, une petite épicerie trônait dans la
rue principale : c'était le seul lieu de rencontre public dans cette partie du
village. De l'autre côté, il y avait la mairie, l'école, l'église, le
boulanger, le café-épicerie et bien qu’il n’y ait qu’un nom pour tous les
villageois et que géographiquement ils habitent tous un même lieu, ils ne se
côtoyaient que très rarement, sauf peut-être chez le boulanger, à la mairie et
le dimanche à la messe. A l’école, aussi, pour ce qui nous concerne, ainsi qu’à
l’église et aux cours de catéchisme, mais là, la frontière était
différente : les autres ne jouaient pas avec nous, « ceux de la
DDASS ». D’ailleurs, je n'en étais pas encore là. J'étais encore trop
jeune pour ces « mondanités » et je restais avec maman du côté de
« notre » village. De l'autre côté de la rue, à quelques mètres,
vivait un vieux monsieur, veuf, seul dans sa grande maison. Quand je pense à
lui maintenant, cinquante ans après, il représente à mes yeux le grand-père
type des années 1900 : comme j'aimerais encore aujourd'hui qu'ils soient ainsi
nos grands-pères ! Il émanait de lui une douceur, un calme étonnant avec sa
moustache qui nous caressait le visage à chacun de ses baisers, toujours de
bonne humeur… Il était bûcheron et m'emmenait dans les bois lorsque son travail
ne comportait aucun risque et moi, je me croyais aussi forte que lui lorsque je
prenais de jeunes pousses et les arrachais.
Que j'aimais ces longues journées dans les bois !
Aujourd'hui
j'ai compris mon attachement à ces grandes étendues d'arbres qu'on appelle bois
ou forêts.
En
dehors du temps passé, ce grand-père hors du commun avait un chien marron et
blanc surnommé Margot et… des talents de pâtissier. Tous les matins, sans
exception, pendant des jours, des semaines, des mois, je refaisais le même
geste : à peine réveillée, je me levais et j'ouvrais le placard de la cuisine
et là, merveille, une petite galette, toute fraîche et chaude m'attendait dans
un petit plat en aluminium avec deux anses. Cette galette, il l'avait préparée
avant son départ au bois pour ses longues journées, pour moi, pour moi seule.
C'était sa manière à lui de me dire bonjour, de me dire merci pour le rayon de
soleil que j'avais apporté dans sa vie.
Je
coulais entre lui et maman une vie paisible, heureuse ; je faisais leur fierté.
A maman parce que j'étais la petite fille qu'elle n'avait jamais eue, et à lui
parce que j'étais un éclat de rire dans sa vie solitaire. Il est vrai que
j'étais très bavarde ; s'il avait dû me supporter toute la journée, il
aurait vite renoncé.
J'étais
arrivée brusquement dans ce milieu familial, très croyant et pratiquant. Le
dimanche, c'était la fête, l'occasion de mettre mes plus beaux vêtements pour
aller à la messe. Là, maman rencontrait plein de gens à qui elle me présentait,
fière de cette petite fille qui comblait sa vie solitaire. Nous avions notre
place à l'église, toujours la même. Il ne fallait pas se retourner pour voir
les gens, cela ne se faisait pas ; j'enviais ceux qui se trouvaient au dernier
rang. Nous n'étions qu'au troisième après le chœur, si bien que, comme maman se
mettait contre l'allée et que dans le chœur se tenaient les hommes, je n'avais
dans mon champ de vision que des dos d'hommes, tantôt assis, tantôt debout. Il
n'y avait qu'au moment de la communion que je pouvais voir les fidèles passer
devant notre rang dans l'allée centrale pour se rendre à la communion.
Oh
! bien entendu, il m'arrivait de risquer un regard, de me retourner vite fait…
Nous
n’allions pas à l'église seulement le dimanche, tous les mois de mai, chaque
année, nous nous y rendions une fois par semaine le soir après le repas pour
fêter la vierge. Nous appelions cela « le mois de Marie ». A peine
arrivée, je m'endormais et ne me réveillais que pour rentrer chez nous, aussi
n'ai-je conservé aucun souvenir de ces moments-là.
De
temps en temps, deux filles plus grandes venaient en vacances. Elles vivaient à
Paris avec leur mère, divorcée. La grande avait 5 ans de plus que moi et la
deuxième 3 ans de plus. La plus jeune m'attirait plus, elle passait beaucoup de
temps avec moi, mais je garde un souvenir très vague de ces moments passés
ensemble. Leurs deux prénoms restent tout de même dans ma mémoire : Jacqueline
et Andrée.
Elles
avaient l’habitude de venir passer les vacances scolaires chez maman bien avant
mon arrivée. En ces temps de restriction, il était plus facile de trouver de la
nourriture dans les campagnes qu’à la capitale.
J'étais
heureuse et rien ne venait troubler ma croissance ni mon évolution. Maman était
très affectueuse et cela me suffisait. Je ne me posais aucune question ; cela
aurait pu durer mille ans ainsi. Pourtant, un jour de février, notre vie allait
changer.
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A |
UJOURD’HUI
est un jour spécial : nous sommes à la fin du mois de février 1947. Bien qu'il
ne fasse pas chaud, le soleil pointe à travers les nuages ses premiers rayons
encore timides. Il règne à la maison un air de fête.
Maman
m'a confié un secret en se levant : elle me laisse à la garde de pépère pour
aller chercher deux petites filles qui partageront notre vie et qui, en somme,
seront mes « sœurs de lait ». Elle s'était entendue avec un voisin
pour partir au début d'après-midi et moi je fus déposée en face chez pépère qui
eut bien du mal à supporter mon impatience, laquelle dura jusqu'à la fin de
l'après-midi. Le jour commençait à baisser quand elle revint ; je vis passer le
camion et courus aussi vite que me le permettaient mes petites jambes.
Elles
avaient eu le temps de rentrer dans la cuisine, je les découvris serrées l'une
contre l'autre, pleurant doucement. Mon Dieu, qu'elles avaient l'air
malheureuses, et misérables ! Il y
avait la grande, Colette, qui serrait contre elle une poupée et un tricot
commencé : elle était brune, grande, maigre. Chaque fois que je voulais m'approcher
d'elle, elle m'évitait, me repoussait, tout en continuant à pleurer. L'autre,
c'était Muguette, petite, maigre, avec un tout petit visage sans expression,
une touffe de cheveux magnifiques, mais qui, paradoxalement, la rendaient
encore plus misérable.
En
fait, Colette avait neuf ans, Muguette, six ans. Maman fit, à mon avis, ce
qu'il y avait de mieux : elle nous mit à table. Muguette ne savait pas à quoi
servaient cuillère et fourchette et mangeait sa soupe à pleines mains. J’appris
plus tard que chez elle, elle mangeait ainsi, dans la gamelle du chien. Maman
ne dit rien, elle restait muette de stupeur.
Ce
repas un peu tendu, où chacune regardait l'autre, une fois terminé, maman
déshabilla Muguette pour la mettre au lit. Elle était maigre, chétive, avec de
toutes petites mains, de tous petits pieds, c'était effarant et réel puisque,
adulte, elle n'a jamais dépassé la pointure 32. Mais moi qui était spectatrice,
je m'exclamai : « Regarde, maman, on dirait des petites pattes de
grenouille ! » Je ne savais pas que cette remarque allait la suivre très,
très longtemps. Nous allions l'appeler plus souvent « la grenouille »
que Muguette. Ce n'était pas un signe de méchanceté ou de moquerie, au
contraire, pour nous c'était un nom de tendresse, car toutes nous avons aimé,
choyé, entouré cette petite fille hors du commun de beaucoup d'amour. Les
petites filles arrivaient tout droit de chez leurs parents où une voiture était
allée les chercher pour les conduire à l'assistance publique. Ce même jour, les
parents allaient aux obsèques d'un petit frère. Beaucoup d'enfants décédèrent
dans cette famille, faute de soins. L’un des deux parents était aveugle.
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M |
AMAN
était allée les chercher à l’assistance publique. Il y avait également un frère
qui se situait entre Colette et Muguette.
L'administration
avait demandé à maman de les prendre tous les trois, mais maman, vivant seule,
pensait qu'elle ne pourrait pas donner à un garçon l'éducation qui lui
convenait et qu'il serait préférable qu'il soit dans une famille en couple,
avec un homme dans la maison. Il fut donc placé dans une autre famille, mais dans le même village, si bien
que nous nous voyions tous les jours. Tous les trois appelaient maman « ma
tante ».
Mon
premier souvenir d'enfant remonte à l'arrivée de ces deux petites filles ; tout
ce qui s'est passé avant correspond au récit que maman m'en fit plus tard. Je
pense avoir tout effacé de la période précédente parce que cela devait être
trop difficile. Si bien que je ne me posais pas de question, maman était pour moi
ma mère biologique qui accueillait des enfants. J'étais la seule à l'appeler
maman, ce qui, inconsciemment, me confortait dans mes croyances. Je n'étais pas
d'âge scolaire et n'avais pas encore eu l'occasion de voir que nous ne portions
pas le même nom.
Le
lendemain matin de l'arrivée de Muguette et Colette me permit d'être confrontée
à ma première grande désillusion car lorsque j'ouvris le placard comme chaque
matin, plus de galette : ce qui était possible pour une ne l'était plus pour
trois. Ce fut ma première leçon de partage. La petite galette du matin fut
remplacée par une grande le dimanche que pépère apportait au fond de son panier
gris recouvert d'un torchon à carreaux rouges et blancs. Jamais il n'oubliait
un dimanche et il restait avec nous pour la manger. C'était la fête. Notre vie
à trois plus maman était paisible, après les premiers moments d'adaptation,
bien qu'il y ait un peu de chamaillerie, mais guère plus que dans une famille
normale où tous les enfants sont d'un même lit. Cette harmonie fut cependant de
courte durée car peu de semaines après leur arrivée, Muguette tomba malade,
très malade. Le médecin appelé un soir décela une méningite associée à une
broncho-pneumonie ; il ne parla pas d'hospitalisation, lui donna un traitement,
lui fit une piqûre d'eau de mer. Elle était tellement maigre : elle pesait à
peine 11 kilos à 6 ans ! Le médecin demanda à maman de le rappeler le lendemain
matin.
Maman
la veilla toute la nuit. Elle était très croyante et la veilla en passant sur
son front un mouchoir imbibé d'eau de Lourdes. Au milieu de la nuit, elle s'est
rendue compte que quelque chose d'insolite se passait : Muguette avait des
difficultés à avaler. C'est à ce moment là que maman vit quelque chose de rouge
dans sa bouche ; elle prit une compresse pour lui retirer l’intrus et trouva un
long ver qu'elle enleva. C’est ce qu’on appelait « un vers méningé ».
Quelle horreur !
Le
médecin lui avait demandé d'appeler le matin pour l'informer de l'état de la
petite, ce qu'elle fit, en disant que son état n'avait pas empiré, qu'il était
stationnaire.
Muguette
est restée malade plusieurs mois. Elle garde encore aujourd'hui des séquelles
de cette longue maladie : retard psychique, retard scolaire, retard de
maturité, mais elle est en vie. Quand le médecin avait demandé à maman de lui
téléphoner le matin, il pensait que la petite ne passerait pas la nuit ; pour
lui, c'était un miracle qu'elle fût encore parmi nous. Nous savions qu'il ne
fallait pas faire de bruit, être très sages pour qu'elle se repose ; aussi, ce
fut pendant plusieurs mois notre marque d'amour pour elle car nous ne la voyons
très peu. C'est aussi à elle que je dois ma passion du découpage, que j’ai
d’ailleurs transmise à mes enfants : quand il faisait trop mauvais temps pour
être dehors, nous passions le plus clair de notre temps à découper des
catalogues de magazines de mode.
Notre
vie toutes les quatre était agréable. Colette allait à l'école et nous, les
petites, passions notre temps à la maison. Nous n'avions pas d'électricité mais
une lampe à pétrole nous suivait dans toutes les pièces de la maison. Il y
avait la buanderie, où maman faisait la lessive dans un grand baquet en bois
posé sur un trépied ; parfois nous nous amusions à courir autour, parfois nous
faisions tout basculer et maman n'avait plus qu'à ramasser le tout et
recommencer. Des bêtises de gosses qui nous valaient une fessée…
A
chaque vacance scolaire, Jacqueline et Andrée venaient passer quelques jours
avec nous. Leur maman de Paris prenait le train pour les emmener. Nous étions
heureuses, nous ne nous posions pas de questions ; nous étions trois familles
différentes mais l'harmonie régnait dans notre maison.
De
temps en temps, il y avait une dame jeune, belle, blonde aux yeux bleus qui
venait voir maman. Simone arrivait le soir par le train de Paris, tard, à
l'heure où il était presque temps pour nous d'aller au lit. Elle nous apportait
des bonbons mais surtout, elle nous donnait des boutons en bois peints avec des
fleurs. J'ai un vague souvenir d'elle : elle parlait des heures avec maman,
tard dans la nuit pendant que nous dormions. Une jeune femme magnifique, aux
longs cheveux qui descendaient en cascade jusqu’au milieu du dos… Et puis un
jour, elle n'est plus venue, je ne l'ai jamais revue. Je me souviens qu'elle
était belle, élégante, gentille : maman l'avait élevée quelque temps quand elle
était petite.
|
J |
E
grandissais. J'avais désormais 6 ans, l'âge d'aller à l'école. Muguette y
allait aussi, puisqu'elle avait un an de plus que moi, mais seulement de temps
en temps, selon son état de santé. Quand elle y allait, l'instituteur avait des
instructions communiquées par le spécialiste qui la suivait : il ne devait
pas la contrarier mais au contraire la laisser se promener si elle en avait
envie. Dans une classe de trente enfants, ce n'était pas chose aisée.
Quant
à moi, il ne me fallut pas beaucoup de temps pour être confrontée à la
méchanceté de mes petits camarades de classe, si camarades il y avait. J'appris
très vite que maman n'était pas ma mère, que nous n'étions que des gamins de
l'Assistance publique. Ce qui nous représentait aux yeux des autres enfants
comme ayant une tare, faisant de nous des gens peu fréquentables. Nous portions
les mêmes vêtements : tabliers noirs, grandes capes bleu marine avec capuche,
et des galoches aux pieds. La seule note gaie de notre tenue se nichait dans un
tout petit liseré rouge ou bleu sur notre tablier noir. De temps en temps, les
enfants oubliaient notre condition et nous acceptaient dans leurs jeux, ce qui
constituait pour nous de précieux instants de joie. Cela étant, nous n’avons
jamais eu véritablement notre place dans le village.
Je
continuais à appeler celle qui nous élevait « maman » et ne lui
disais pas que je savais, pour ne pas lui faire de la peine et aussi par esprit
de conservation. J'avais peur qu'elle ne se sente plus autant engagée et
qu'elle m'aime moins. C'est un sujet que nous n'avons jamais abordé pendant mes
années d'enfance. J'avais tort, elle aimait avant tout les enfants et
n’établissait aucune différence entre nous trois.
Nous
étions tous aux petits soins pour Muguette et prenions bien souvent ses propres
bêtises à notre compte pour ne pas qu'elle se fasse gronder ; maman n'était pas
toujours dupe, mais rentrait dans notre jeu et dans ces cas-là, la sanction
était moindre. Un jour, nous avions fait une mauvaise expérience : excédé par
les promenades continuelles de Muguette dans la classe, l'instituteur lui avait
donné l'ordre d'aller faire des tours dans la cour. Cela l'avait contrariée et
elle eut une rechute méningée.
Par
la suite, nous avons déménagé. Pépère, qui possédait une maison et une grange,
s'était aménagé une cuisine et une chambre dans cette grange et s'y était
installé. Il avait consenti à vendre sa maison principale en viager à maman ;
nous n'avions pas loin à aller car il y avait juste la route à traverser. Nous
avons d'ailleurs déménagé à la brouette. La maison était plus grande et…
nouveauté pour nous, il y avait l'électricité. L'eau, nous allions la chercher
au puits au fond du jardin. C'était loin et donc difficile de rapporter les
seaux pleins. De plus, la margelle du puits n'était pas en hauteur mais à ras
de terre : je ne sais comment nous ne sommes jamais tombées dans ce puits.
Aujourd’hui encore je reste obsédée par les puits, suite à ces craintes. Quand
mes enfants étaient petits, j’ai compris rétrospectivement ce qui aurait pu
nous arriver et ai tout cadenassé chez ma mère, pour éviter l’accident.
J'ai
commencé à prendre part aux lessives à l'âge de 8 ans et j'aimais cela car
j'avais les mains dans l'eau. Tous les enfants aiment cela. Maman était malade
et nous nous débrouillions, Colette et moi, avec bien du mal quand même. Nous
faisions bouillir le linge sur la cuisinière et ensuite nous nous installions
près du puits avec le baquet en zinc sur trois pieds – le chevalet – car nous
n'avions pas la force de tordre les gros draps en lin qui pesaient si lourd et
là nous tirions des seaux et des seaux d'eau pour rincer.
Nous
étions toujours occupées ; nous avions des poules, des lapins, des chèvres… L'été,
nous glanions dans les champs après le battage des céréales : c'était à celle
qui aurait la plus grosse botte. Nous rapportions des grands sacs d'herbe pour
les lapins. L'hiver, il y avait aussi la corvée de bois.
Et
puis un dimanche midi, pépère est arrivé tout triste : sa compagne Margot, sa
petite chienne, l'avait quitté, morte de vieillesse. Elle était âgée mais ils
avaient vécu longtemps ensemble ; ils partaient tous les matins dans le bois,
où il coupait des arbres, et ils rentraient le soir. A côté du bois, il y avait
une carrière de sable avec des wagonnets sur des rails. Cette carrière était
exploitée par un homme que nous appelions « le terrassier » et avec
pépère, quand ils avaient besoin, ils s'aidaient mutuellement. Il était marié
et avait trois enfants : nous nous voyions quelquefois chez l'un ou chez
l'autre, le dimanche. Un curieux bonhomme.
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T |
ANTE
Hélène, la sœur aînée de maman, était veuve et âgée d’au moins dix ans de plus
qu’elle. Elle ne devait pas tellement aimer les enfants. Elle n'en avait pas et
n'était pas d'accord sur l'affection que maman nous manifestait ni sur le fait
que je dormais avec elle ; mais même si maman me mettait dans mon lit le
soir, systématiquement elle me retrouvait dans le sien le matin.
Cette
tante Hélène arrivait souvent le dimanche matin ; maman était levée et nous,
nous étions tous dans son lit. Nous écoutions cette mégère dont maman n'avait
rien à faire car pour ne pas se fâcher avec sa sœur, elle la laissait dire. Et
la fois suivante, quand elle revenait, rien n'avait changé.
Les
gens du village ne nous faisaient aucun mal mais témoignaient d'une évidente
indifférence à notre égard, à l’exception d’une vieille dame – Madame Perrier –
que tout le monde appelait « Mémère Perrier ». Elle faisait des lessives
chez les gens et ne savait ni lire ni écrire ; elle était très gentille avec
nous et vouait une véritable adoration à Muguette.
Nous
avions l'habitude d'aller lui faire un bisou tous les soirs en sortant de
l'école car sa maison se trouvait sur notre passage. Un soir d'hiver, elle ne
répondit pas ; pour nous elle était absente. Le lendemain, toujours pas de
réponse. Alors, en rentrant chez nous, nous avons dit à maman : « tu
devrais aller voir, peut-être qu'elle est malade ? »
Je
crois que ce jour-là, nous lui avons sauvé la vie : maman est arrivée et
l’a trouvée couchée, sans feu, incapable de se lever, ni pour boire ni pour
manger, seule avec 40 de fièvre depuis 2 jours. Maman la ramena à la maison et
nous l'avons soignée pendant plusieurs semaines.
Un
soir de ce même hiver, pépère n'est pas rentré. Il faisait nuit et il n'était
toujours pas là. Maman est allée chercher les hommes de la ferme d'à côté pour
qu'ils l'accompagnent au bois. Quand on est bûcheron, on est toujours à la
merci d'un accident. Après plusieurs heures de recherche, ils le trouvèrent par
terre, inconscient, et allèrent chercher une brouette à la carrière pour le
ramener chez nous. Il était victime d'une congestion cérébrale, paralysé d'un
côté. Il avait perdu l'usage de la parole. Seuls ses yeux nous faisaient
comprendre qu'il savait et qu'il nous reconnaissait. Il mourut 7 jours plus
tard.
Maman
nous autorisa à venir lui dire au revoir. Je lui demandai de « lui mettre
des chaussettes car il avait froid aux pieds » ; elle accéda à ma
requête, pour ne pas me contrarier. Ce fut ma première confrontation avec la
mort.
Les
mois, les années passaient…
Colette
et Jacqueline ont fait leur première communion ensemble ; leur mère était seule
puisque divorcée. Elle a demandé à maman que les deux filles communient en même
temps, ce qui ne posa pas de problème. C'était une maman très gentille, nous
l'aimions beaucoup. Nous ne pouvions pas savoir qu'elle nous quitterait si vite
et que nous serions, pour des années, séparées de ses filles. Peu de temps
après la communion, en détachant des cravates au trichloréthylène chez ses
patrons, elle fut prise d'un malaise entraînant une chute dans l'encadrement
d'une porte. Elle mourut quelques heures plus tard, d'une fracture du crâne.
Maman
a tout essayé pour pouvoir finir de les élever mais le père qui ne s'était
jamais inquiété d'elles et qui avait eu des mots à ce sujet avec elle ne
s'occupa nullement de leur bonheur ; au contraire, il prit sa revanche et
imposa aux deux filles une belle-mère dure, implacable, qui avait ses propres
enfants et n'avait aucunement l'intention de se charger d'elles. De plus, il
interdit tout contact avec maman. Nous ne les avons donc plus vues jusqu'à leur
majorité, date à laquelle elles ont repris contact avec maman, après neuf
années de séparation.
Entre
temps, nous prenions de l'âge : Colette est partie pendant deux ans dans le
Tarn dans une école ménagère où elle apprit à faire un peu tout et où elle a
profité du climat. Elle n'est pas en excellente santé, elle est frêle et maman
a eu du mal à la laisser partir. Elle nous donnait souvent de ses nouvelles
puis un jour, elle est revenue.
Ce
fut au tour de Muguette de partir ; un départ reporté à plusieurs reprises car
à chaque fois, elle tombait malade. Après plusieurs essais, elle finira par
partir et là, maman aura beaucoup de mal à supporter cette séparation. Elle a
tellement donné d'attention à cette enfant qui n'avait pas beaucoup de chance
de survivre à ses méningites… Bien sûr, son niveau intellectuel n’était pas
très élevé et elle n'avait pas la maturité de son âge. Aucune évolution n'était
à prévoir, la maladie avait causé d’irrémédiables dégâts.
Elle
est partie en montagne, à Chambéry. Elle resta deux ans sans revenir puis
revint à chaque vacances scolaires pendant les quatre années où elle résida à
Chambéry. La première année, je suis restée seule avec maman : je l'ai souvent
vue pleurer tellement elle se faisait du souci pour Muguette. Parfois nous
faisions des parties de jeux de société le soir ; c'est ainsi que j'ai appris à
jouer au Jacquet. Puis ce fut mon tour de partir. Heureusement, maman a
toujours travaillé deux jours à la poissonnerie du village mais la maison a dû
lui paraître bien vide et bien triste sans nous. Je pensais qu'elle demanderait
un autre enfant à la DASS. J’ignorais que j’irais de surprises en surprises…
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L |
ORS
de mon départ, le fait que maman continuait à travailler deux jours par semaine
ne m'amenait pas encore à penser que ce travail la conduirait vers vingt six
ans de bonheur.
Pour
l'heure, j'en étais à mes propres préoccupations : je partais pour trois ans à
Compiègne avec un retour prévu aux vacances scolaires et l'avenir était à
nouveau pour moi inconnu, à ceci près que douze ans plus tôt, j'en avais à
peine conscience, tandis que désormais l'appréhension était bien présente.
Heureusement, je n'étais pas la seule à être en première année de CAP, ni la
seule à arriver un peu « paumée ».
Je
savais que ce lieu de vie et cette vie en groupe allaient durer trois ans
minimum. Nous habitions à l'intérieur de l'hôpital général, au deuxième étage
d'un pavillon en « L ». Au rez-de-chaussée se trouvait un foyer de
jeunes enfants de la DASS. Au 1er
étage, un service de pouponnière pour des bébés malades. Et au deuxième
étage, notre dortoir. Le réfectoire était aménagé au-dessus d'adultes
handicapés. La cuisine se situait au rez-de-chaussée. Assez souvent, sœur
Françoise, responsable des bébés, montait pour nous prier de faire silence.
Aménager une pouponnière juste au-dessous d’un dortoir d’adolescentes me
paraissait totalement stupide. Sans être particulièrement dissipées, nous
faisions forcément trop de bruit pour la quiétude des bébés.
Nous
avons été accueillies par les anciennes, qui pour certaines, étaient âgées de
dix-neuf, vingt ans. Elles connaissaient les lieux, les obligations du lieu de
vie et avaient tout pouvoir sur nous, âgées tout juste de quatorze ans ; aussi
nous sommes-nous trouvées très vite les domestiques attitrées de ces
demoiselles sans scrupules. En plus, nous étions encadrées par deux éducatrices
sans aptitude professionnelle, plus intéressées par les militaires croisés dans
le parc du château que par notre bien-être.
Nous
étions responsables du ménage des lieux, nous fonctionnions avec des horaires
d'étude et partions en classe en rang deux par deux. Aussi, ces tâches
ménagères que nous aurions dû effectuer par roulement à une vingtaine, nous
n'étions que six ou sept à les accomplir vraiment. Cette première année fut
heureusement pour moi assez courte. Au bout de deux mois de cette cohabitation
pas toujours éducative ni égale pour tous, j'ai dû quitter ce lieu pour
traverser la cour de l'hôpital et changer de pavillon car j'étais très malade :
après une angine mal soignée, je souffrais de rhumatismes articulaires aigus
déformants qui avaient atteint le cœur avec des battements toujours en
accélération et des résultats d'analyse de sang vraiment très mauvais. Malgré
tout cela, j'ai rencontré au cours de mon séjour des enfants plus malades
encore et qui mouraient très jeunes.
Maman
m'avait appris à tricoter très tôt. J'ai donc occupé mon séjour de plus de
trois mois dans ce service à tricoter pour les gens qui étaient malades ou pour
ceux qui venaient en visite. J'ai passé mes vacances de Noël loin de maman pour
la première fois et j'ai vécu ce triste Noël à l'hôpital, auprès des autres
enfants malades. Il y en avait un de neuf ans que le service avait gardé pour
les fêtes et dès que celles-ci furent passées, une ambulance est venue le
chercher pour le conduire à Paris. Nous avons appris qu'il n'était pas parvenu
au bout de ce voyage-ci mais au terme de son dernier voyage, vers le ciel… Mon
Dieu, qu'il était beau cet enfant ! Il avait déjà le visage d'un ange. Combien
j'ai été marquée par ce décès…
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P |
OUR
les vacances de printemps, j'ai rejoint durant une nuit les autres filles de
mon pavillon. C'était en hiver, les couvertures de mon lit avaient été
récupérées par quelques frileuses qui n'ont pas eu la décence de me les rendre.
C'est donc sans couvertures que j'ai passé ma première nuit de retour de ma
maladie, pour prendre le lendemain un car qui me permettrait de rentrer en
convalescence chez maman. Laquelle eut bien du mal à me reconnaître et dut
attendre que je reprenne des forces pour m'annoncer une bien mauvaise nouvelle
: le terrassier avec qui nous étions restés liés malgré la mort de pépère
s'était suicidé sans que personne n'en connaisse vraiment la raison. Il avait
trois enfants et j'étais depuis l'âge de neuf ans la marraine du dernier.
Quelle tristesse…
Je
ne voulais rien dire mais je trouvais maman curieusement changée. Je ne
comprenais pas pourquoi. Je la trouvais… plus joyeuse, plus coquette et puis un
homme venait souvent lui rendre visite, presque tous les jours. Elle me dit
qu'il travaillait avec elle à la poissonnerie où elle était comptable. Moi, je
me mis à rêver : s'ils se mariaient, j'aurais enfin le père que je n'avais
jamais eu, et il avait l'air très gentil ! Auparavant chauffeur de taxi,
il avait beaucoup d'histoires à nous raconter. Quand il commençait, il était intarissable
: nous étions suspendus à ses lèvres. Et puis il me fallut repartir en classe,
à la pension. Dire que j'étais ravie n'était pas le mot juste d’autant que je
présageais qu'il me faudrait sûrement redoubler ma première année après ces
quatre mois d'absence. C'est justement avant de partir de la maison pour
prendre le car qui me ramènerait à l'école que maman me demanda si je serais
d'accord pour qu'elle se marie avec Victor. J'étais tellement surprise de voir
mon rêve se réaliser que, folle de joie, je bégayai presque en lui répondant
que j'en serais ravie. Quelle délicatesse de sa part de me poser cette
question ! Elle avait cinquante sept ans, elle aurait naturellement pu ne
rien me demander et faire ce que son cœur lui dictait.
Elle
me promit de m'écrire et de me faire revenir dès que la date de leur mariage
serait décidée ; c'est donc finalement le cœur enjoué que je repartis vers
l'école.
Ils
se marièrent le lundi de Pentecôte mais j'ai bien failli rater ce mariage. La
nièce de maman se mariait le samedi de Pentecôte, donc maman avait demandé une
permission spéciale pour les deux mariages. Cette demande fut mal interprétée
et sur ma permission je devais être rentrée le dimanche soir, ce que je fis. En
arrivant j'expliquai mon désarroi et fut autorisée à reprendre le car pour
assister in extremis au mariage de maman…
Dans
le village qui avait vu naître maman, qui elle-même habitait dans la maison où
elle était née, ce fut vraiment la surprise et le mariage de l'année : pensez
donc, une « vieille fille » de cinquante-sept ans qui se marie avec
un sexagénaire ! Personne, même pas eux, ne savait que malgré leur âge, la vie
leur offrait un magnifique cadeau, puisqu'ils vécurent vingt-six ans d'une vie
commune sans problème majeur.
Ils
avaient, comme tous les couples « normaux », des idées différentes
sur certains points, mais je trouve vraiment remarquable que maman, qui avait
toujours vécu seule, libre de faire ce qui lui plaisait, puisse s'adapter à une
vie à deux où elle ne serait plus seule à décider et devrait obtenir l'avis de
son mari. Fait encore plus troublant, le médecin de maman dut la mettre en
garde : elle pouvait encore avoir des enfants. Elle aurait à l'époque été une
des rares femmes à mettre au monde un enfant à cet âge. Il fallait aussi songer
aux risques encourus par un enfant, si enfant il y avait eu. Ils n'étaient pas
certains du tout de pouvoir l'élever ensemble jusqu'à sa majorité. Ils étaient
suffisamment sensés pour ne pas aller jusque là.
Victor
me proposa de l'appeler « papa ».
Il
avait été marié une première fois mais n'avait pas eu d'enfant. J'étais
curieuse et je voulais savoir comment ils avaient décidé de convoler en justes
noces.
J’appris
qu’il avait remplacé le chauffeur de la camionnette qui effectuait du
porte-à-porte le mardi pour vendre du poisson et maman l'accompagnait pour
peser et tenir la caisse. Après mon départ, elle s'ennuyait et lui dit au cours
d'une conversation qu'elle allait reprendre un autre enfant. Après son travail,
il vint voir maman le lendemain et lui dit : « hier, vous avez parlé de
reprendre un enfant à votre âge ! Pourquoi vous ne me prenez pas, moi ? »
J'imagine
la tête de maman qui lui répondit : « vous n'êtes pas un enfant et
j'ai toujours vécu seule, je ne suis pas habituée à rendre des comptes, à
personne ; il me faut réfléchir ». C'est manifestement ce qu'elle
fit…
C'est
ainsi qu'en ce lundi de Pentecôte 1957, j'assistais à ce mariage auquel je
n'aurais pas pensé quelques mois auparavant. Il faisait un temps magnifique,
maman était vêtue d'un tailleur bleu marine sur un chemisier blanc. Lui avait
sorti le costume pour cet événement. Il se dégageait de ce mariage une
extraordinaire ambiance de bonheur et aussi de pureté, malgré leur âge avancé.
La
voiture des mariés était magnifique, c'était une luxueuse Bentley. Tous les amis étaient là, réjouis de ce mariage inespéré.
Maman était heureuse, lui était attentionné. Comme il était veuf, ils purent se
marier à la mairie et à l'église ; tous deux étaient très bien connus, tant du
maire que du curé. Un vin d'honneur fut servi dans la salle des fêtes du pays
pour tous les habitants de la commune.
La
journée s’apparenta à une joie pour tous mais… il me fallut tout de même
reprendre le chemin de la pension. Pas pour longtemps, toutefois, car les vacances
se profilaient déjà à l’horizon du calendrier.
C'était
donc la fin d'une première année de pension bien chaotique mais pas inutile
puisque mon acharnement à rattraper tous mes retards de cours dus à ma maladie
portèrent leurs fruits : je fus autorisée à passer en deuxième année.
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L |
ES
vacances étaient enfin là ! Nous nous étions promises de nous écrire pendant
les vacances, nous les premières années. Nous étions un peu soulagées car nous
savions que l'année scolaire suivante nous ne retrouverions pas les grandes, ni
les éducatrices incompétentes que nous avions côtoyées toute une année. Ainsi,
je n'ai jamais reçu autant de courrier que pendant ces premières vacances
depuis mon départ de pension.
En
rentrant à la maison, quelle ne fut pas ma surprise de voir que Muguette était
là aussi pour deux mois ! C'est avec bonheur que nous nous retrouvions pour la
première fois au sein d'une vraie famille : maman, son mari, que j'appelais
bien volontiers papa… L'été promettait d'être chaleureux et heureux.
Il
le fut plus encore que je ne pensais car il fut celui de mes premières amours.
Quand je repense aujourd'hui à ces moments d'émotion que j'ai traversés avec ce
garçon, alors qu'il est toujours resté réservé, correct avec moi, me faisant
découvrir des sentiments nouveaux… Nous avons passé un été formidable.
Les
jeunes actuels ne comprendraient pas, ou nous prendraient probablement pour des
idiots, s'ils savaient que notre amour se contentait de baisers, de longues
marches la main dans la main sans jamais songer à aller plus loin ; cela
nous suffisait, nous étions heureux et ces souvenirs restent les plus beaux et
les plus purs, dans la mémoire.
La
seule ombre à notre amour était d'être obligés de nous cacher car si maman nous
avait surpris, elle n'aurait pas compris qu'à quinze ans je puisse avoir un
petit ami. Je crois malgré tout que cela apportait du piment à nos sentiments,
de devoir les vivre cachés. En outre, cela nous entraînait parfois à des
situations plutôt cocasses : un jour que papa et maman étaient partis
faire des courses, nous avions décidé de nous voir à la maison. Nous avions
oublié l'heure et n'avons pas trouvé d'autre solution que de le cacher sous un
grand baquet en zinc placé dans le jardin. Je ne sais plus combien de temps il
est resté là. Assez longtemps pour attraper des courbatures et ne pas prendre
le risque de renouveler l'expérience.
Les
vacances passent toujours trop vite et il fallut bientôt penser à préparer les
vêtements pour un nouveau départ, une nouvelle année dont j'ignorais ce qu'elle
serait. Les adieux s’avérèrent difficiles avec mon amour de vacances…
Mon
arrivée en pension fut couronnée de nouveautés. Pour commencer, je ne
retrouvais pas toutes les filles de l'année passée, celles de ma promotion,
oui, mais parmi celles qui auraient dû passer en troisième année, le
« ménage » avait été fait, et plusieurs d'entre elles renvoyées.
Notamment celle qui m'avait tellement battue l'an dernier que l'on m'avait
découverte inanimée sous un lit. N'était plus là également, ce qui m'ennuyait davantage, celle à qui j'avais eu la bonté
de prêter mon imperméable. Comme ce vêtement nous était donné pour trois ans,
il me faudrait vivre sans pendant deux ans.
Là
ne résidait pas le seul changement : nous avons été accueillies par deux
nouvelles éducatrices, jeunes, Catherine et Claude. Elles étaient toutes deux
fort sympathiques, bien que totalement différentes. Catherine avait la légèreté
d'une danseuse, d'ailleurs elle savait bien danser, et de Claude, il émanait un
calme méditerranéen. J'avais en quelques secondes fait mon choix et c'est vers
Claude que mon attention se porta. Nous ne savions pas à ce moment-là qu'elles
sortaient tout droit d'une école d'éducatrices, qu'elles n'avaient que cinq ans
de plus que nous, que c'était leur premier poste et qu'elles étaient
responsables d'une vingtaine de gamines plus ou moins caractérielles…
perspective qui les angoissait. Elles réussirent à nous le masquer.
Je
crois que d'emblée le courant entre elles et nous passa bien et nous avons
passé une deuxième année enrichissante. Nous avions le sentiment d'exister
vraiment.
Grâce
à Claude, je suis rentrée comme guide dans les scouts de France : tous mes
jours de congés étaient plus ou moins occupés par cette nouveauté et je m’y
sentais bien. C'est là que je me suis liée d'amitié avec une fille prénommée
Marie-Dominique ; elle marqua un épisode assez important de ma vie
d'adolescente puisqu'en souvenir de notre amitié, mon premier fils s'appella
Dominique.
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M |
ARIE-DOMINIQUE
était la belle-fille de ce que l’on appelait alors un « avocat des
faillites » et d'une ancienne infirmière. Je rencontrai ses parents un
jour où elle était malade et où tout notre groupe de guides était allé lui
rendre visite.
Outre
la demi-sœur de Marie-Dominique, âgée de sept ans, son beau-père avait deux
enfants d'un premier mariage : une fille, Béatrice, et un fils, Philippe. En
quelques rencontres, nous étions devenus inséparables, et notre amitié dura
plusieurs années. J'étais souvent invitée à déjeuner chez eux. C'était pour moi
la découverte d'une famille bourgeoise dans l'âme, du côté de son beau-père :
service à table avec une domestique que l'on appelait à l'aide d'une clochette,
changement d'assiette à chaque plat. Il m'arrivait d'être maladroite, de faire
tomber une frite ou d’éprouver bien des difficultés à éplucher un fruit sans y
mettre les mains. Ils faisaient mine d'oublier mes maladresses et étaient
charmants avec moi. Même lui, malgré notre différence de classe. Je me sentais
à l'aise avec eux.
A
la fin de ma troisième année de pension, je suis partie en vacances à Hendaye à
l'occasion du mariage de Philippe. Le repas était servi en Espagne mais je
n'avais pas les papiers nécessaires pour franchir la frontière. Comme un membre
de la famille, une tante de soixante douze ans, souffrante, ne pouvait
participer au repas, nous avons tenté le tout pour le tout en présentant les
papiers « en masse ». De fait, le douanier de service compta les
passeports, puis les occupants de la voiture, et il n'alla pas voir plus loin.
J'ai donc pu participer au repas. Nous avions bien sûr convenu que si cela se
passait mal, nous dirions nous être trompés de passeport et je serais si besoin
rentrée à l'appartement situé à un kilomètre de la frontière.
Je
garde de ce mariage en Espagne un très bon souvenir ainsi que de ces vacances,
pour moi les premières…
Lors
de cette rentrée pour notre deuxième année de pension, entre Claude et
Catherine, il nous fallut peu de temps pour reconnaître qu'aucune comparaison
n'était possible entre leur capacité professionnelle et ce que nous avions vu
l'année précédente. Nous avons toutes passé une excellente année, faite de
sorties, de surprises et de fêtes avec un suivi scolaire à la hauteur de notre
demande. J’ai quand même dû effectuer un nouveau séjour au pavillon d’en face
pendant un mois, à la suite d’une nouvelle angine.
Entre
la pension, les guides, Marie-Dominique et l'école, je n'avais pas le temps de
m'ennuyer. Je ne savais pas encore qu'avec Claude se nouait une amitié qui
résisterait au temps et à la séparation. Nous nous rencontrons toujours avec
autant de plaisir et de simplicité.
A
cette époque, nous ignorions tout cela ; nous étions heureuses, toutes
ensemble, et partîmes en vacances sans nous soucier de la troisième année,
persuadées que Claude et Catherine seraient là pour nous accueillir après des
vacances bien méritées.
J'avais
testé l'amitié de Claude au cours de l'année, son intérêt pour moi, en la
poussant au-delà des limites autorisées. La première fois en refusant de manger
un dimanche soir. Le repas était toujours le même : un œuf au plat et des pâtes
froides, parce que leur température correcte au départ de la cuisine ne
résistait pas au passage de nombreux couloirs et escaliers empruntés avant
d’arriver sur notre table. Je fus donc contrainte de rester à table jusqu'à ce
que mon assiette se vide. Je savais qu'il me faudrait attendre que les autres
soient au lit pour que Claude vienne s'asseoir avec moi, mais avoir la
possibilité de l'accaparer pour moi toute seule quelques instants valait bien mon
attente. Elle n'était pas dupe mais joua le jeu avec moi.
La
deuxième fois, une fille avait simulé un suicide dans la salle de bain en se
barbouillant le bras et le sol d'encre rouge afin d'imiter le sang. La première
fille qui la trouva tomba aussi dans le panneau et devint littéralement
hystérique. Moi aussi, mais pas de la même manière puisque je me mis à rire
sans pouvoir m'arrêter. Je reçus l'ordre de sortir du dortoir, ce que je ne fis
pas. C'est donc avec une paire de claques que je dus m'exécuter. Claude
m'ordonna de m'asseoir sur la dernière marche du haut de l'escalier qui menait
au réfectoire. J'y suis restée assez tard ce soir-là, avec Claude, assise sur
une chaise en bas de cet escalier. Nous n'avons pas échangé dix mots mais tout
en partageant un moment de silence intense ensemble. Cela me suffisait, sans
compter qu'elle s'excusa pour la claque et me gratifia d'un gros baiser avant
de rejoindre mon lit.
Pourtant,
au seuil de ces nouvelles grandes vacances, une petite déception m'attendait :
mes amours de l'été dernier n'avaient pas résisté à une année de séparation.
Quelqu'un avait pris ma place.
Hormis
cette mauvaise nouvelle vite surmontée, je passai cette année-là des vacances
calmes entre papa et maman et mes services de table. J'avais appris pendant
l'année à réaliser des napperons avec de l'étamine et confectionnai des
services de table pour maman et ses amies.
C'est
le cœur léger que je repris la Micheline qui me conduisait pour une nouvelle et
dernière année en pension. Malheureusement, Catherine n'était plus là pour nous
accueillir ; désormais à Paris, elle était remplacée par Bernadette qui ne me
plut pas, d'emblée. Claude était là mais notre joie fut de courte durée : elle
passait un mois avec nous et nous quittait. Elle attendait juste que sa
remplaçante soit nommée.
Ce
mois passa très vite. Notre dernière journée, un dimanche, arriva. Claude
s'était arrangée pour nous avoir des places de cinéma afin de voir « Les
misérables », ce qui n’était pas approprié pour nous remonter le
moral : nous avons pleuré à chaudes larmes. Quand nous sommes rentrées,
Claude n'était plus là, sa remplaçante était arrivée tard dans la nuit. La
soirée fut pénible. C'était aussi la fin de notre meilleure période, durant ces
trois années de pension.
|
A |
U
cours de cette dernière année, je quittai une fois de plus mon pavillon pour le
pavillon d'enfance : une rechute de rhumatismes et les examens en fin d'année,
j'allais devoir mettre les bouchées doubles si je voulais rattraper le retard
et réussir les examens.
Par
ailleurs, un événement inattendu allait m'obliger à changer mon statue familial
; j'avais toujours pensé être une fille unique, orpheline. J'avais même un peu
créé dans ma tête une histoire à mon histoire, aussi quelle ne fut pas ma
surprise quand je fus convoquée au premier étage, au service du foyer, où une
assistante sociale m'attendait avec un gamin de quatorze ans affublé d'un
pardessus d'où dépassait le bas d'un short long et de grandes chaussettes. Il
était blond, aux yeux verts. Pendant que je les observais tous les deux, je ne
remarquais pas la ressemblance évidente entre lui et moi, trop accaparée par
les propos de l’assistante sociale : c'était ma première rencontre avec un
maillon de ma vie, un de mes frères ! Il était de deux ans plus jeune que
moi et nous n'étions pas seuls puisque nos parents avaient eu… dix-sept
enfants ! Quinze étaient alors vivants. J’étais la 3ème, lui le
4ème. J’étais déjà mûre, il n’était encore qu’un petit garçon où
l’on décelait encore des traits poupins.
Quand
ma mère avait formulé une demande de placement, elle avait exprimé le souhait
de se voir confier une orpheline de 3 à 5 ans sans frère ni sœur, de manière à
présenter ultérieurement une demande d’adoption. La DDASS lui a dit que je
convenais, si ce n’est que j’étais âgée de 2 ans seulement, aussi a-t-elle
pensé, et moi également quand elle me l’a raconté, que l’autre condition était
remplie. Apprendre à 15 ans que j’avais eu 16 frères et sœurs constitua un
violent choc émotionnel. Je n’en connaissais aucun.
Il
me fallut du temps pour digérer tout cela mais pas pour aimer ce frère tombé du
ciel et avec qui je partageais la même école. Lui était en famille d'accueil
mais nous nous voyions tous les jours à l'école, passions tous nos jours de
congés ensemble, jeudi, samedi après-midi et dimanche. A l’époque, j’étais pour
lui la plus belle fille du monde, me confia-t-il un jour, bien plus tard.
Nous
avons gardé de ce court moment où nos vies se sont croisées, des sentiments
très forts, mais la fin de ma scolarité à Compiègne mit également un terme à
nos rencontres et à nos relations. La vie nous séparait à nouveau. Je ne le
revis que 3 ans plus tard.
J’ai
aperçu un autre de mes frères, quelque temps plus tard. Nous ne recevions pas
d’argent pour nous habiller, la DDASS nous remettait deux fois par an une
« vêture d’été » et une « vêture d’hiver » que nous allions
chercher dans un bureau à Beauvais. On nous habillait selon notre âge, pas
selon notre taille, aussi valait-il mieux être petit puisque les vêtements un
peu chers, les manteaux par exemple, nous étaient offerts tous les 3 ans
seulement.
A
16 ans, venant dans ce bureau pour y recevoir ma vêture de saison, j’ai aperçu
une dame dans le hall, avec un petit blond aux yeux bleus. Les agents
administratifs ont attendu qu’il soit parti pour m’annoncer qu’il s’agissait de
mon frère. Nous étions élevés à 3 km l’un de l’autre et n’en savions rien. On
ne nous a pas permis de nous voir.
Nous
étions tous élevés dans le même département, l’Oise, il eut été facile de nous
rapprocher, de nous réunir sporadiquement. Je n’ai revu ce petit frère que… 20
ans plus tard.
|
M |
ALGRE
mes deux CAP d’employée de collectivité et de repasseuse, je nourrissais un
rêve : devenir infirmière. Nous passâmes donc, maman et moi, de longs moments à
chercher une solution. Heureusement, nos voisins, des retraités avaient un
frère chirurgien qui venait d'ouvrir une clinique à neuf kilomètres. Il
acceptait de me prendre comme fille de salle pendant un an à condition que je
prépare mon concours pour entrer dans une école d'infirmières. J'étais aux
anges : il restait seulement à demander l'autorisation à la DDASS ; pas
une seconde je n'imaginais que cette réponse serait négative ! Elle le
fut, pourtant, au motif que j’étais à leurs yeux trop jeune pour effectuer des
gardes de nuit.
Ma déception était d'autant plus grande qu'il
m'informait m'avoir trouvé une place de serveuse en pharmacie mais à Compiègne,
pour septembre. Mes démarches pour la clinique m'avaient déjà pris du temps :
il m'en restait peu avant de prendre ce travail. De plus, il me fallait trouver
une logeuse chez qui je pourrais habiter en attendant alors pour quelque temps
je fus autorisée à rester à la pension.
La
première famille qui m'hébergea était d'origine allemande : lui était principal
à la poste, elle professeur d'allemand. Ils avaient en garde une fillette d'une
dizaine d'années. J'avais ma chambre, des jours fixes pour laver mon linge, des
horaires très stricts et surtout elle cuisinait le dimanche de la choucroute
et… nous en mangions ensuite au moins quatre fois par semaine.
Je
restais là quelques mois, au moins à deux kilomètres de mon travail. Je
parcourais la route matin, midi et soir, à pied, puis à vélo ; mon travail me
plaisait. Je rentrais chez maman tous les 15 jours, en car ou en train.
Nous
étions trois filles à travailler dans cette pharmacie. Le patron et la patronne
descendaient tenir la caisse les jours de marché. Il y avait quatre hommes :
deux principaux et deux jeunes. J'avais dix sept ans, le plus jeune, seize ans.
Les filles assuraient le ménage pendant une semaine, chacune notre tour. Ces
jours-là, nous commencions de très bonne heure. Le sol était en carrelage vert
et blanc, vraiment très sale après une journée de va et vient. Nous avions de
la poudre à récurer pour nettoyer, il fallait donc rincer afin qu'il ne reste
pas de traces.
De
temps en temps, notre honnêteté était mise à l'épreuve : nous trouvions un
beau matin, pendant que nous faisions le ménage, de l'argent négligemment posé
de part et d'autre. Je ne sais pas comment réagissaient les autres, mais moi je
ne tombais jamais dans le panneau et donnais l'argent aux patrons, quand ils
étaient de retour.
J’aurais
pu être tentée, pourtant, puisque mon travail me rapportait 180 F par mois
alors que la logeuse m’en demandait 240. Quand j’ai commencé à gagner plus,
j’ai pu rembourser ce retard accumulé, en sorte que je n’avais toujours pas de
sous, juste de quoi manger. La DDASS ne m’a jamais aidée et n’a même pas pris
de mes nouvelles. J’avais pourtant 17 ans à cette époque et ils étaient sensés
s’occuper de moi jusqu’à 21 ans, date à laquelle je devenais légalement
majeure.
Parmi
les deux principaux, les supérieurs hiérarchiques des préparatrices et
serveuses, il y en avait un qui vivait une aventure avec une des filles. Tout
le monde le savait… et cela ne nous regardait pas. Il était marié et avait deux
enfants, dont une fille que je connaissais bien puisqu’elle était avec moi dans
un groupe aux guides de France. Il n'acceptait pas que nous discutions avec la
fille, il devait avoir peur qu'elle nous en parle. Il m'arrivait d'aller
au-devant d'elle le midi. Quand il nous surprenait, il m'envoyait avec l'autre
à l'étage à la réserve. Cela m'était bien égal, nous nous amusions comme deux
petites folles.
Le
patron était sympathique mais témoignait d’une sale habitude : quand il passait
derrière nous pour chercher un produit, il s'arrangeait toujours pour poser ses
mains sur nous. Il ne se rendait peut-être pas compte à quel point son attitude
nous gênait.
Je
garde de cet endroit des souvenirs très précis. J'ai l'impression que si je
devais le retrouver tel que je l'ai quitté, je serais capable de retrouver les
médicaments les yeux fermés.
|
J |
E
vivais quelques flirts sans importance. Ces petites histoires d'amour
n'allaient pas très loin mais me coûtèrent ma place chez la logeuse. Un samedi
soir, sur mon passage il y avait la fête foraine : j'y retrouvai un copain du
moment qui m'invita dans les voitures tamponneuses. J'en oubliai l'heure. Quand
je rentrai, tout le monde avait fini de manger et quelques jours plus tard, on
me demanda de changer de logeuse.
On
sait ce que l'on perd, on ne sait pas ce que l'on gagne ! J'allais
l'apprendre à mes dépends, et très vite. Mes nouveaux logeurs étaient, lui
marchand de vélos, elle femme au foyer. C’est d’ailleurs chez lui que j’achetai
mon premier vélo…
Ils
avaient quatre filles dont les plus jeunes, âgées d’une quinzaine d'années,
étaient jumelles. Nous étions plusieurs filles à loger là. Je me retrouvai
cependant seule au deuxième étage de la maison. Ma chambre avait été aménagée
dans un coin du grenier. C'était bien ma chance, moi qui était peureuse ! Il
m'arrivait de ne pas pouvoir m'endormir tellement j'avais peur ; je ne
disposais pas de chauffage, sauf un vieux poêle à mazout au milieu de la pièce,
qui fonctionnait une fois sur dix selon la bonne humeur du logeur… lequel
l'allumait au gré de sa fantaisie. Pour me laver, je disposais d’un lavabo dont
l'eau était gelée le matin les jours de grand froid. Je couchais avec pyjama,
pull, veste, chaussettes, pantalon, et j'avais encore froid… froid, et peur.
S’il y avait eu un contrôle de la DDASS, on n’aurait pas accepté cette
situation scandaleuse qui m’a value une grosse angine, plus tard. Mais quand le
médecin est venu, mes logeurs m’avaient fait descendre en bas, dans une chambre
bien chauffée…
Nous
mangions avant eux dans la cuisine, il n'était pas question de demander du rab
; si c'était une cuillerée de purée, ce n'était pas deux. Madame n'était pas
désagréable, mais je n'aimais pas quand elle me serrait la main : on avait
l'impression qu'elle n'était pas animée… aucun ressort. Elle vivait constamment
enfermée et pour rentrer il fallait sonner, puis attendre qu'elle vienne
ouvrir. Cela faillit me coûter cher.
Un
soir, je rentrai à vélo et dès que j'abordai la sortie de la ville, une voiture
vint se placer derrière moi, une Simca Aronde. Au volant se trouvait un
militaire ; il me suivait. Plus je pédalais, plus il accélérait en m'adressant
des injures de plus en plus graves. Heureusement, quand j'arrivai je n'attendis
pas très longtemps à la porte. Le lendemain je racontai mon aventure à mes
collègues de travail et j'oubliai cette histoire. J'ignorais qu'un mois après
je vivrais la même aventure, exactement. Ce que je ne savais pas non plus,
c'est qu'après m'avoir suivie, il s'en était pris à une autre fille qu'il avait
violée. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise de voir arriver la police à la
pharmacie pour m'interroger ! La fille violée était justement la fiancée
du frère de l'une de mes collègues qui avait informé la police de ma propre
mésaventure. J'ai dû accompagner la police dans les casernes de Compiègne, au
total trois, pour retrouver l'auteur du viol qui fut envoyé en Algérie où la
guerre faisait rage. C'était un gradé, il fut dégradé. Quant à la fille, elle
resta plusieurs jours à l'hôpital.
Ma
famille de logeurs m'autorisait à sortir de temps en temps avec une collègue de
travail plus âgée que moi qui venait me chercher et me raccompagnait. Parfois,
nous allions au cinéma, parfois au bal. Une fois tous les quinze jours, je
rentrais chez maman et puis un soir que je sortais de la pharmacie pour
rentrer, au moment où je traversais une route, une voiture arriva à toute
vitesse après avoir grillé un « Stop », au risque de me percuter. Je
sautai du vélo pour passer au-dessus de la voiture et me relevai complètement
abasourdie avec trois dents en moins. Cela me valut des mois de dentiste, un
appareil dentaire dès l’âge de 18 ans et quinze jours d'arrêt de travail. Je ne
supportais pas les piqûres d’anesthésie qu’imposaient ces soins, elles m’ont
rendue malade. Le dentiste a essayé de poser des dents sur pivot, eu égard à
mon jeune âge, mais en vain : les racines et la mâchoire étaient trop
affaiblies par le choc. Il a dû renoncer, tout recommencer et appareiller.
Je
continuais ma vie, partagée entre les week-ends chez maman, mon travail et de
temps en temps des sorties avec ma collègue qui avait dix ans de plus que moi.
Je gagnais juste de quoi payer la logeuse et acheter un bout de tissu de temps
en temps avec lequel je me confectionnais une robe. Pas le Pérou, mais mon
avenir était devant moi… Cela pouvait aller.
|
E |
N
septembre 1961, j'avais 19 ans et me préparais à partir au bal de Claude Sauter
avec ma collègue. C'était pour moi un bal comme tous les autres.
J'espérais,
bien sûr, trouver quelques garçons pour m'inviter à danser comme à
l’accoutumée. En arrivant dans la salle, notre collègue Michel, le plus jeune
des employés de la pharmacie, était là avec son frère plus âgé que je connaissais
de vue. Il était venu une ou deux fois chercher des médicaments. Nous avons été
invités à nous asseoir à leur table.
Ce
que je remarquais en premier chez ce garçon, ce furent ses mains : elles
étaient fines et parfaitement soignées. Il m'invita à danser toute la soirée.
C'était le début d'une relation amenée à durer, nous nous étions promis de nous
revoir.
Le
bal était le samedi, nous nous sommes revus dès le lendemain, dimanche. J'ai
fait la connaissance de ses parents, il avait un frère et une sœur et exerçait
le métier de chaudronnier. Nous passions tous nos dimanches ensemble.
Je
demandai à maman et papa s'ils acceptaient de le recevoir à la maison. Quand je
venais leur rendre visite, moi j'arrivais le samedi soir, lui le dimanche en
voiture. Maman était « vieux jeu » et ne voulait pas que je rentre en
voiture le dimanche soir avec lui, cela ne se faisait pas. Aussi, ils me
conduisaient à la gare de Beauvais. Ce qu'ils n'ont jamais su, c'est que
Jacques m'attendait à la première station où le car s'arrêtait, et nous
rentrions ensemble.
En
accord avec nos deux familles, nous avons célébré nos fiançailles officielles
le 31 décembre de cette même année. Il ne nous restait plus qu'à fixer la date
de notre mariage qui fut célébré le 30 juin 1962. J'étais vraiment amoureuse de
mon mari mais j'étais tellement paniquée à l'idée de me retrouver enceinte que
d'un commun accord nous avions attendu notre mariage pour sauter le pas,
d’autant que très souvent, les filles dans mon cas se voyaient retirer leur enfant
par l’administration. Naturellement, ce n’était pas envisageable… Je ne voulais
pas prendre un tel risque.
Jacques
était pour moi le premier homme avec qui j'entretenais une relation suivie. Je
voyais bien mon père et ma mère ensemble depuis leur mariage mais j’ignorais
tout de la vie de couple, des hommes, et de ce qui m'attendait après le
mariage. Il est certain que maman m'avait enseigné les différentes tâches pour
devenir une bonne femme d'intérieur : je savais cuisiner et me débrouillais
assez bien, du reste. Côté sexe, en revanche, c’était le néant.
En
outre, l'avenir, nous n'en parlions pas, Jacques et moi, par pudeur ou timidité
car il faut dire que j'étais très timide ; et puis ça ne se faisait tout
simplement pas, à l’époque. J'avais une idée bien précise du mariage et il ne
m'était pas venu à l'idée que les autres n'avaient pas les mêmes points de vue.
Pour moi, le mariage signifait fonder une famille, avoir des enfants, les
vouloir ensemble, les élever ensemble et pas une seconde je n'aurais pensé que
Jacques ne partage pas mes convictions sur le mariage et ses suites…
Bref,
par un samedi superbement ensoleillé, je me préparais au mariage. Pour
commencer cette belle journée j'ai d'abord cassé la fermeture éclair de ma robe
; après la cérémonie, ce fut au tour du talon de ma chaussure. Heureusement,
nous avions choisi d’organiser le repas à Pierrefont autour du lac et c'est
ainsi que je suis retrouvée assise en robe blanche sur un tabouret, dans une
petite boutique locale d'un cordonnier, qui, très aimablement, répara ma
chaussure et m'offrit celle-ci en cadeau de mariage.
Malgré
ces petits incidents, la journée fut radieuse. J'avais l'impression de flotter
sur un nuage et c'est tard dans la soirée qu'un peu émus et angoissés, nous
quittâmes nos invités pour nous retrouver dans l'intimité de notre
appartement ; un logement que nous avions aménagé selon nos possibilités
mais que nos cadeaux de mariage finiraient de compléter. Notre petit nid était
agréable.
J'aimais
mon mari, j'étais heureuse et j'étais libre ; mon mariage m'avait rendu cette
liberté que la DDASS m'avait prise quand je n'étais qu'un bébé.
Mon
amour pour mon mari fut plus fort que mes angoisses face à cette première nuit
d'amour. C'est tard le matin que je me réveillais, pensant être sur la route du
bonheur sans nuages pour de longues années. C'était sans compter sur ce destin,
qui depuis ma naissance, s'arrangeait à gâcher tous mes moments de bonheur, les
réduisant en des moments plus rapides que l'éclair. En ce matin, je ne m'attendais
certes pas à ce que mon mari me dise qu'il ne voulait « pas entendre
parler d'enfants » et que je devrais « me débrouiller pour avorter si
jamais j'étais enceinte » ; il ajouta, pour faire bonne mesure :
« de toute façon, je ne sais pas pourquoi je me retrouve marié à toi car
je ne t'aime pas ».
La
douche n’était pas froide, mais carrément glaciale ! J’ai su, plus tard,
qu’il venait de rompre avec une femme et en conservait une certaine irritation,
dont j’ai manifestement fait les frais. De là à m’épouser, sans m’aimer, il
aurait pu réfléchir un peu avant !
Il
m'avait fallu des années pour trouver le bonheur. En quelques minutes, tout
était réduit à néant ! De plus, c'était toutes mes convictions sur le mariage,
la famille, mon amour pour mon mari, mon amour des enfants et la joie d'être
mère qui en quelques instants étaient anéanties.
Nos
deux familles nous attendaient, j'étais fière, et pour rien au monde je
n'aurais laissé paraître mon désarroi, mais quelque chose s'était à tout jamais
cassé en moi.
Bon
gré, mal gré, je commençai ma vie de femme mariée avec des hauts et des bas et
une belle-mère contente d'avoir une bouche de moins à nourrir, bien qu'elle
compte garder à l'égard de son fils toute son autorité. Mes beaux-parents
possédaient un pavillon à deux cents mètres de notre appartement et derrière le
garage, ils avaient construit une pièce où habitait la mère de ma belle-mère.
Quand elles étaient ensemble, elles étaient d'une méchanceté sans limites et
j’ai souvent dû subir les insultes de la part de ces deux chipies, du fait de
ma situation de pupille, en présence de mon mari qui ne disait rien et les
laissait faire. Quand je venais de subir un affront pareil, je restais éprouvée
pour des semaines mais je gardais tout pour moi ; il était hors de question de
dire à maman que je m'étais trompée et que je ne vivais pas dans le bonheur.
Je
ne comprenais absolument pas que mon mari les laisse m'insulter sans
intervenir. De ce fait, je restais chez moi et il allait seul chez ses parents
car il avait du mal à rompre le cordon ombilical.
Mon
mari rentrait le soir avant moi ; il ne travaillait pas le samedi alors que
j'étais prise par mon travail jusqu'à 19 heures, plus le temps de revenir en
vélo. En prime, j’effectuais l'aller-retour deux fois par jour : je remontais
les courses dans des sacs à provision accrochés au guidon de mon vélo alors que
mon mari avait une voiture. Il avait ainsi tout loisir de passer du temps chez
ses parents.
Nous
étions mariés depuis peu quand un adolescent que j'eus du mal à reconnaître
m'accosta à la sortie de mon travail un midi : c'était Henry, mon frère. Il
était en cavale, avait faim. Je le ramenai donc pour déjeuner avec moi,
espérant trouver une solution car il était mineur et en fugue de la DDASS. Nous
étions à table quand je vis arriver mon petit beau-frère de 15 ans, et ma
belle-sœur de 11 ans. Comme c'était souvent le cas, je les soupçonnais
d'exercer sur moi une surveillance dictée par ma belle-mère. Je leur présentai
mon frère ; puisque je n'avais jamais parlé de ce frère à ma belle-famille,
celle-ci m'accusa de tromper mon mari pendant son absence.
Je
repartis à mon travail avec mon frère et lui donnai rendez-vous pour le soir ;
je fis ce qui semblait le mieux pour lui. J'expliquais mon problème à mon
patron à qui je demandai conseil. Il m'autorisa à prendre contact avec la DDASS
afin qu'elle récupère le fugueur avant qu'il ne s'embarque dans des situations
de vol (pour manger) dont il aurait du mal à se sortir.
Aujourd'hui,
cet épisode m'attriste, j'aurais aimé pouvoir recueillir ce frère que j'aimais
et qui attendait certainement de moi autre chose qu'un retour en foyer.
Cette
visite faillit en outre m'apporter plus d'ennuis que je ne le soupçonnais car
ma belle-mère était persuadée de mon aventure avec un autre. C'est ainsi que
son fils attendit son frère à la descente du car qui le ramenait de son
travail, lui racontant sa version de la situation, suivant ses propres
déductions. Heureusement, ce soir-là, je racontai dans les moindres détails mon
aventure à mon mari, sans savoir qu'il était au courant, lui disant combien je
remerciais mon patron de son aide. Il ne pouvait douter de ma sincérité, qu'il
pouvait vérifier auprès de celui-ci.
|
J |
E
ne peux pas dire que notre union était sans nuages, ni que c'était le bonheur
dont j'avais rêvé mais je ne connaissais rien de la vie à deux et je pensais
que c'était pour tous les couples la même chose. J'étais aux petits soins pour
lui et pour notre appartement que j'entretenais avec amour, tant j'étais
heureuse d'être chez moi, et ça, au moins, c'était une certitude.
Dans
mon travail, je suivais des cours par correspondance pour passer le CAP de
préparatrice en pharmacie. J'étais contente, j'obtenais de bonnes notes et
comptais bien réussir mon CAP pour poursuivre jusqu'au Brevet. Mon beau-frère
suivait les mêmes cours, mais ses notes étaient très en dessous des miennes, ce
qui n'était pas du tout pour plaire à ma belle-mère. Je ne pensais pas que cela
irait jusqu’au point de mettre sur pied une telle perfidie. N'étais-je pas la femme de son fils ? En
améliorant ma situation, c'était au bénéfice de son fils que je travaillais.
Mais l'aimait-elle tant, ce premier fils, pour pouvoir échafauder une telle
machination ? Combien aujourd'hui je regrette mon manque de discernement !
Toute
la famille était pareille. Je me souviens avoir demandé à mon beau-frère et ma
belle-sœur d’arroser les plantes chez moi, en mon absence, en leur confiant les
clés de mon logement. Trahissant ma confiance, ils en ont profité pour dérober
mon vélo et le barbouiller de peinture de toutes les couleurs, y compris les
rayons, même les pneus ! Quand j’ai demandé au beau-père à quoi
correspondait un comportement aussi irresponsable et abject, il nous a jetés
dehors, le vélo et moi.
Ce
vélo était tout, pour moi, mon premier objet de valeur, un rêve d’enfant qui,
tous les Noëls, demandait un vélo… et n’en obtenait jamais puisqu’il ne fêtait
jamais Noël. Un rêve de gosse enfin réalisé à 20 ans et qu’ils gâchaient
dédaigneusement, dans un accès de pure méchanceté…
Toujours
est-il que je ne me rendais pas compte que la belle-mère me montait doucement
mais sûrement contre mon travail et contre mes patrons. Des arguments, elle en
trouvait, se faisant aider par son fils, mon collègue qui, lui, travaillait sur
le terrain, sur le lieu de notre travail. Jusqu'au jour où elle sentit que
j'étais, comme un fruit, suffisamment mûre pour m'aider à écrire une lettre de
démission. Elle avait gagné, à mon insu : je n'étais plus une rivale pour son
fils, je ne passerais plus les examens avec une grande chance de réussite,
alors que son fils n'a jamais réussi à les obtenir.
A
ce moment-là, je me retrouvai sans emploi, ignorant tout de la convention jadis
signée par les pharmaciens de cette ville : aucun n'embauchait une employée ou un
employé venant de chez un confrère.
Je
me retrouvais mariée depuis cinq mois et donc sans emploi ; nous n'avions pas
trop d'argent. Pendant trois mois, je fis du porte-à-porte à vélo, en plein
hiver, pour livrer des journaux. Je ne saurais dire de combien de
« piquettes » aux pieds j'ai souffert pendant cette période… puis un
jour, par hasard, je tombai sur une offre d'emploi comme femme de service au
lycée. Je sautai sur mon vélo pour me présenter, et quelques jours plus tard,
je partis pour commencer ma première journée de travail. C'est le chef du
personnel qui, ce jour-là, vint à ma rencontre au milieu de la cour du lycée.
J’ignorais qu'un jour nous partagerions une partie de notre vie. Il me fallut
encore plusieurs années pour l’apprendre.
Mon
nouveau travail me plaisait : il était très prenant puisque ce lycée faisait
internat et que nous travaillions tous les jours plus un week-end sur deux.
Cela faisait d'ailleurs le bonheur de mon mari car les week-ends où je
travaillais, il prenait la voiture et se promenait. Les week-ends où je ne
travaillais pas, il restait à la maison et refusait toute sortie. Je n'avais
pas vingt-et-un ans et j'aurais aimé sortir, aller au bal. Il était
intransigeant ! Un sujet de discorde de plus dans le ménage.
J'étais
arrivée au lycée en février et en fin d'année scolaire la fille qui travaillait
au laboratoire et avait demandé sa mutation l'obtint. Je tentai ma chance en
écrivant une lettre de demande pour ce poste. La première réponse fut négative
car il fallait avoir un diplôme d'aide laboratoire que je ne possédais pas.
Comme en septembre personne ne s'était présenté sur le poste, l'intendant me
convoqua et m'indiqua qu'il était d'accord pour que j'occupe le poste pendant
un an, mais que si quelqu'un ayant été reçu à l’examen se présentait cette
année-là, il serait prioritaire, à moins que je ne l’obtienne moi-même dans
l'année. En principe, il fallait deux années de présence dans le poste ;
j'avais donc besoin de demander l'autorisation du recteur d'académie. Pour une fois,
mon ange-gardien était avec moi car j'obtins la dispense, le concours, et donc
le poste définitif. Ce poste, je l'ai gardé et amélioré pendant 26 ans, jusqu'à
ma demande de retraite anticipée.
Mon
avenir professionnel était à nouveau sur les rails et j'en éprouvais une
certaine joie. Je n'avais pas l'intention, cette fois, de laisser ma belle-mère
se mêler de mon travail, j'avais retenu la leçon ! J'avais retrouvé dans
mon travail une fille de ma section, du temps où je préparais mon CAP de repasseuse.
J'entretenais de bons rapports avec tout le monde. Le chef du personnel n'était
pas gênant et puisque j’étais en poste au laboratoire, je ne dépendais de lui
que pendant la période des congés scolaires.
Sa
femme travaillait à la lingerie ; ils avaient deux enfants : Jean et Michel.
Michel avait trois ans et venait souvent me voir. Il m'arrivait aussi de le
garder les mercredis après-midi, pendant que ses parents travaillaient, alors
que moi j'étais au repos.
J’occupais
mon poste depuis un an quand je dus bien me rendre à l'évidence : j'étais
enceinte. Je témoignais de plus de maturité qu'à mon mariage et cet enfant tant
attendu, je n'allais certes pas m'en défaire, quelle que soit la réaction de
mon « cher mari » ! En fait, la nouvelle le laissa dans une indifférence
totale. Cela me suffisait. Quant à moi, il ne m'est pas possible de décrire ma
joie tant elle était grande ! La seule ombre à mon bonheur était ma
crainte face à l'inconnu : je ne connaissais pas mes parents, j'ignorais tout
de ma famille et pour me conforter dans ma crainte, j'avais vécu auprès de
Muguette et de Colette qui présentaient des tares assez importantes.
Comble
de malchance, j'étais enceinte de deux mois quand je contractai la varicelle.
Le médecin qui me soignait et qui n'était pas au courant de mes angoisses me
fit part des risques encourus par le fœtus à ce stade de la grossesse. Ce qui
n'était pas pour me rassurer !
En
dehors de mes angoisses, je me sentais en pleine forme. Je souhaitais que
naisse une petite fille. En attendant, je continuais mon travail. A la maison,
il était rarement question du bébé mais au moins mon mari ne me dit plus jamais
qu'il ne voulait pas d'enfant et j'étais tellement heureuse que je pensais que
lorsque le bébé serait là, il ne pourrait que l'aimer. Mon mari n'était pas
expansif et il était bien difficile de savoir ce qu'il pensait ; c'était un
homme qui attachait beaucoup d'importance à son physique. Il manquait de
maturité et il pleurait assez facilement. Il y avait aussi un problème dont il
ne m'avait pas parlé, ni ses parents : il faisait des crises d'épilepsie.
Peut-être est-ce pour ça qu’il ne souhaitait pas avoir d’enfant,
d’ailleurs ? Toujours est-il que nous étions mariés depuis quelques jours
à peine quand il souffrit de la première crise. Je n'étais pas au courant et
n'avais jamais vu personne en avoir. C’est très impressionnant. Ma belle-mère
aurait dû avoir la décence de me prévenir. Lors de cette fichue première crise,
j’ignorais tout de ce qui arrivait et de la meilleure manière de réagir. Heureusement
que nous étions justement chez maman ! Je l'ai vite appelée…
Il
avait eu un accident l’année de ses sept ans : ses parents habitaient une
maison en bordure de route et un jour en rentrant de l'école, il prit son
goûter et sauta par la fenêtre pour aller jouer… au moment où passait un camion
militaire. Conduit à l'hôpital, il fut opéré sous anesthésie locale. Les
médecins voulaient éviter qu'il ne perde connaissance et entretenaient une
conversation avec lui le temps de le trépaner. Ses crises ne sont apparues que
beaucoup plus tard, vers vingt ans. Il en faisait à certaines périodes, était
en permanence sous traitement et chaque fois qu'il tombait, c'était pour moi
toujours la même angoisse. Je ne me suis jamais habituée à cette situation, encore
moins à son regard quand il revenait à lui. Il n’était alors plus lui-même.
Inconscient pendant la crise, il vivait une sorte de « sas »
émotionnel en revenant à lui, encore en état de choc pendant quelques secondes.
Son regard était alors à la fois inquisiteur et presque accusateur.
Les
mois passaient, trop lentement à mon goût. J'avais hâte d'accoucher : mon bébé
manifestait depuis plusieurs semaines la présence à l'aide de ses petits pieds
et de ses bras. J'avais pris contact avec la gynécologue qui avait accouché ma
voisine et suivait des séances d'accouchement sans douleur. Le courant passait
bien entre nous deux et je me sentais en confiance avec elle. Elle dit à mon
mari qu'il pouvait assister à la naissance mais cela ne l'inspirait pas.
J'espérais qu'il changerait d'avis au dernier moment. Nous étions en été, il
faisait chaud et puis un matin je me sentis un courage à toute épreuve et mis
de l'ordre dans l'appartement : ménage, vitres, placard, tout y passa… Ce même
jour, en soirée, bébé donna des signes évidents d'indépendance, il avait envie
de faire connaissance avec ses parents.
Je
ne savais pas qu'il était préférable de ne pas manger ; aussi, je pris le dîner
avec mon mari qui me conduisit ensuite à l'hôpital où me rejoignit la
sage-femme. Jusqu'au bout, j'espérais qu'il resterait mais il me déposa et
repartit ensuite. J'étais donc seule pour la venue de notre enfant, comme
j'avais vécu cette première grossesse seule.
C'est
vers trois heures du matin que j'ai pu tenir mon bébé dans mes bras : comme je
le trouvais beau ! Il était doux, tout chaud. Je pleurais de joie, de
soulagement et déjà je faisais connaissance avec un sentiment inconnu
jusqu'alors : l'inquiétude des mères face à leur enfant. L'accouchement n'avait
pas trop traîné mais avait été assez douloureux, ce qui m'avait fait penser que
c'était le premier et aussi le dernier. J'avais surtout été incommodée par le
dîner pris quelques heures avant. J'examinai mon fils sous toutes les coutures,
pour voir s'il était normalement constitué. Mon inspection terminée, j'étais
heureuse de tenir contre moi ce petit être à qui j'allais pouvoir donner tout
l'amour dont mon cœur débordait.
Mon
fils s'appela Dominique, en souvenir de l'amitié qui m'unissait à mon amie
Marie-Dominique, depuis plusieurs années. J'aurais aimé nourrir mon fils au
sein mais les médecins n'étaient pas d'accord à cause de mes rhumatismes
cardiaques.
Nos
deux familles se précipitèrent à l'hôpital pour faire la connaissance du bébé.
Mon mari, ayant son travail, ne fit la connaissance de son fils que le soir en
rentrant. Je ne sais pas ce qu'il ressentit à la vue de son fils, je crois
qu'il a accepté cette arrivée. Il faut dire que notre fils était beau comme un
dieu ! Quelques jours plus tard, je rentrai à la maison ; rien ne pouvait
m'arriver de plus fort, de plus tendre que la naissance de mon fils, moi qui
n'avais aucun souvenir, aucun point de repère face à ma famille naturelle.
J'avais le plus joli bébé de l’univers à qui j'allais faire découvrir le monde
en le protégeant de tous les dangers.
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Q |
UELQUES
jours plus tard, lors d'une visite chez maman, j’appris une bien mauvaise
nouvelle : elle était atteinte d'un cancer du sein et avait attendu la
naissance pour me mettre au courant. La date de l'opération était programmée.
Je faisais bonne figure toute la journée afin de ne pas augmenter l'inquiétude
de maman, mais cette opération n'était pas encore tellement courante et les
risques étaient grands. Depuis plusieurs années, maman n'avait pas une très
bonne santé, elle faisait de l'urée.
Ce
fut un véritable choc pour moi quand j'arrivai à l'hôpital, quelques heures
après l'opération. Le chirurgien lui avait enlevé le sein complet, ouvert le
dos sur au moins vingt centimètres et le bras jusqu'au coude pour enlever les
adhérences. Des tuyaux en plastique partaient des cicatrices jusqu'à des
flacons placés sous le lit, c'était vraiment impressionnant. Le chirurgien,
consulté, se déclara satisfait de l'opération ; il fallait attendre, la
guérison serait longue… si le cancer ne récidivait pas.
Mon
fils grandissait et déjà, mes congés de maternité terminés, il fallait
reprendre le travail et confier mon bébé à une nourrice. Elle habitait le même
immeuble que moi, deux portes plus loin. Elle avait quatre enfants, son mari et
le mien travaillaient ensemble, à peu près en même temps. Jacques donnait des
signes de contrariété en revenant de son travail, je ne sais s'il se laissait
entraîner par d'autres, mais il parlait de plus en plus de chercher du travail
ailleurs. C'est ce qu'il fit, et un jour une réponse arriva : il avait trouvé
un poste mais à quatre cents kilomètres de la maison, donc il démissionnait de
son emploi. Il effectua son mois de préavis et partit seul. Nous n'étions qu'en
janvier, notre fils avait cinq mois et moi, je ne pouvais partir le rejoindre
qu'aux grandes vacances, l'année scolaire terminée. Il me fallut patienter.
Mon
mari rentrait une fois par mois. Je n'obtins pas de poste dans la ville où il
était ni même dans les environs. La seule possibilité était un congé sans solde,
et cela n'allait pas arranger notre budget. Le déménagement, la recherche d'un
appartement, rester sans travail, plus un mari qui ne sautait pas de joie à
l'idée de me voir le rejoindre… peut-être aurais-je dû comprendre à ce moment
là que notre couple n'était pas très solide ? Cette idée ne m'avait pas
effleurée, ou du moins pensais-je que les problèmes peuvent se résoudre, et je
ne concevais pas que mariée, je puisse vivre loin de mon mari, encore moins
faire vivre son fils loin de son père ou avec des parents séparés. Cinq mois de
séparation suffisaient. Dominique allait avoir un an, il avait besoin de ses
deux parents pour s'épanouir.
Je
partis donc, les premiers jours de juillet, avec le déménageur, pour emménager
dans l'appartement qu'avait trouvé Jacques. Celui-ci était bien situé et
agréable ; ce qui l'était moins, c'était la froideur de mon mari à mon arrivée.
Nous passâmes une année assez noire dans cette ville : nous n'avions pas
beaucoup d'argent, je n'avais pas de travail… la seule chose positive était que
j'élevais mon fils moi-même avec beaucoup de bonheur.
C'était
un enfant doux. En outre, pour une mère, son enfant est le plus beau, mais j'ai
eu à plusieurs reprises l'occasion de me rendre compte que même les autres le
percevaient ainsi. Parfois, les gens s'arrêtaient pour me complimenter.
J'avais
une voisine de palier sympa, mais à part elle, je ne connaissais personne. Je
croyais que mon mari se plairait dans son nouveau travail, et puis je n'avais
pas ma belle-mère, pour se mêler de mon ménage, autre point positif de cet
éloignement. Lorsque nous allions les voir, leur fils reprenait toujours la
route en pleurant, pour rentrer chez nous. En fait, il se remit bientôt à la
recherche d'un autre travail.
Dès
qu'il obtenait une réponse pour se présenter, il filait aux quatre coins de la
France. Parfois, il était remboursé de ses frais, mais le plus souvent, c'était
un trou de plus dans notre budget, déjà léger. Et puis à force de chercher, il
réussit à être embauché à Suresnes, dans la région parisienne. De nouveau,
recherche d'un appartement, à Compiègne. Il prendrait le train pour se rendre à
son travail tous les jours, mais au moins je retrouverais mon travail.
Le
premier appartement trouvé était cher, mais nous n'avions pas de réponse des
HLM auprès desquels nous avions formulé notre demande, de plus notre nouveau
logement n'était pas du tout dans le même coin que le premier et Dominique
changea de nourrice.
Celle
que je trouvais voulait faire un essai, ils n'avaient jamais eu d'enfants et
envisageaient d'en adopter un. J'aurais préféré que mon fils ne fasse pas cette
expérience, mais au moins, elle évitera à l'avenir qu'un enfant adopté soit
malheureux. Cette nourrice n'avait aucune compétence, aucune patience. Mon
fils, qui n'avait jamais vomi, vomissait en permanence, il maigrissait. Un jour
que j'arrivai plus tôt, je constatai que la caisse de jouets que j'avais donnée
était enfermée dans un placard. Dominique passait ses journées au lit ou assis
sur une chaise. Ce jour-là, il portait encore les traces sur le visage d'une
gifle donnée avant mon arrivée. Surprise, c'est sur le champ que je récupérai
mon fils et que je décidai de le remettre chez son ancienne nourrice. Je me
déplaçais pour mon travail en solex, j'achetai donc un siège pour le transport
de mon enfant. Il adorait ça, par beau temps, en revanche, s’il pleuvait,
Dominique hurlait littéralement.
|
M |
AMAN
s'était remise de son opération, les médecins paraissaient optimistes. Je
voyais bien, par contre, que tous nos changements de villes, de travail pour
mon mari, la contrariaient, et encore, je ne lui disais que ce que je ne
pouvais lui cacher.
J'étais
heureuse d'avoir repris mon travail, nous en avions d’ailleurs besoin
financièrement. J'avais retrouvé mes collègues de travail, mon laboratoire,
tout semblait aller pour le mieux, mais au bout de presque un an, Jacques
manifestait de la lassitude à parcourir la route tous les jours. Je demandai
donc ma mutation pour la région parisienne.
Dominique
avait deux ans, je pouvais le mettre dans une garderie. Je ne serais pas
obligée de lui chercher une autre nourrice.
Ce
n'est pas avant septembre que je reçus mon affectation pour Courbevoie. Nous
n'avions pas de logement, alors nous nous arrangions deux, trois fois par
semaine, pour rester coucher sur place. Il n'était pas question de prendre une
chambre d'hôtel, nos moyens ne nous le permettaient pas. Nous avions repris
contact avec la fille de mon ancienne logeuse, infirmière de nuit dans un
hôpital à Paris. Elle nous laissait son lit, quand elle travaillait, un lit
d'une personne pour deux. Nous avons, cette fois encore, vécu des moments
difficiles.
Après
cette galère, nous avons emménagé dans un appartement neuf à Nanterre, proche du travail de mon mari, mais assez
éloigné du mien, surtout les jours où il y avait une manifestation au palais de
la Défense. Il m’est arrivée, pendant les expositions, de voir 4 ou 5 bus
pleins à craquer me passer sous le nez sans s’arrêter, ultra complets. Un jour,
alors que je me trouvais sur la première marche du bus, un homme m’a carrément
saisie par les épaules et poussée pour prendre ma place !
J'avais
trouvé une garderie juste à côté du lycée où j'étais mutée, pour Dominique,
qui, pas longtemps après notre installation manifesta de la fatigue. Il ne voulait
plus marcher, et j'ai dû racheter une poussette. Le médecin ne détectait rien,
et puis quelques semaines après notre installation, nous passâmes une nuit
blanche. Le médecin appelé dès le matin diagnostiqua une appendicite et le fit
hospitaliser d'urgence. Il s'agissait d'une péritonite avec complications.
Les
enfants ont du ressort, très vite il reprit des forces auprès de maman qui
allait mieux et l'avait pris avec elle. Il resta deux mois à la campagne pour
la joie de mes parents qui lui vouaient une véritable adoration.
Le
chef du personnel et sa femme de Compiègne avaient demandé leurs mutations, ils
étaient désormais à Clichy. Ce couple représentait nos seuls amis dans la
région parisienne ; nous nous voyions régulièrement. Ils avaient acheté une
maison pour les vacances dans le Sud-Ouest et nous avaient invités à aller les
voir là-bas.
Notre
vie s'écoulait au calme, ce n'était pas l'amour dont j'avais rêvé, mais mon
fils était là pour la rendre acceptable. Il grandissait, il était adorable et facile
à élever. Il avait quatre ans, quand j'ai dû me rendre à l'évidence : j'étais à
nouveau enceinte, et heureuse de l'être. Ce n'était pas l'avis de ma belle-mère
et lorsqu'elle apprit la nouvelle, elle fit une véritable crise. De quoi se
mêlait-elle encore ? Elle en avait bien eu quatre, elle ! Le deuxième
fils était marié lui aussi, le troisième « fréquentait » ainsi que la
fille, qui venait souvent à la maison avec son petit ami ; certainement se
sentait-elle plus libre. Chez nous, quand ils venaient, ils disposaient chacun
de leur chambre et je ne voulais pas savoir de quoi il retournait, ce n'était
pas mes affaires. Elle avait une mère pour veiller sur elle.
Dominique
et moi nous réjouissions de la naissance d'un bébé et ma grossesse se passait
dans les mêmes conditions que la première. J'étais en pleine forme et vivais
cette grossesse, une fois de plus, sans mon mari, mais avec mon fils tout
heureux d'avoir bientôt quelqu'un pour jouer avec lui. C'est certainement ce
qu'il pensait, puisque la première fois qu’il vit sa sœur, il me fit
remarquer : « pendant que tu y étais, tu aurais pu la faire plus
grande ! »
Je
venais d’accoucher d'une adorable petite fille à la clinique de Nanterre,
quinze jours après la date prévue. Je désirais une petite fille plutôt qu’un
deuxième garçon, aussi, un peu par superstition, je n’avais pas choisi de
prénom féminin. Si j'avais un fils il s'appellerait Frédéric. La sage-femme qui
m'accouchait avait une fille prénommée Frédérique. C'est comme cela que ma
fille s'est appelée Frédérique. Et j’étais comblée !
A
la suite de mon congé de maternité, j'ai pris un an de congé sans solde pour
pouvoir rester un an avec elle. Elle était adorable, faisait la joie de son
frère. Pour disposer d’un revenu, je gardais des enfants. Dans mon immeuble,
nous n'étions que deux dans ce grand bâtiment de neuf étages. Nous nous sommes
vite retrouvées toutes les deux avec beaucoup d'enfants, puisque nous avions
chacune onze enfants : deux à nous et neuf à garder. Nous étions très bien
organisées et nous relayions chacune notre tour pour conduire les grands à
l'école pendant que celle qui restait veillait la petite nichée. Avec mes deux
enfants, et une que la maman, une fille de 16 ans, venait chercher une fois sur
trois, je ne sortais plus. Sauf, quelquefois le dimanche, pour aller dans l’une
ou l’autre de nos familles. J’ai gardé une petite fille qui avait traversé les
premiers mois seule, sa maman n’ayant pas les moyens de payer une nounou. Elle
avait tellement pleuré durant cette période qu’elle souffrait de convulsions et
était placée sous Gardénal, la pauvre petite…
Notre
couple traversait des moments difficiles. Nos amis de Clichy faisaient une
colonie de vacances les deux mois d'été, ils nous avaient prêté leur maison
dans le Sud-Ouest pour les vacances. Lui partait avec ses enfants avant, elle
entrait à l'hôpital se faire enlever un kyste et elle les rejoindrait en août,
le mois où nous prenions nos vacances. Ils s'étaient mariés en Algérie quand
ils étaient plus jeunes, mais jamais à l'église. Avant ces vacances-là, ils ont
fait bénir leur union par le curé de là où ils résidaient. Je me suis souvent
demandée pourquoi elle avait voulu cela.
Avant
de partir pour le Sud-Ouest, nous sommes passés la voir à l'hôpital avec les
enfants. Cette rencontre reste gravée dans ma mémoire, elle s'était extasiée
sur Frédérique, âgée de quatre mois. Elle allait bien et comptait rejoindre son
mari quelques jours plus tard.
Aussi,
quand une semaine après, je reçus un appel de son mari me disant que sa femme
était décédée et qu'il me demandait de voir les autorités sur place, pour une
place au cimetière du petit village où ils avaient leur maison, je ne
comprenais pas et j'étais clouée sur place par cette affreuse nouvelle. Mon
esprit n’enregistrait pas cette information. Je l'avais trouvée en forme à
l'hôpital. Comment son état avait-il pu s'aggraver en si peu de temps,
entraînant son décès ? La vérité était encore plus horrible : en effet,
elle était bien partie rejoindre son mari et ses enfants. Elle ne travaillait
pas, des amis du directeur de la colonie l'avaient entraînée avec eux, pour une
promenade à bord du Saint-Odile, un
bateau de promenade sur le lac Léman. Il était au milieu du lac quand le temps
s'est brusquement détérioré, à tel point que le bateau chavira. De cet accident
terrible, on retira treize morts, dont notre amie. J'ai passé des heures chaque
nuit, à l’imaginer perdue dans les eaux tumultueuses du lac. Trente ans plus
tard, il m’arrive d’en rêver encore…
Son
mari restait seul, avec ses deux enfants. Pour eux, il continua sa colonie
jusqu'au bout. Jean avait 19 ans, Michel à peine 10. Ils rentrèrent et quand
que je me trouvai face à eux, je ne sus que leur dire, essayant d'être la plus
naturelle possible.
|
A |
PRES
ce drame, nous nous sommes beaucoup vus. Je gardais souvent Michel, et l'amitié
qui nous liait s'est muée, doucement, en des sentiments plus tendres… pour moi
du moins. Peut-être me serais-je reprise pour sauver mon ménage, mais nous
traversions, Jacques et moi, une période difficile et pour accentuer ce
malaise, ma belle-mère m'avait jetée dehors. Elle avait appris que sa fille
entretenait des relations intimes avec son copain et s'imaginait que je
favorisais leurs rencontres en les accueillant chez moi le week-end, alors que
tout le monde, sauf mes beaux-parents, savait qu'ils se retrouvaient dans son
studio à lui, situé à trois cents mètres de leur habitation. Tous ces éléments
contribuaient à accentuer une situation déjà laborieuse, et quand Jean me
demanda de vivre avec lui en me promettant de considérer mes enfants comme les
siens, son assurance, sa maturité et les sentiments que j'éprouvais pour lui
pesèrent lourd dans la balance, face à neuf années de vie commune plutôt
difficiles avec mon mari.
Dire
que la nouvelle plut à maman serait un grand mot, je pense même qu'elle m'en a
longtemps voulu. Je suis donc partie seule avec mes deux enfants dans le
Sud-Ouest, le 1er mai, et je passais des mois loin de tout, mais
aussi avec très peu d'argent. J'avais juste emporté les vêtements de mes
enfants et leur lit.
Ma
décision avait été difficile à prendre. Je n'étais certaine de rien, je
m'appuyais d'un côté sur les neuf années que je venais de passer et de l'autre
côté sur des promesses.
Je
remontais fin juin. Jean assurait deux mois de colonie de vacances en Savoie,
là où sa femme avait trouvé la mort. Des amis de là-bas lui avaient prêté un
chalet où je m'installais pour deux mois avec Dominique et Frédérique. Je
pensais avoir tourné la page sur un passé qui ne m'avait pas apporté le bonheur.
Je croyais à l'avenir et l’imaginais porteur de plus de joie et de bonheur que
le passé, ce qui n’eut pas été bien difficile.
Michel
était dans un groupe à la colonie, et Jean, lui, revenait tous les jours du
travail vers nous, en altitude. L'air était excellent pour les enfants et
pendant le premier mois passé là-bas, tout allait à merveille. Jusqu'à cette
nuit où je fus prise de malaises et de vomissements. Le médecin appelé ne
trouva rien, sauf, peut-être, un début de grossesse. Il ordonna une prise de
sang qui nous fixerait à ce sujet ; le résultat ne se fit pas attendre, mais
même avant d’en prendre connaissance, je savais que j'étais enceinte. Cet état
eut pour but de déclencher notre première discussion car, disait-il, il était
hors de question de garder cet enfant. Voilà que ça recommençait ! Nous
n'étions pas très loin de la Suisse, l'avortement en France n'était pas légal,
aussi m'emmena-t-il de l’autre côté de la frontière. Je ne savais pas comment
m'en sortir, car il n'était absolument pas question pour moi d'accéder à ses
désirs, j'étais farouchement contre l'avortement.
Je
savais qu'aucun médecin n'accepterait de tuer sans mon accord cet enfant qui
commençait à vivre en moi. Heureusement, en arrivant le médecin me reçut seule
et me demanda si je voulais avorter. Après ma réponse négative, il appela Jean
en lui expliquant qu'une nouvelle loi en Suisse interdisait l’avortement et que
le seul endroit pour pratiquer cet acte était l’Angleterre. Il nous fallait
donc prendre le bateau. Le sujet était clos pour l'instant, toutefois, quelque
chose avait changé entre nous : il était plus dur avec mes enfants, avec
moi aussi, je n'étais plus aussi intéressante enceinte.
En
juin, nous avions tous les deux demandé notre mutation pour le Sud-Ouest et
nous l'avions obtenue, lui à Agen, moi à Marmande. Dès notre retour, nous avons
préparé le déménagement, et nous nous sommes installés là-bas. Je ne savais
pas, à ce moment-là, que je partais pour une galère de quatorze ans. Combien de
fois me suis-je répété le proverbe : « on sait ce que l'on perd, on
ne sait pas ce que l'on gagne » ?
|
I |
L
y avait lui, son fils et sa maison, et de l'autre côté, moi et mes enfants, et
nous étions chez lui, pas chez nous. Son fils avait le droit de tout
faire, de manger ce qu'il voulait et était autorisé à bouder le repas et à le
remplacer par 3 ou 4 yaourts vanille/chocolat ou autre. Mon fils, s'il n'aimait
pas quelque chose, passait des heures devant son assiette. Ou encore, s'il ne
mangeait pas aussi vite que lui, Jean mélangeait le plat de résistance dans la
soupe. S'il bougeait les jambes à table, il les lui attachait à la chaise avec
un tendeur ou une ficelle, s'il n'avait pas la main sur la table, il lui
prenait le bras et frappait un grand coup son poignet sur le rebord de la table.
Je m'interposais en permanence entre lui et mon fils, dont il avait fait son
souffre-douleur. Dès que j'ouvrais la bouche, il regardait son fils et
demandait : « on fait quoi, on la garde ou on la fout dehors ? »
Je m'enfermais dans la chambre avec mes enfants et pleurais pendant des heures.
Michel,
désormais en sixième, était pensionnaire, Frédérique et Dominique allaient en
nourrice. A notre arrivée, je les reprenais le soir et les conduisais le matin,
mais je devais être à la gare à 6 heures 30 et les enfants étaient trop
fatigués le soir. Je ne rentrais pas avant 19 heures. Je travaillais le lundi,
mardi, jeudi et vendredi toute la journée, le mercredi et le samedi matin. Le
mercredi après-midi, j'allais à l'internat voir Michel qui éprouvait quelques
difficultés après la mort de sa mère. De plus, il prenait l'exemple de son
père, n'aimait pas trop Dominique et souvent il lui disait qu'il était chez
lui, que tout lui appartenait, que nous n'avions rien et que son père nous
gardait par pitié. Je ne lui en voulais pas, il avait passé des moments très
difficiles et sans son père, il aurait adopté une attitude différente. En
dehors des jours d'école, il était toujours avec moi. Son père s'arrangeait
pour ne jamais me laisser seule.
Dominique
étant trop fatigué, je le récupérais en rentrant de mon travail, le faisais
manger, puis il retournait dormir chez la nourrice. Il avait cinq ans et demi.
L'hiver, il faisait noir de bonne heure, Dominique avait comme moi, enfant, une
peur incontrôlable du noir. Je l'accompagnais, ce n'étais pas loin mais il
n'était encore qu'un tout petit garçon. Quand je revenais après une absence de
quelques minutes, j'avais droit à des reproches, pour Jean, je devais laisser
mon petit seul dans la nuit.
Avec
du recul, je me suis souvent demandée pourquoi j'acceptais tout cela. J'éprouve
un sentiment de culpabilité envers mon fils, pourtant mon Dieu, comme je les
aimais mes enfants ! Je travaillais toute la semaine au lycée et mes moments de
congés passaient en entretien du linge, de la maison... Je ne voyais pas passer
les week-ends. J'étais bientôt sur le point d'accoucher de mon troisième
enfant, encore une grossesse passée seule, il n'était pas question d'en parler.
J'étais enceinte de six mois ; quand j'ai eu des contractions toute la
nuit, il refusa d'appeler le médecin. Peut-être y voyait-il une possibilité
d'interruption de grossesse ? C'était compter sans ma volonté d'avoir cet
enfant et la volonté du bébé de tenir le coup !
Je
devais accoucher aux environs de Pâques. Lui s'était organisé des vacances en
Bretagne avec Michel, que j'ai accouché ou non. La veille de son départ en
vacances, nous étions allés regarder un match de foot chez les voisins. Je
sentais depuis l'après-midi, que mon accouchement serait terminé pour son départ.
A l’issue de la première mi-temps, je lui demandai de m’amener à la clinique.
Il rétorqua : « tu attendras bien la fin du match ! ».
C'est
avec bien du mal qu'il consentit à me conduire pendant l’interruption de jeu.
Il me déposa devant les grilles de la clinique et partit regarder la suite de
son match dans le premier bistrot qu'il trouva.
En
arrivant devant la porte de la clinique, je lui avais demandé comment il
voulait appeler le bébé : cela lui était égal. Mon fils naquit à minuit, un
garçon de trois kilos cinq. L'infirmière que je ne connaissais pas à mon
arrivée et qui me paraissait sévère et revêche s’avéra en réalité très gentille
et ne me quitta pas de mon arrivée à la fin de mon accouchement. Je connaissais
depuis quelque temps un couple de jeunes moniteurs de colonie de vacances,
Françoise et Alain, que j'aimais beaucoup ; mon fils s'est appelé Alain. Pour
ce qui concerne le prénom, parce que pour ce qui concerne le nom de famille, il
s’en est fallu qu’il porte celui de mon ex-mari, Jean n’étant pas là pour le
reconnaître ! Il m’a fallu me montrer persuasive face à une infirmière
récalcitrante chargée de gérer l’état-civil de la maternité.
Je
ne revis le père de mon fils que quinze jours après. J'étais sortie seule de la
maternité avec mon bébé. J'avais récupéré mes deux enfants et nous étions
rentrés à la maison. Le chauffage ne fonctionnait pas, nous étions fin mars.
Quand
il rentra quinze jours après, en fin d'après-midi, il déposa son fils et ses
bagages dans l'entrée ainsi que deux cageots de coquilles Saint-Jacques qu’il
m’intima de préparer puis de mettre au congélateur, ensuite il disparut au
bistrot du village. Quand il rentra, plusieurs heures après, les enfants
avaient mangé et se trouvaient au lit. De son fils, qu'il ne connaissait pas
encore, aucun mot, aucune question ! Il ne manifesta pas le moindre
embryon d’intérêt.
|
D |
EPUIS
quelque temps, je nourrissais des doutes concernant sa consommation d'alcool.
Je n'avais pas de certitude, jusqu'au jour où je le retrouvai dans la réserve
en train de boire à même le goulot d'une bouteille de Cognac. Je restai clouée
sur place car, malgré mes suspicions, je ne pensais quand même pas qu'il en
était à ce point-là, et comme si le fait que je sois au courant lui donne toute
liberté, il ne se cacha plus et rentrait tous les soirs à moitié ivre… quand ce
n'était pas complètement.
Il
ressortait pour se rendre au café du coin. Parfois, il était tellement ivre
qu'il causait des égratignures à la voiture. Michel, que j'essayais de protéger
des visions de son père ivre, commençait à comprendre, ses résultats scolaires
en souffraient. Quand je lui disais de se reprendre, il me répondait :
« ma mère est morte, mon père est alcoolique, qu'est-ce qu'il me reste ?
Les
mois passés ensemble nous avaient beaucoup rapprochés et puis il était très
heureux d'avoir un petit frère, c'était vraiment son dieu. J'avais dû changer
de nourrice pour lui, celle de Dominique et Frédérique (qui allaient désormais
à l'école) était postière, et Alain criait tellement fort que les gens se
plaignaient de ne rien entendre au téléphone. Une voisine domiciliée juste en
face de chez moi, Liliane, avait quatre enfants. Elle remplaça volontiers la
postière comme nourrice auprès de mes enfants. Elle gardait Alain et récupérait
les autres à la sortie de l'école.
De
sa vieille maison de campagne, Jean, après avoir pris des conseils auprès d’un
maçon, avait fait tomber, en deux temps, la totalité des murs et entrepris une
construction toute neuve. Dans un premier temps, nous avions deux chambres
mansardées, une salle de bain, une cuisine, un garage. Nous occupions une
chambre avec Alain, Michel et Frédérique une autre ; quant à Dominique, il
couchait en bas, seul, et il avait peur.
Je
n'éprouvais plus rien pour cet homme pervers, sadique, alcoolique, mais je
savais que je ne lui abandonnerais pas Michel. Il devenait même odieux avec son
propre fils, s’emportant sérieusement si celui-ci ramenait un mauvais carnet ou
faisait une bêtise comme les enfants de son âge. Il poussait le vice jusqu'à obliger
son fils à se déshabiller lui-même pour lui donner une fessée, dont l’enfant
gardait la marque pendant huit jours. Je savais que si je partais, Michel
finirait à la DDASS... et je ne connaissais que trop bien la suite.
La
maison était désormais terminée, c'était une grande bâtisse composée de sept
chambres, une vaste cuisine, une salle à manger, deux salles de bain, deux WC,
une chaufferie, une grande réserve, mais… c'était à lui et nous n'occupions que
deux chambres.
J'avais
peint chaque chambre d'une couleur pastel différente, acheté des draps de même
couleur et confectionné des dessus de lits assortis ; c'était magnifique.
Comme nous n'utilisions pas ces chambres, je proposai d’y tenir des chambres
d'hôtes pendant les congés scolaires en diffusant de la publicité dans les
journaux de l'Education Nationale. Nous toucherions des collègues et Jean étant
cuisinier, cela devrait fonctionner et nous procurer un revenu supplémentaire.
Cette idée s'avéra bonne et nous réussîmes, pendant les premières vacances, à
faire le plein tout l'été.
Alain
allait avoir deux ans quand, après une discussion avec maman, Jean me proposa
de nous marier. Je savais qu'il y avait été poussé par maman, qui supportait
mal notre couple en concubinage et le fait qu'Alain soit « de père
inconnu », car bien que nous vivions ensemble à la naissance du bébé, il
ne l'avait pas reconnu. J'avais été élevée assez strictement dans ces domaines
et je pensais à mon fils, j'avais peur qu'on le traite de bâtard. J'acceptai
donc ce mariage en sachant bien que ce n'était pas pour moi mais pour faire
plaisir à maman, qui lui ficherait la paix.
Quelques
mois plus tard, malade, je consultai mon médecin qui, après des examens, décela
un fibrome. Il connaissait bien notre situation, l'alcoolisme de mon mari, et
me demanda si je désirais d'autres enfants. J'en élevais quatre toute seule,
pratiquement, et ne souhaitais pas avoir un enfant d'alcoolique alors je
répondis « non ». Il rédigea une lettre pour le chirurgien. Quelques
jours après, je me suis réveillée : j'étais définitivement dans
l'impossibilité d'avoir d'autres enfants. Je me sentais mal, je n'avais pas
pris le temps de réfléchir, je savais que j'aurais des périodes d'envie de
maternité, je n'avais encore que trente deux ans. Il me fallut plus d'un an
pour récupérer.
|
A |
LAIN
avait plus de trois ans quand le restaurant des chasseurs du village fut mis en
vente. J'avais une vie de dingue, tous les jours : les allers-retours à mon
travail, le travail par lui-même… je voyais les enfants très peu, tant j'étais
occupée, je pensais qu'en prenant un congé sans solde et en achetant le
restaurant, j'aurais plus de temps libre pour mes enfants. J'avais droit à
trois ans de congés sans solde et pourrais redemander un poste à l'Education
Nationale si ça ne fonctionnait pas. Je décidai de tenter ma chance.
Je
pris donc mes fonctions de patronne de restaurant au premier janvier 1975. Jean
gardait son travail et m'aidait les week-ends, le samedi pour les mariages, et
le dimanche.
Dès
le départ, j'ai récupéré les ouvriers qui construisaient une tour hertzienne à
quelques kilomètres et les géomètres qui travaillaient au tracé de l'autoroute
Toulouse / Bordeaux, plus un peu de passage. Je travaillais bien et beaucoup.
Tout avait été délaissé et dès que mon service était terminé ainsi que la
vaisselle, je m'attachais à refaire les chambres, papier au mur, sols, etc… il
me fallut très peu de temps pour me rendre compte que j'avais encore moins de
temps à consacrer à mes enfants, qui prenaient le plus souvent leurs repas
seuls avant le service. Mais le travail me plaisait, et puis les enfants
étaient moins fatigués puisque je les levais à la dernière minute, après m'être
occupée du déjeuner des ouvriers pensionnaires.
Quand
j'avais pris ce restaurant, la patronne générait quatre vingt dix mille francs
de chiffre d'affaires par an. Au bout de la première année, j’en étais à cent
cinquante mille francs.
Nous
étions installés au restaurant depuis trois mois quand Jean dut s'arrêter de
travailler à cause d’une bronchite. Il restait à ne rien faire toute la journée
et buvait de plus en plus. Il était ivre à onze heures du matin, se couchait et
dormait jusqu'à deux ou trois heures de l'après-midi, et le soir il était à
nouveau ivre, si bien que, guéri de sa bronchite, il n'a pu reprendre son
travail. Il tremblait, était dans un état lamentable. Le médecin réussit à le
convaincre de suivre une cure de désintoxication. J'ignorais que pour lui ce
n'était pas la première, qu'il en avait déjà fait étant jeune.
J'ai
d’abord pensé que son alcoolisme était dû à la mort de sa femme, mais il n'en
était rien. Il me parlait toujours d'amis très chers qu'ils avaient, lui et sa
femme, en Algérie. Là-bas, ils étaient toujours ensemble. Je réussis, avec les
quelques renseignements dont je disposais, à reprendre contact avec eux,
espérant que cette ancienne amitié l'aiderait à mieux s'en sortir. Ils
répondirent à mon appel en promettant de venir aux prochaines vacances.
Jean
resta trois semaines hospitalisé. Une charge de plus pour moi, je lui rendais
visite tous les deux jours, le service terminé. L'hôpital se trouvait à une
cinquantaine de kilomètres. J'avais plus de travail qu'il n'en fallait pour une
seule personne. J'espérais que cette hospitalisation serait efficace et que
nous pourrions tirer un trait sur ce chapitre. En fait, quand il rentra de
l'hôpital, il ne buvait plus mais était odieux avec moi et avec Dominique,
qu’il m’a fallu placer chez des amis que je m'étais faits, propriétaires d’une
ferme ; je préférais le savoir là-bas que houspillé par son beau-père.
La
vie reprit un rythme à peu près normal. Jean avait réintégré le travail, il
suivait un traitement qui lui interdisait toute prise d'alcool et voyait un
médecin spécialisé tous les mois. Cette accalmie durait encore quand, à l'occasion
des vacances, je fis la connaissance de ses amis d'Algérie, Gérard et Lucette.
Ils avaient trois enfants, deux filles et un garçon. Ils étaient très gentils,
ils avaient connu mon mari très jeune. Ils avaient travaillé comme cuisinier
dans le même restaurant pendant plusieurs années. J'espérais beaucoup de cette
visite, pour notre avenir. Je me réjouis de constater que les deux amis étaient
très heureux de se revoir.
En
fait, mes espoirs ne furent que de courte durée. Progressivement, les bonnes
résolutions de mon mari s’estompèrent, face à l'alcool. Au début, je
téléphonais au médecin pour lui signaler cet échec, il ne me croyait pas et
prévenait mon mari de mes appels. A chaque fois cela me retombait dessus, alors
j'ai abandonné.
Je
remarquais qu'il était plus sociable, quand il avait bu un peu, que lorsqu'il
était complètement sevré. Je continuais mon travail au restaurant et mon
chiffre d'affaires augmentait, j'avais réussi à récupérer une bonne partie des
ouvriers de l'autoroute qui était en plein chantier, et ces ouvriers allaient
rester un bon moment. A moi de faire en sorte qu'ils restent mes clients.
J'étais
debout à six heures du matin, pour les petits déjeuners, je n'étais jamais
couchée avant onze heures le soir, ouverte tous les jours, et je n'avais jamais
un après-midi de libre. J'avais refait toutes les chambres, modifié les salles
de restaurant et le bar, aménagé une cour, des lavabos et WC près des salles et
restauré la grande salle à l'extérieur pour les banquets. Je ne sais pas où je
puisais mon énergie, mais j'arrivais à tout faire. Mes efforts se montraient
payants, mon chiffre d'affaires en deuxième année avait encore augmenté.
Cette
bonne nouvelle me donna du courage pour commencer la troisième année au
restaurant. J'accueillais beaucoup de mariages le samedi, une moyenne de trois
par mois. Les clients étaient contents. Il m'arrivait d’organiser plusieurs
cérémonies dans une même famille. Jean faisait la cuisine, je m'occupais de
toute l'organisation du service de table et j'embauchais du personnel ces jours
de grande activité. Il m'arrivait de me lever le samedi vers 6 heures et de me
coucher seulement le dimanche soir, et encore, pas avant 23 heures. Plus
j'avais de travail, moins je voyais mes enfants, qui passaient le plus clair de
leur temps dehors ou dans leur chambre les jours de pluie, à réaliser des
découpages.
Jean
s'était remis à boire, nous arrivions en fin de troisième année et je devais
prendre une décision concernant mon congé sans solde. Je n'ai certainement pas
mesuré complètement les conséquences de mon choix, mais j'avais une
certitude : je manipulais beaucoup d'argent, seulement quand j'avais payé
les impôts, la TVA, les cotisations sociales, les fournitures, il m'en restait
moins qu'en travaillant au labo. Je décidais donc de terminer au 31 décembre,
de toute façon le peu de bénéfice que nous faisions, mon mari le buvait ou
l'offrait à ses copains de comptoir.
|
C |
ETTE
décision eut pour conséquence de nous ramener au point zéro. Notre couple
n'allait plus et il était fortement question d'une rupture. Nous retournâmes
habiter la maison qui nous avait servie d'annexe. Maman me proposa de prendre
quelques jours les enfants et Muguette, qui travaillait avec moi depuis deux
ans au restaurant. Même si mentalement elle ne dépasse pas les douze ans, elle
est autonome, peut cuisinier, laver son linge. Petite et très maigre, Muguette
ne remue pas les montagnes mais elle m’a aidée de son mieux.
J’acceptai
la proposition de maman, le temps de régler tous nos problèmes. Bien que mon
congé sans solde m'ait été accordé en janvier, je n'étais pas autorisée à
reprendre un poste avant septembre.
Le
résultat n'était pas brillant : le restaurant fut vendu en dessous de son
prix, il fallut rembourser la TVA, les cotisations, les fournisseurs… cette
opération se solda par plus de cent mille francs de déficit ; et moi qui
ne pourrait retravailler que dans neuf mois ! Ce temps me permit de résoudre
nos affaires, il ne me restait plus qu'à attendre ma nouvelle affectation.
J'espérais que l’attente ne serait pas trop longue.
En
fait, je fus nommée à Tonneins, au collège. La grande maison était en vente,
nous emménageâmes dans une jolie maison toute neuve à Tonneins même. Les
enfants allaient à l'école située à deux pas. Seul ennui : le loyer, un peu
cher.
Frédérique
faisait de la danse, et tous les trois allaient aux cours de musique. La vie
semblait reprendre un cours un peu plus normal. Oh ! Il y avait bien
quelques petits problèmes, mais rien d’insurmontable.
Comme
la maison était neuve, Jean avait décrété que nous n'irions dans les chambres
que pour dormir et que nous installerions notre cuisine au sous-sol. Je ne
voyais pas l'utilité de louer une grande maison dont le loyer n'était pas
négligeable pour ne pas l'habiter. Je me mis donc à la recherche d'une nouvelle
maison moins chère et plus adaptée pour nos enfants ainsi que pour Muguette,
qui était revenue avec nous. Il me fallut un an avant d’en trouver une.
Les
enfants grandissaient. Michel avait raté son brevet, il avait suivi une année de
préapprentissage dans un restaurant, la dernière année où je tenais le mien, et
maintenant, il était à Moissac pour préparer un CAP de serveur ; il rentrait de
temps en temps. Dominique était toujours la bête noire de Jean. Ses treize ans
approchaient à grands pas, il allait au catéchisme et était en année de
communion. J'essayais bien d'en parler à la maison, la réponse fut
catégorique : pas de repas de communion. Quand il fut question de louer
une aube, pas question non plus. Le jour de la communion, mon fils était le
seul à ne pas être en aube, et comme si cela ne suffisait pas à ma peine, le
curé, devant toute l'assemblée, fit remarquer la différence. Je ne pense pas
qu'il l'ait fait par méchanceté, peut-être aurais-je dû lui exprimer mes
difficultés. Toujours est-il que cela m’est resté en travers de la gorge. En
sortant de l'église, je me promis bien que jamais plus, je ne vivrais un tel
moment, et après cette remarque peu charitable, je n’ai certes pas poussé les
autres à faire leur communion. Ma seule consolation : mon fils a fait sa
profession de foi par croyance et non pour les cadeaux.
La
vie continuait coûte que coûte. Le moral n'était pas souvent au beau fixe.
J'avais trouvé une maison, moins belle, mais moins chère et là, nous habitions
toutes les pièces ! Je ne me sentais pas en très bonne santé, je
ressentais souvent des malaises que je réussissais à garder pour moi.
Heureusement, mon travail me plaisait et m'occupait.
Puis
mes malaises empirèrent. Je tombai la première fois un matin, en arrivant au
collège. Depuis le lever je me sentais mal, je n'avais plus du tout de salive.
J'étais partie à mon travail avec une bouteille d'eau, j'avais dû m'arrêter
plusieurs fois pour m'humecter la bouche. Je ne comprenais pas ce qui
m'arrivait. Dominique était avec moi, il se montrait manifestement très
inquiet. Il fallait passer chercher les clés à la loge du collège, en passant
devant la glace qui couvrait le mur, et j'eus bien du mal à me reconnaître. La
concierge aussi, du reste elle eut juste le temps de saisir une chaise pour
éviter ma chute. Mon cœur avait doublé le rythme pendant quelques instants ;
j'ai bien pensé que c'était la fin pour moi. Je récupérai, après plusieurs
jours de repos, et repris mon travail, mais j'éprouvais toujours des malaises.
Frédérique
était partie dans un centre pour asthmatique pendant trois mois, à Fontromeu,
en montagne. Est-ce son absence, ajoutée à mes soucis ? Je ne comprenais
pas ce qui m'arrivait. Puis un jour, c'est chez le coiffeur, affolé, que je
tombai ; une autre fois dans la rue. Le médecin qui me soignait décida de
mon hospitalisation. J'y suis restée pendant deux mois. Jean interdisait à
Dominique de venir me voir, alors il venait en cachette, en rentrant du
collège. C'est pendant mon hospitalisation qu'il eut sa première luxation de
l'épaule, suivie de bien d'autres par la suite.
En
fait, j’étais dépressive, tout simplement. Les malaises étaient liés à cette
dépression qui couvait, générée par ces soucis de toute nature, affectifs,
conjugaux, financiers…
Au
bout de deux mois j'ai demandé à sortir de l'hôpital. Je ne me sentais pas
beaucoup mieux, mais mon inquiétude pour mes enfants n'arrangeait rien. Pendant
mon absence, les enfants n'avaient eu à manger pratiquement que des pommes de
terre à l'eau. Pour ma part, je suivais un traitement à base de
tranquillisants.
Michel
avait obtenu son CAP de serveur, son patron connaissait bien le restaurant de
la Paix à Paris et lui trouva une place pour préparer un CAP de cuisinier. Mes
parents vieillissaient, ils avaient l'habitude de passer un mois au printemps
et un mois en automne avec nous, mais le voyage leur paraissait long, à
quatre-vingts ans passés tous les deux ! La grande maison était vendue,
rien ne nous retenait plus dans cette région. Jean et moi demandâmes donc notre
mutation pour nous rapprocher d’eux.
Il
est parfois difficile d'obtenir une double mutation, et c'est à Saint-Dizier,
en Haute Marne, que nous étions nommés, dans un lycée technique. Lui comme
économe aux ateliers, moi agent technique de laboratoire. Cela nous
rapprochait, même si ce n'était pas encore l'idéal : nous avions fait un
bon de cinq cents kilomètres.
Je
m'occupais seule du déménagement cette année-là. Jean était cuisinier dans une
colonie de vacances où il avait emmené Frédérique et Alain, j'étais restée avec
Dominique et Muguette. Plus tard, pendant que Jean assurait la cuisine, j’étais
lingère, dans des colonies, pour permettre aux enfants de changer d’air à peu
de frais, puisque nos finances restaient assez justes.
La
veille du départ pour Saint-Dizier, Dominique se luxa à nouveau la clavicule,
en se baignant. Nous habitions en face de la clinique où j'avais accouchée
d'Alain. L'infirmière qui m'avait accouchée et qui était devenue mon amie vint
me chercher au moment où il entrait au bloc.
J'ai
cru que je ne m'en sortirais pas de ce déménagement. L'emballage, la route, le
déballage, le rangement… tout cela pour m'entendre critiquer comme cela a été
le cas dès le retour de Jean de colonie de vacances. Rien ne lui convenait.
Tout ce que je faisais était mal. A chaque fois, je tombais à côté de ce qu’il
attendait de moi. Mais qu’attendait-il vraiment de moi ? Je n’en savais
plus rien. Tout cela me fatiguait. J’aspirais à une vie meilleure.
|
E |
NTRE mon travail, l’inscription des enfants dans une nouvelle école, la fin du déménagement et de la réinstallation qui a suivi, je n’avais pas trop le temps de réfléchir.
Nous habitions un logement HLM surpeuplé, puisque tous les logements sociaux avaient été concentrés dans cette zone.
Un fort pourcentage d’étrangers y résidait, en sorte qu’un marché arabe fonctionnait le dimanche. La délinquance était omniprésente, comme le racket. Mes enfants n’en avaient pas l’habitude, bien évidemment, aussi avaient-ils peur.
Lorsque nous sommes arrivés, ils jouaient tous de la musique et possédaient chacun leur instrument : Alain de la batterie, Dominique la guitare, Frédérique de l’accordéon. La première fois que Dominique a tapé sur la batterie qu’il avait installée pour le retour de son petit frère, nous nous sommes fait injurier par les voisins. La batterie a donc repris le chemin des emballages, pour quelque temps.
Jean travaillait à 100m de l’appartement mais moi, je devais traverser la ville pour aller travailler de l’autre côté. Je me consolais en rêvant que déménager, c’est, quelque part, croire qu’on laisse ses ennuis derrière soi et que l’on va vers quelque chose de meilleur. Aussi, avant de s’apercevoir que ce n’est là qu’illusion, il s’écoule un peu de temps, une sorte d’accalmie. C’est un peu ce qui nous est arrivé.
Mon mari avait pris l’habitude se sortir les enfants le dimanche après-midi, pendant que je m’occupais de la maison, du linge… J’étais toujours sous antidépresseur et voyais régulièrement le médecin. Je ne me sentais pas en forme mais il fallait bien tenir. En outre, je soupçonnais mon mari de reprendre sa consommation d’alcool, même s’il ne le faisait pas chez nous.
Dans cet immeuble où nous résidions, il n’y avait que des familles nombreuses. Du reste, dans cette région de Haute-Marne, on rencontrait énormément de familles avec 8 ou 10 enfants, voire plus. Notre bâtiment comprenait 8 appartements et on y recensait au moins 50 gamins !
Au-dessus de nous, ils étaient 10 enfants. La mère travaillait dans un bar, rentrait tard ; le mari buvait et quand sa femme rentrait, ils s’injuriaient, se bagarraient et finissaient toujours par réveiller leurs enfants qui hurlaient de terreur. Je ne supportais pas les hurlements de ces pauvres enfants. Parfois, nous appelions les gendarmes, qui en avaient assez de se déplacer. Ils finissaient par cesser les hostilités et l’immeuble redevenait calme… jusqu’à la prochaine fois.
Dominique avait alors 15 ans, Frédérique 10, Alain 8. Il n’était pas question de rester là, pour eux comme pour nous. Je me suis mise en quête d’un autre logement, plus motivée encore depuis que j’avais trouvé un rasoir dans la poche de Dominique qui m’a avoué être racketté et avoir peur. C’en était trop.
Nous étions là depuis plusieurs mois quand je suis tombée malade. D’abord, j’ai pensé à la grippe, mais comme au bout de plusieurs jours je souffrais toujours d’une forte fièvre, de migraines et de vomissements, je suis partie à l’hôpital où l’on m’a annoncé une suspicion de méningite. J’y suis restée 15 jours. En fait, je n’avais rien aux méninges et n’ai jamais vraiment été renseignée sur les raisons de mon séjour à l’hôpital.
J’étais mal, j’essayais de me reprendre, pourtant j’ai traversé une période très, très difficile. Les antidépresseurs ne me paraissaient pas suffisants pour m’aider à sortir de ma déprime. Moi qui pensais que la dépression n’existait pas, je me trouvais en plein dedans, et personne, dans cette ville inconnue, n’était là pour m’aider, pas plus que mon mari qui ne se rendait pas compte de mon état et ne s’assumait guère mieux, sa consommation d’alcool en attestant.
Il m’arrivait souvent d’avoir envie de me suicider, d’en finir une fois pour toutes… Après quoi je m’en voulais de penser à des actes aussi radicaux alors que j’élevais trois beaux enfants pleins de vie qui avaient besoin de moi.
Frédérique était toujours asthmatique, et même de plus en plus.
Nous sommes restés dans ce quartier un an, environ, avant que je ne trouve une maison dans un petit village proche de la grande ville.
|
C |
’ETAIT une maison de plain-pied, toute neuve. Les papiers peints n’avaient même pas été posés alors je me suis arrangée avec le propriétaire pour les prendre à ma charge, en échange de quoi il renonçait à me demander une caution.
Nous habitions une impasse où ne circulaient que les voitures des riverains. Alain a pu ressortir sa batterie des cartons et s’inscrire à la fanfare du village ; Frédérique a pu réaliser son rêve en devenant majorette. Quant à mon mari, il a décidé de suivre une nouvelle fois une cure de désintoxication.
De mon côté, le médecin m’a annoncé que si sous 15 jours il n’y avait pas d’amélioration, il m’enverrait en hôpital psychiatrique, alors j’ai pris le problème à bras le corps et jeté tous les antidépresseurs à la poubelle. Un acupuncteur dont j’avais entendue parler pour les cas de déprime m’a aidée, dans les 3 mois qui ont suivi, à passer ce mauvais cap. Après un an de médicaments, m’en passer brusquement fut très difficile. Il m’a fallu 3 mois avant de recommencer à dormir un peu. Trois mois difficiles mais je n’ai pas replongé. Je n’ai jamais replongé.
Notre vie a alors repris un rythme calme, pour quelques mois. Mon mari ne buvait plus, moi j’allais de mieux en mieux. Frédérique souffrait toujours de son asthme, par contre. Chaque fois qu’une crise se déclenchait, principalement la nuit, je passais une heure ou deux avec elle et nous jouions à un jeu de société, le temps qu’elle se calme, que la douleur qu’elle ressentait dans le dos ne s’apaise et qu’elle me dise : « Maman, tu peux dormir, ça va ». Nous luttions ensemble contre ces satanées crises, en échange de quoi nous partagions des moments privilégiés.
Dominique, lui, nageait en plein bonheur. Quand nous sommes arrivés dans le quartier, il avait fait la connaissance d’une famille avec 3 enfants qui habitait juste en face de la maison : un garçon et deux filles. Il était béat d’admiration devant une des deux filles et un jour mon mari lui dit : « Ne rêve pas, elle n’est pas pour toi ». Ce n’était pas vraiment ce qu’il fallait dire à mon fils et il s’est naturellement attaché à relever le défi.
Il n’avait pas souhaité poursuivre sa scolarité après la 4ème et suivait un apprentissage chez un marchand de cycles et motos. Il se déplaçait à vélomoteur, tantôt noir, tantôt violet, ou vert… C’était sa marotte de la repeindre ainsi au gré de son humeur. Toujours est-il qu’il était indépendant dans ses déplacements et se débrouillait bien, tout seul.
Notre loyer était très élevé
et nous avons entendu parler d’un ensemble de pavillons qui allaient se
construire à 2 km de chez nous. Les comptes faits, il est apparu que le
remboursement n’excéderait pas notre loyer actuel, avec la satisfaction de
posséder quelque chose bien à nous. Nous nous sommes donc rapidement occupés
des démarches nécessaires pour cette acquisition.
J’étais emballée, comme
chaque fois qu’un projet prenait naissance. Sa réalisation me rendait joyeuse
et me donnait des ailes. Disparu, la fatigue, les craintes, les soucis !
La construction durerait 9
mois, la maison devant être livrée en avril 1983. Mon calme et ma sérénité
ne durèrent pas longtemps, malheureusement.
Il s’est en effet produit un accident qui, je pense, constitua un facteur déclenchant pour ce qui concerne la santé mentale de mon deuxième fils. Nous avions décidé de passer le week-end chez le fils aîné de mon mari, sans Jean qui était retenu ailleurs. Le RER nous menant dans la vallée de Chevreuse s’est brusquement et longuement arrêté, au moins une heure, jusqu’à ce que nous apprenions qu’un homme s’était jeté sous le RER. A un moment donné, Alain, apercevant des pompiers tout proches, réalisant des allées et venues leur a demandé ce qu’ils cherchaient. « Les jambes du gars » a répondu l’un d’entre eux sans lever la tête vers son interlocuteur, sans doute sans réaliser ce que cela pouvait générer dans la petite tête d’un enfant. Peut-être n’a-t-il même pas réalisé que c’est à un enfant qu’il parlait. Alain a refermé la fenêtre, après avoir changé de couleur. Frédérique et moi avons essayé de le distraire, puis le train a fini par repartir.
J’ai pensé qu’il oublierait, que cette triste affaire était classée, qu’on n’en parlerait plus au bout de quelques heures, ou quelques jours, seulement le mercredi suivant, j’ai demandé à Alain d’aller chercher le linge dans le jardin, et il est revenu totalement décomposé, et sans le linge.
L’école venait de reprendre, nous étions alors au mois de septembre. J’étais seule avec lui à la maison en train de repasser.
« Ai-je fait mal à quelqu’un ? » m’a-t-il demandé, sans que je comprenne de quoi il parlait. Il m’a expliqué qu’à l’école, la veille, en jouant, il était passé près d’une dame en courant, lui avait donné un coup de pied, involontairement, et elle avait eu mal. Bon, ça arrive. Nous avons discuté, je suis partie faire les courses avec lui en pensant que cela lui changerait les idées, et voilà qu’en voyant un homme sur le parking du supermarché, au moment où il ouvrait la portière de ma voiture, il m’a demandé s’il lui avait fait mal. Cela n’avait aucun sens.
J’ai essayé de conserve mon
calme mais là, j’ai compris que c’était grave. Je l’ai emmené chez un médecin
qui l’a placé sous tranquillisant. Dix fois, vingt fois par jour, mon fils
demandait : « Ai-je fait mal à quelqu’un ? Ai-je fait mal
à cette personne ? » Etait-il en train de perdre la raison ? L’angoisse
que j’ai ressentie, alors, est atroce, indescriptible.
Déscolarisé, il a été suivi
par un psychologue. Hélas, cela a empiré, un jour il n’a plus voulu enfiler ses
chaussures. Il se triturait le bout des pieds… J’ai bien été obligée d’admettre
qu’il était sorti des rails, seulement je ne comprenais pas et ne voyais pas du
tout comment l’aider. Je n’y arrivais pas de manière rationnelle, cela ne
fonctionnait pas parce qu’il était parti dans son monde. J’ai eu mal. Il a
quand même repris l’école, suivi par le psychologue.
De son côté, Frédérique
était de plus en plus malade et le fait de voir son petit frère dans cet état
d’angoisse n’arrangeait rien, le facteur psychologique de l’asthme est
avéré ; elle avait besoin d’être rassurée, de vivre dans le calme. Et puis
je ne pouvais pas tout gérer en même temps, aussi l’ai-je inscrite pour un an
dans un établissement spécialisé dans le traitement des affections
respiratoires, à Embrun. Un centre éloigné de la maison, où elle vivrait en
pension. Je l’ai accompagnée au mois de janvier, elle était alors en 6ème
et partait pour du long terme. La séparation fut d’autant plus difficile
qu’elle se sentait un peu délaissée. Mon mari, que tout cela dépassait, avait
abandonné son traitement médical qui l’empêchait de boire et repris ses
habitudes de boisson.
Dominique, lui, grandissait,
et donnait de plus en plus de signes d’indépendance. Ses rapports avec sa
copine mettaient mon mari de mauvaise humeur, il y a eu de fréquents conflits
entre eux. Je devais faire face à tout ça, en plus de mon travail, de la maison
à tenir… Ce n’était pas facile du tout. Doux euphémisme, en vérité.
|
M |
ON père est tombé malade.
Au printemps 1983, il a
commencé à donner des signes de mauvaise santé. Après plusieurs examens, une
tumeur de la prostate a été décelée, trop avancée pour songer à l’enlever,
ainsi qu’un début de cancer des os qui a dû les fragiliser car un jour qu’il
regardait par la fenêtre, en s’appuyant au rebord, il s’est cassé le fémur.
Plus question pour lui de se lever.
J’allais le voir avec mes
enfants le plus souvent possible. Lui qui sifflait depuis toujours le matin en
se levant ne le faisait plus. Et vers la fin juin, son état s’est aggravé.
J’ai pris 15 jours d’arrêt
pour aller épauler maman. Dominique était assez grand pour s’occuper de sa sœur
et de son frère. J’étais obligée de reprendre mon travail avant le 13 juillet,
sinon tous mes congés d’été seraient comptabilisés en congés maladie. Une seule
journée suffisait.
Le soir du 13 juillet, vers
23h, je voulais repartir chez maman mais Dominique n’était pas tranquille à
l’idée que je parte seule dans la nuit. J’ai réglé mon réveil pour 6h du matin
mais c’est le téléphone qui m’a réveillée, vers 5h30 : mon père s’était
éteint dans la nuit.
Il s’agissait là de ma
première confrontation avec la mort d’un être aimé. Il avait parcouru un long
bout de chemin avec maman et avec nous. C’était un homme charmant, toujours de
bonne humeur ; un simple geste de tendresse faisait son bonheur.
Nous avons passé l’été près
de maman, mes enfants et moi. J’ai changé le papier mural des chambres et
fabriqué des volets pour chaque fenêtre. Fin août, il a fallu reprendre le
chemin de notre maison.
Pendant une année, nous
sommes venus chez maman tous les 15 jours. Tant que nous étions là, elle nous
paraissait bien, puis après notre départ elle commençait à ne plus vouloir se
lever.
Muguette, restée près
d’elle, lui préparait ses repas et faisait le ménage, et puis elle tenait
compagnie à maman. A cette période je vivais seule avec mes enfants. Michel,
qui travaillait comme cuisinier à Paris, rentrait du vendredi au mardi tous les
15 jours. Parfois, nous restions à la maison, il me préparait des plats qu’il
plaçait au congélateur et que je retrouvais en rentrant de mon travail.
Dominique, plus amoureux que
jamais, était alors apprenti en carrosserie.
Mon mari vivait dans son
HLM, prenait les enfants de temps en temps et fréquentait une femme qu’il avait
connue en maison de convalescence à Colmar, lors de son accident. Je comprenais
mieux sa demande de logement social et son départ du foyer.
Au printemps, 3 mois avant
son CAP, Dominique a pris son indépendance. Patricia pensait être enceinte,
mais en fait je soupçonne mes deux tourtereaux d’avoir pris cette excuse pour
gagner leur indépendance. Le mariage s’est finalement vite profilé à l’horizon.
A l’occasion de ces noces, Michel a fait la connaissance de la cousine de
Patricia et ils se sont mariés en février 1985. Ils ont eu deux enfants,
Alexandre et Axel.
Après la mort de son mari,
maman, n’ayant pas eu d’enfant, souhaitait que nous trouvions une solution pour
que je garde sa maison après son décès, m’offrant la possibilité de la
conserver ou de la vendre, en fonction de mes besoins. J’ai donc acheté sa
maison en viager et payé une somme globale, puis un loyer mensuel.
Alors que je prenais
rendez-vous avec le notaire pour les formalités d’usage, et que je déclinais
mon identité, quelle ne fut pas ma surprise de m’entendre dire qu’il me
recherchait depuis plusieurs mois pour la liquidation de la succession de mon
père biologique ! C’était bien ma chance : moi qui avais toujours
rêvé de le voir, on ne me communiquait de ses nouvelles que plusieurs mois
après sa mort.
Je me pliai aux exigences
notariales et fournis les actes, tout en en profitant pour lui demander des
renseignements sur mes frères et sœurs, qu’il avait pu contacter. Pas tout, me
précisa-t-il. Cela me permit quand même d’entrer en contact avec certains
d’entre eux, notamment Michel. Je passais devant sa maison chaque fois que je
me rendais chez maman…
Jeanine habitait Beauvais,
Marie-José le Midi de la France, Henriette le Nord… Josiane tenait un
restaurant dans l’Oise et Paulette résidait à Amiens. Je les ai tous vus.
Nous avions des points
communs, physiquement, mais cela allait plus loin encore : le choix des
prénoms de nos enfants était similaire, notamment. Seulement, nous avions
grandi chacun de notre côté. Là résidait toute la différence !
J’ai revu quelquefois mes
sœurs et conservé des relations régulières avec Michel, sa femme et leurs
enfants.
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N |
OUS avions emménagé dans
notre maison neuve en avril 1983. Dominique disposait de sa chambre, en bas, et
les deux autres en avaient une à l’étage. Nous avions particulièrement soigné
la chambre de Frédérique qui rentrait juste en même temps, pour les vacances de
Pâques. C’était la fête, ma fille était parmi nous pour 15 jours ! J’en ai
profité au maximum. Elle m’aidait auprès de son frère qui n’allait pas mieux et
continuait à consulter son psy. J’essayais toujours de comprendre et discutais
avec lui mais il s’était enfermé dans sa carapace de souffrance sans que je
puisse intervenir.
Quand j’ai ramené ma fille
en pension, je lui ai promis de venir la voir à l’occasion du week-end de la
Pentecôte. C’était de la folie, une quantité invraisemblable de
kilomètres ; nous avons passé bien trop de temps dans la voiture, d’autant
que mon mari a décidé de visiter Nice, Cannes, Grasse, Monaco… Les enfants étaient irrités, cela augmentait
le malaise d’Alain qui n’arrêtait pas de nous poser la question rituelle :
« Je n’ai fait de mal à personne ? » Mon mari ne supportait plus
cette question sans cesse répétée, c’était l’enfer.
Au retour de ce week-end,
nous avons décidé, d’un commun accord, de nous séparer provisoirement, de
manière à gérer chacun nos problèmes de notre côté : lui et l’alcool, moi
et les enfants, et puis mon travail. Il voyait les enfants aussi souvent qu’il
le souhaitait sans la pression du quotidien, en sorte que leurs rapports
étaient bien meilleurs.
Nous avons organisé les vacances
d’été. Je partais travailler dans une colonie avec Alain et Frédérique, jean
partait de son côté avec Dominique, qui avait arrêté son contrat
d’apprentissage en janvier et réintégré la classe de 3ème, grâce au
directeur du collège où j’étais en poste. Il n’obtiendrait pas son brevet,
ayant manqué tout un trimestre, mais il pourrait trouver une école pour une
formation professionnelle. Il était heureux car en plus, il se trouvait dans la
même classe que sa petite amie !
Ces deux mois d’été ont été
bien agréables. Alain avait intégré un groupe, à la colonie, mais pas
Frédérique qui est restée avec moi dans la caravane que nous avions achetée un
an auparavant.
Nous bénéficiions de la
nouvelle loi des 39 heures et cela nous permettait de terminer le vendredi
soir, jusqu’au lundi matin, et nous passions tous nos week-ends à Tonneins,
chez nos amis, ou à Bayonne, chez l’ancienne nourrice de mes enfants, Liliane,
qui habitait là depuis plusieurs années.
En septembre, nous avons
tous été invités au mariage de la fille de nos amis d’Auxerre. Ensuite je
devais reprendre le train pour ramener Frédérique à Embrun, pendant que mon
mari s’occuperait d’Alain ; Dominique n’avait pu venir, il devait entrer
dans une école professionnelle. Pendant ces deux journées passées à Auxerre,
mon mari a bu plus que de raison et n’a pas voulu que je reparte en train. Il
affirmait avoir le droit d’accompagner Frédérique car il l’avait élevée.
Excédée, j’ai fini par céder.
Nous sommes partis tous les
quatre le dimanche après-midi. Le soir, nous avons couché à l’hôtel et sommes
repartis vers 8h, le lendemain matin. Une heure plus tard, environ, j’ai pris
le volant. Nous arrivions en montagne, il pleuvait. J’avais peur. Frédérique et
Alain dormaient à l’arrière de la voiture, ma fille était enroulée dans son
duvet, ce qui l’a protégée par la suite… puisque dans un virage je suis allée
tout droit, surprise, et notre véhicule a percuté un arbre avant de dévaler un
ravin de 8m, sur la commune de Veynes. Je roulais pourtant prudemment, en 3ème,
et j’ai réalisé trop tard que je perdais le contrôle de la voiture.
Je n’ai rien vu, rien
entendu, rien perçu de la chute. Quand cela a été terminé, j’ai aussitôt pensé
aux enfants, je les ai appelés, ils m’ont répondu après ce qui m’a paru être un
demi-siècle. Nous étions tous en vie. Comme a commenté un gendarme, plus
tard : « Vous avez eu de la veine… mais à Veynes, c’est
normal ».
Le moteur tournait
encore : je l’ai vendu. C’est d’ailleurs tout ce qui restait de cette
Renault 5 à peine âgée de 5 mois. Le moteur a été revendu 2500 F, le reste est
parti à la casse.
Mon mari semblait souffrir
beaucoup. Il a pu s’extraire de la voiture qui n’avait que 3 portes, puisqu’il
était à l’avant, à côté de moi. Je l’ai aidé à remonter sur la route en
demandant aux enfants de ne pas bouger. Les os du coude droit de Jean sortaient
par le trou de la manche de son blouson. Il avait 4 fractures ouvertes. En
arrivant en haut, il s’est écroulé, sans connaissance. Je ne pouvais rien faire
pour lui, il n’y avait personne en vue, alors je suis retournée chercher les
enfants et ça n’a pas été facile de les extraire de là par le hayon
arrière ! J’y suis arrivée, constatant les dégâts au passage :
fracture du coude au même bras que son père pour Alain, presque rien pour
Frédérique, juste choquée. Quant à moi, je souffrais de ma mâchoire, déboîtée,
ainsi que des coupures sans trop de gravité, un peu partout.
Nous étions tous remontés
depuis quelques minutes lorsqu’une voiture est passée, mais comme la nôtre
n’était pas visible de la route, ils n’ont pas réalisé que nous étions
accidentés et ont eu peur, je pense. En tout cas ils ne sont pas arrêtés. Il a
encore fallu attendre plusieurs minutes avant qu’un camion de la direction
départementale de l’Equipement ne s’arrête. Nous leur avons expliqué
l’accident, et ils sont repartis chercher des secours, que nous avons attendu
une bonne demi-heure.
Mon mari s’était réveillé et
souffrait énormément. Alain avait mal au bras et au cœur. Frédérique pleurait.
Titulaire d’un diplôme de secouriste, je savais qu’aucune de nos blessures ne
mettait notre vie en danger. Cette attente nous a quand même parue bien longue.
|
J |
EAN a été hospitalisé et opéré sur le champ, Alain plâtré, Frédérique réconfortée, moi soignée… Un chauffeur de taxi très aimable a passé la journée avec moi, pour ramener Frédérique à son centre, situé à environ 40 km, puis pour accomplir toutes les démarches liées à l’accident. J’ai passé deux jours sur place avant de rentrer en train avec Alain.
Jean a été rapatrié en avion
sanitaire 15 jours après, et hospitalisé à Saint-Dizier. Comme il ne pouvait
plus se servir de son bras, j’ai rapatrié ses affaires chez moi, donc quand il
est sorti de l’hôpital, il est revenu à la maison.
Il disait que je l’avais
fait exprès pour me débarrasser de lui, ce à quoi je rétorquais que, même si
j’avais été capable d’un tel geste, jamais je ne l’aurais fait avec mes enfants
dans la voiture.
Il est ensuite parti en
rééducation à Colmar, fin septembre, pour 3 mois. Alain et moi sommes allés le
voir à la Toussaint. Dominique est resté à la maison, il préparait un CAP de
carrossier et travaillait dans un garage.
Jean et moi avons discuté,
et décidé de reprendre notre vie commune. Cela a duré un an. Hélas, Alain ne se
sortait pas de ses problèmes, et voilà qu’en plus il refusait de voir le
psychologue.
Nous habitions notre maison
neuve et l’apprécions à sa juste valeur. La vie suivait son cours. L’assurance
a régularisé le dossier de l’assurance dans d’excellentes conditions
financières pour Jean, qui a perçu près de 100 000 F de dédommagement, en
novembre de l’année suivante. Et peu après, en décembre, il est parti faire une
colonie à Mouthe, la « petite Sibérie française », dans le Doubs.
En son absence, ô surprise,
j’ai reçu un courrier des HLM lui attribuant un logement… suite à sa
demande ! Demande dont j’ignorais tout. Ainsi, il s’apprêtait à me
quitter !
Il l’a fait, effectivement.
Comme mon salaire payait les traites de la maison, nous vivions assez
chichement sur les allocations familiales et la pension alimentaire qu’il me
versait pour son fils. Les enfants me disent que, même fauchés, cette période
reste dans leur souvenir comme l’une des meilleures de notre existence. C’est
vrai que nous étions heureux. Frédérique était revenue vivre avec nous trois.
Les obsessions d’Alain ont
diminué après le départ de son père, jusqu’à disparaître peu à peu. La petite
amie de Dominique nous a annoncé qu’elle était enceinte, alors il a arrêté son
apprentissage pour chercher un travail tout de suite et se marier, ce qu’ils
ont fait en juin 1984, un an après le décès de mon père adoptif.
Dominique et Patricia se
sont installés chez eux. Il ne m’était plus possible de conserver la maison,
mes allocations pour deux enfants ne suffisaient pas. Je l’ai donc mise en
vente et j’ai demandé ma mutation afin de me rapprocher de ma mère, qui vivait
mal le fait d’être veuve, seule. Au mois de septembre, j’ai été nommée à
Forges-les-Eaux, à 50 km de chez elle.
Nous avons d’abord vécu chez
elle, prenant les repas avec Muguette et maman. J’avais aménagé les deux pièces
du grand-père afin que nous disposions de notre petit coin à part, bien à nous.
Les enfants allaient à
l’école à Beauvais et je faisais la route tous les jours. En janvier, j’ai
cherché un appartement sur le lieu de mon travail, parce que ces km me
fatiguaient et parce que j’avais rencontré Gaby, un agriculteur de la commune
de maman, à la fête du village. En fait, nous avions vécu à 3 km l’un de
l’autre, enfants, mais à ce moment là personne ne nous fréquentait, nous, ceux
de la DDASS. Comme si nous étions porteurs de quelque maladie contagieuse !
J’étais seule, Gaby
s’apprêtait à divorcer… nous nous sommes plus. Sa femme et ses enfants vivaient
là, avec lui, d’où mon désir de m’éloigner. En partant, je voulais aussi lui
donner le temps de la réflexion, qu’il ne les quitte pas sur un coup de tête.
Gaby a cherché un emploi et
vite trouvé, il vendait de la charcuterie en gros, dans les restaurants et les
boucheries charcuteries.
Nous ne disposions que d’une
seule chambre dans le petit appartement que j’avais trouvé, aussi les enfants
dormaient-ils dans le séjour. Gaby travaillait du mardi au samedi, de 6h à 21h,
sauf le samedi où il finissait vers 18h. Quant au week-end, il le passait dans
son exploitation agricole pour continuer à en assurer le fonctionnement.
C’était d’abord convenu avec moi qu’il y aille jusqu’à la mise à l’herbe, puis
ça a été la TVA, et ainsi de suite. Je passais ces deux jours avec maman, seule
et malade, mais tout cela ne me plaisait guère et j’ai exigé de Gaby qu’il
rentre coucher chez nous le dimanche soir, pour y retourner le lundi matin. Pas
question de dormir encore là-bas.
J’ai trouvé une maison plus
grande et nous avons déménagé afin de prendre un peu nos aises. Là, j’ai enfin
pu effectuer les démarches pour être agréée assistante maternelle et garder des
enfants, en plus de mon travail. En 1983, à la mort de mon père, j’avais par
ailleurs acheté la maison de maman en viager, puisque les liens de parenté
n’étaient pas établis pour l’héritage, ses neveux seraient passés avant moi.
Tous les mois je lui versais une petite somme, je subvenais à ses besoins et je
m’occupais d’elle. Je l’ai fait jusqu’à sa mort.
Le 13 mars 1987, j’ai été
agréée assistante maternelle pour deux enfants. J’avais toujours rêvé de ça
mais je souhaitais attendre que mes enfants soient assez grands, à la fois pour
ne pas ressentir de jalousie et pour qu’ils puissent être associer à mon
projet, qu’ils s’y impliquent. Cette décision fut donc collective. J’ai
accueilli mon premier enfant fin mai 1987, un adolescent qui ne venait que le
week-end. Ce n’était pas plus mal qu’il ne soit plus un bébé puisque comme ça,
il était proche de mes enfants et jouait avec eux.
Dominique et Patricia
étaient restés à Saint-Dizier et n’avaient pas encore d’enfant, puisqu’il était
apparu qu’il s’agissait d’une fausse alerte. C’est finalement deux ans plus
tard, en juin 1987, qu’un bébé était attendu. Ils nous l’avaient annoncé en
venant passer Noël avec nous en famille, aux côtés de Gaby et ses 5 enfants.
Dominique et Patricia sont restés 8 jours et ce fut merveilleux. Après quoi
Frédérique est allée passer les vacances de Pâques 87 avec son frère.
De mon côté j’allais assez peu là-bas, parce que mes rapports avec ma bru et sa famille étaient un peu compliqués. Nous vivions assez libres et dialoguions beaucoup, avec les enfants, tandis que chez eux, pas vraiment. Nos modes de vie étaient bien différents.
Patricia pensait que son
mari lui appartenait, que nous n’avions plus voix au chapitre. Dominique et
elle venaient une fois par an, nous y allions deux fois. Mais justement, quand
ils sont venus à Noël 86, nous en avions discuté et avions exprimé le vœu de
voir plus Dominique, avec le bébé à naître. Ils étaient d’accord.
Le 24 mai, un dimanche, ils
m’ont téléphoné et annoncé que la visite avec le gynécologue accoucheur était
programmée le lundi soir, et qu’ils sauraient à ce moment là à quelle date
l’accouchement serait programmé. Dominique était représentant en extincteurs et
voulait absolument y assister. J’ai donc attendu des nouvelles le mardi :
rien.
Je n’aurais jamais pu
imaginer ce qui s’était produit. Me pensant sortie du tunnel, je voyais
l’avenir en rose, enfin : j’étais devenue assistante maternelle, ce dont
je rêvais depuis longtemps, et j’allais être grand-mère pour la première fois.
Tout allait bien. C’était oublier ce destin qui s’acharne sur moi, injustement.
|
C |
E mardi soir, à 22h, le téléphone a sonné : le beau-père de Dominique m’apprenait que mon fils était mort dans un accident de la route.
J’ai pensé que ce bébé, sans
son père, ça ne voulait plus rien dire. J’ai préparé mes affaires pour partir
là-bas. Frédérique et Alain se trouvaient à côté de moi quand j’ai appris ce
drame. Nous étions abattus, sans réaction. Comment réagir ? C’est tellement…
définitif ! On n’encaisse pas une horreur pareille dans les 5 minutes qui
suivent.
Michel, le fils de jean,
était marié avec une cousine germaine de Patricia, donc il a appris la nouvelle
presque en même temps que moi. Je projetais de partir seule à
Saint-Dizier : il m’en a dissuadée, annonçant qu’il passait me prendre. Je
ne souhaitais pas que mes enfants viennent, surtout pour la reconnaissance du
corps. Pas question qu’ils voient leur frère mort !
Je suis partie avec Michel
et nous sommes arrivés à Saint-Dizier vers 6h du matin, ce qui nous a obligés à
attendre deux heures dans la voiture avant de sonner chez les beaux-parents.
Les obsèques ont eu lieu sur
place. Certaines choses m’ont heurtée. Par exemple, le cercueil a été emmené au
fond de l’église, laquelle a été fermée à clé à 18h. Impossible de rester près
de mon fils, qui a passé là deux nuits tout seul ! La première nuit,
Michel reparti, mes enfants n’arrivant que le lendemain, personne ne m’a
proposée l’hospitalité, il m’a fallu dormir à l’hôtel, seule avec mon chagrin
écrasant.
Je n’ai pas voulu replonger
dans les antidépresseurs, j’ai résisté. A quoi bon reporter le problème ?
J’avais toujours pensé que
le seul aspect positif dans le fait de ne pas avoir de famille était de ne pas
avoir à souffrir du décès d’un proche. Normalement, j’aurais dû décéder avant
tous mes enfants, c’était dans l’ordre des choses.
A chaque problème il y a une
réponse, une solution. Mais le caractère définitif de la mort vous rend
impuissant, anéanti. Doué ou pas, il n’y a plus rien à faire, c’est fini. Je
l’ai compris au moment où l’on a refermé le caveau, même si ce n’est pas
véritablement à ce moment que j’ai intégré la mort de Dominique comme un fait
réel à 100%. Hélas, un autre drame est venu me le rappeler, plus tard.
J’ai toujours eu le
sentiment que cela aurait été plus facile s’il n’avait pas été tué sur le coup,
si j’avais au moins pu le voir une dernière fois avant de le perdre à jamais.
Il est parti si brutalement, sans faire de bruit… à son image, en fait, lui qui
était si discret, si gentil, si doux.
Il a été enterré le
vendredi ; J’ai repris le travail le lundi en demandant à ce que personne
ne m’en parle.
Mon petit-fils est né le 10
juin, 15 jours plus tard. Je suis retournée à Saint-Dizier pour découvrir la
petite frimousse d’Anthony. Nous avions prévu, avec Patricia et Dominique, de
partir en vacances ensemble, et réservé un appartement à cette fin. J’ai
souhaité que l’on ne change rien, que Patricia et Anthony viennent, mais son
père a imposé la présence de sa femme et de son autre fille. J’ai donc peu
profité d’Anthony pendant les vacances, ma fille et moi devant assumer le
ménage, la cuisine, le linge… Ensuite, Patricia a déprimé, jusqu’à tenter de se
suicider. Nos rapports sont alors devenus quasi inexistants, et je ne voyais
plus Anthony qu’une fois par an. Il a 13 ans, en l’an 2000, et rien n’a changé,
au presque. Je le connais très peu, j’ignore tout de ses goûts alimentaires, de
ses préférences, de ses habitudes… Je ne sais même pas s’il est heureux de me
voir ou s’il se sent obligé.
Pendant 5 ans, mes rapports
avec Patricia et sa famille ont été durs, au point qu’ils voulaient m’interdire
de voir mon petit-fils, alors j’ai dû consulter un avocat et entamer une
procédure. Patricia m’a demandée d’arrêter. depuis, je peux voir Anthony un à
deux fois par an, chez sa mère. En revanche, il n’est jamais venu chez moi.
Certes, il a été bien élevé,
il travaille bien à l’école, il connaît l’histoire de son père par cœur et lui
voue une admiration. Mon seul regret est d’avoir si peu de place dans sa
vie ; et ce peu de place me paraît tellement fragile que je n’ose rien
faire ni rien dire. Il n’existe pas entre nous les relations qui unissent
normalement un petit-fils et sa grand-mère.
Il a été mon premier et est
longtemps resté le seul garçon. Par pudeur, je n’ai pas osé le serrer dans mes
bras et lui dire que je l’aime. Là, il me semble un peu grand. Physiquement, il
ressemble à son père et en est fier.
Sa vie est bien équilibrée,
seulement Patricia refuse toujours de venir avec lui chez moi, même si de temps
à autre elle promet de le faire. Ce n’est pas une relation normale, non. Elle
est en tout cas bien loin de ce que j’avais rêvé et c’est très difficile à
vivre. Quant à la mort de mon fils, je ne sais pas si, un jour, j’arriverai à
m’y faire. Depuis son décès, j’ai l’impression d’être comme en sursis. D’un
côté la vie me donne un jour de plus, mais c’est encore un jour sans lui. Il me
faut trouver un équilibre entre les deux. Même si j’ai encore deux enfants,
ainsi que six petits-enfants que j’aime, un fils est parti et rien ne le
remplacera.
J’ai vécu sans mon père, mon
petit-fils vit sans son père… Il y a cette loi de la répétition.
Patricia a retrouvé un
compagnon, ils ont eu un bébé, elle en attend un autre. C’est bien ainsi. Etre
veuve à 21 ans, avant même d’accoucher, c’est horrible. Elle mérite sa part de
bonheur, d’autant que son bonheur fait aussi celui de mon petit-fils. Je ne
porte pas de jugement sur Patricia. Si mon fils l’aimait, je l’aime aussi, le
reste ne me regarde pas.
J’aurais aimer gérer nos
difficultés de compréhension au moment de la mort de Dominique mais ce qui est
difficile dans des circonstances normales se trouve encore exacerbé par un tel
drame.
Un 38 tonnes a tué mon
enfant alors moi qui parcours 50 000 km par an, à chaque fois que je
croise un camion, je pense à lui, depuis 13 ans. Treize ans moins 3 mois,
puisque c’est le temps que j’ai mis à réaliser vraiment qu’il était mort, en
apprenant un autre décès.
Trois mois après les
obsèques de Dominique, j’ai appelé Liliane, la nourrice qui gardait mes enfants
quand ils étaient petits. Elle a dit qu’elle ignorait comment me réconforter,
ne sachant pas ce que cela pouvait représenter de perdre son enfant et ne
pouvant se mettre à ma place. A l’heure même à laquelle elle me disait cela,
son fils Thierry, que Frédérique aimait beaucoup, mourrait écrasé par une
poutrelle métallique qui se détachait d’une grue, alors qu’il travaillait sur
une charpente.
Le soir, Liliane nous apprenait cet affreux accident. C’est là que j’ai définitivement compris que Dominique était mort, à jamais.
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A |
PRES la mort de Dominique et son enterrement, nous devions reprendre notre vie en mains.
Frédérique avait 17 ans,
Alain 15 ans. Je ne pouvais ajouter ma peine à celle que ressentaient mes
enfants. Ils étaient jeunes et pour eux, la vie devait reprendre le dessus.
La journée, avec le travail,
ça allait. L’angoisse arrivait le soir, quand tout était calme et que nous
étions couchés. J’avais tellement mal qu’il me semblait que ma tête et mon cœur
allaient exploser.
Gaby m’avait précisé qu’il
ne souhaitait pas que l’on en parle, que ce n’était pas nécessaire car j’y
penserais bien assez comme ça. J’aurais voulu qu’il me prenne dans ses bras et
me console, j’aurais aimé parler de mon fils. J’avais besoin d’aide, je ne
m’endormais qu’au petit matin. Il ne m’a jamais proposé son aide… Je ne la lui
ai jamais demandée.
A compter du décès de mon
fils, Gaby est resté avec nous le dimanche et n’allait à la ferme que le lundi.
Adam partageait notre vie le
week-end depuis le 24 mai. Il s’entendait bien avec mes enfants, étant du même
âge qu’eux. La semaine, il résidait dans un foyer.
Ce qui angoissait le plus ma
fille était ce petit neveu sans son père. Ma belle-fille avait quitté son
appartement et vivait chez ses parents, ce qui paraissait normal dans de telles
conditions car elle n’avait que 21 ans. C’est jeune pour être veuve, personne
n’aurait voulu être à sa place. J’étais d’ailleurs heureuse de la savoir
entourée de ses parents.
Pour nous, les kilomètres
qui nous séparaient n’étaient pas une bonne chose, ils ne nous aidaient pas à
nouer ou conserver des relations équilibrées. Nous étions, chacune de notre
côté, engluées dans notre chagrin.
Maman se trouvait à
l’hôpital au moment du décès de mon fils. Au cours de mes visites, j’avais
réussi à ne pas évoquer le drame, mais quand elle est rentrée chez elle et que
je l’ai vue plus longuement, me connaissant bien, elle a parfaitement compris
qu’il se passait quelque chose. Elle ne pouvait pas ne pas voir mon chagrin.
Dominique avait vécu des
moments privilégiés dans cette maison, avec sa mémé et son pépé, et tout ici
parlait de lui. Cela n’a en rien arrangé la santé fragile de maman.
Après Patricia, c’est
Frédérique qui a parlé d’un bébé. Elle a exprimé le souhait d’avoir un enfant
avant toute chose. J’ai cru à une passade superficielle et ne m’en suis
aucunement inquiétée. Elle travaillait alors au laboratoire avec moi, en
contrat CES. Cela nous faisait du bien d’être ensemble. Nous arrivions à parler
de Dominique, contrairement à Alain qui changeait de couleur et sortait de la
pièce chaque fois que nous évoquions son frère.
A ma grande surprise,
courant novembre, Frédérique m’annonça qu’elle était enceinte. C’était donc
vrai ! Elle avait demandé à un copain de sa bande de jeunes, avec qui ils
se retrouvaient dans le village où nous habitions, de lui faire un enfant. Il
avait hésité, mais c’était sans compter sur la détermination de ma fille, qui
lui avait assuré ne jamais rien lui demander si toutefois elle attendait
effectivement un enfant. Elle savait, pour l’avoir appris à l’école, calculer
la période la plus favorable pour leurs rapports sexuels.
Maman est décédée le 31 mars
1988. Il ne restait plus que mes souvenirs, de toutes mes années d’enfance et
d’adolescence, dont l’unique témoin venait de disparaître. Etrange
impression.
Julie est née le 5 juillet
1988. J’ai accompagné ma fille tout au long de sa grossesse et pour son
accouchement. A ce moment là, nous ne parlions pas, ma fille et moi, mais nous
pensions toutes les deux à un autre accouchement qui aurait dû se passer dans
la joie. Nous songions en effet aux joies que Dominique n’avait pas connues et
ne connaîtrait jamais, et à ce petit garçon sans père. J’ai songé que bien que
nous soyons toutes deux heureuses de cette naissance, ce n’est pas moi qui
aurais dû être là mais le papa de Julie, même si ma fille avait décidé de faire
un bébé pour elle.
Les deux filles étaient en
pleine forme. La maman un peu fatiguée, mais rien d’anormal. Alain avait promis
qu’il ne s’occuperait jamais du bébé. Toutefois, je crois me souvenir qu’il lui
a donné son premier biberon dès son retour à la maison !
Là où nous habitions,
Frédérique disposait d’une chambre où il nous suffisait d’ajouter le berceau de
bébé. Cette petite fille nous comblait de joie et c’est exactement ce dont nous
avions besoin. J’ai donc eu l’impression de vivre un peu mieux, mais je me suis
aussi rendue compte que bébé prenait beaucoup de place dans ma vie, or je n’étais
pas sa mère, même si la nuit j’étais debout avant que Frédérique ne se
réveiller. Il fallait que je trouve quelque chose qui m’éloigne un peu de ma
petite-fille et que je les laisse se débrouiller seules.
J’avais décidé de revendre
la maison de maman car il était hors de question que j’aille habiter le même
village que les enfants et la femme de Gaby. Avec l’argent, j’en achèterais une
sur Forges.
Je passais beaucoup de mon
temps libre à essayer de vendre la maison et à prospecter pour en trouver une
autre sur place. Je m’arrangeais pour conserver très peu de temps libre,
c’était le seul moyen pour tenir après la mort de mon fils.
J’ai finalement acheté une
maison en janvier 1989. Il y avait énormément de travail à réaliser dedans,
avant de pouvoir l’habiter. Gaby travaillait tard le soir, et un jour par
semaine il ne rentrait pas du tout. Une fois ma journée de travail terminée, je
filais à la maison jusque, bien souvent, 23 heures. Je rentrais tellement
fatiguée que je ne pouvais plus penser. Nous avons emménagé en juin.
C’est à peu près à cette
période que Frédérique a fait la connaissance de Joseph. Il était Réunionnais.
Un bel homme, sans contestation possible, pourtant, la première fois qu’il est
venu à la maison et qu’il s’est intéressé à Julie, j’ai été surprise par sa
manière d’agir. A l’évidence il connaissait parfaitement la manière de s’y
prendre avec les enfants. J’en parlai aussitôt à ma fille afin qu’elle se
renseigne, en le questionnant à ce sujet, de manière à éviter toute erreur ou
mauvaise surprise. Mais avec Frédérique, il suffisait que je dise cela pour
qu’elle plonge tête baissée. Elle ne m’a pas écoutée…
Nous avions un autre
problème à gérer : un des fils de Gaby, père de 5 enfants (4 garçons et
une fille) se trouvait sans logement et venait de rencontrer une femme,
elle-même maman de 3 enfants. Comme nous disposions de beaucoup de terrain,
nous avons acheté une caravane pour les installer au mieux tout en leur
permettant de conserver une certaine indépendance. Ils sont restés 8 mois chez
nous.
Pendant ce temps, Frédérique
manifestait elle aussi des signes d’indépendance, à son tour. Je l’ai aidée à
chercher un appartement à Forges puis à le meubler et l’ai laissée partir. Ce
ne fut pas facile de voir les deux filles quitter le foyer familial. Il allait
falloir combler ce vide !
J’espérais qu’elles seraient heureuses toutes les deux avec Joseph.
Dès leur installation,
celui-ci fit venir sa propre fille de 8 ans. Je ne sais pas si ma fille était
au courant du fait qu’il avait 2 enfants mais elle était amoureuse et pour
elle, cela ne constituait certainement pas un problème. J’ai su, rapidement,
qu’elle se trouvait à nouveau enceinte, et si elle hésitait à garder ce bébé,
lui ne voulait pas entendre parler d’avortement. J’ignore si c’est cette
divergence qui mit le feu aux poudres, toujours est-il qu’il devint alors
violent, battant Frédérique à son grès.
Trois mois plus tard, alors
qu’il avait à nouveau fait preuve de violence, Frédérique a pris Julie avec
elle et est rentrée à la maison. Le lendemain, profitant de ce qu’il était au
travail, nous sommes allées à l’appartement afin de reprendre les affaires,
puisque tout appartenait à ma fille. Seulement… le logement était presque vide,
il avait déjà emporté tout ce qu’il avait pu à l’aide d’une camionnette, puis
brûlé dans la cheminée tout ce qu’il ne pouvait emporter.
Frédérique s’est réinstallée
dans sa chambre, chez moi, avec sa fille. Elle était enceinte de 4 mois et ne
se trouvait pas dans une très bonne santé physique et psychologique. La
grossesse a donc été difficile. A 20 ans, avec bientôt 2 enfants, elle pensait
que sa vie était fichue.
Le 2 février 1990, c’est une
toute petite fille qui a vu le jour, Amélie. Elle n’avait rien de son père, si
typé. Depuis, nous n’avons plus jamais eu de nouvelles de lui.
|
L |
ES obsessions d’Alain avaient disparu et contre toute attente, il a obtenu son brevet des collèges, puis préparé un BEP de maintenance en électronique au collège où je travaillais. Pour ses 18 ans, il est parti au service national dans la gendarmerie.
Pendant qu’il se trouvait
sous les drapeaux, Frédérique a rencontré celui qui allait devenir son époux.
Le hasard a voulu que cet homme soit l’ancien mari de la femme du fils de Gaby
que nous avions hébergé peu de temps auparavant, ce qui nous obligeait à
jongler avec leurs allées et venues pour éviter qu’ils ne se rencontrent. Pas
question que les deux couples se croisent à la maison, leur séparation était
encore trop proche.
Comme cet homme était père
de 3 enfants, à 20 ans, Frédérique s’est retrouvée avec 5 enfants à élever, du
moins les week-ends et pendant les vacances scolaires. Ils sont rapidement
partis s’installer dans un logement indépendant et je suis restée seule avec
Gaby et Adam. Ce jeune garçon que je recevais le week-end avait demandé à
quitter son foyer pour venir carrément vivre avec moi.
Le 18 décembre 1991, il a
été rejoint par Séverine, une magnifique gamine de 13 ans, brune, avec de beaux
yeux bleus. Ils étaient les deux premiers de ces enfants que l’on me confie
momentanément, enlevés à leurs parents pour des raisons diverses et placés dans
une famille d’accueil. J’en ai ainsi accueillis une trentaine depuis 1987, pour
un moi, pour 6 mois ou pour des années… Séverine a ainsi passé 8 ans avec moi,
à plein temps, et c’était super. Puis à 21 ans elle s’est installée en ménage
et depuis, tout va bien pour elle.
Pour faire mon métier, il
faut vraiment y croire. Je l’ai fait comme un travail, dans un premier temps,
mais très vite c’est devenu une passion. Je crois que comme j’ai eu la chance
que quelqu’un me prenne en charge quand j’étais dans le cas de ces enfants,
j’ai voulu rendre ce qui m’avait été donné, consciente de l’importance d’une
telle démarche. Et je retire beaucoup de bonheur de mon travail avec ces
jeunes.
En septembre 1992, à 50 ans,
j’ai choisi de prendre une retraite anticipée de l’Education nationale pour me
consacrer pleinement à ces jeunes que j’accueillais. Ce fut un peu dur, les
premiers mois, de ne plus entretenir de contacts avec l’extérieur et de ne plus
fonctionner avec des horaires stricts, mais je m’y suis habituée.
Début novembre, j’ai
accueilli en urgence 4 enfants de 1 an, 3 ans, 4 ans et 6 ans. Je les ai gardés
3 mois avant que l’administration ne m’en retire deux, estimant que 4, c’était
trop pour une seule famille d’accueil. Ma demande d’extension d’agrément pour
garder les frères et sœurs tous ensemble m’a été refusée. Outre Adam et
Séverine, je n’ai donc gardé avec moi que Ludovic, 6 ans, et Mathilde, 1 an.
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A |
U sortir du service
national, Alain avait trouvé une place de gardien de sécurité dans une sucrerie
de Seine-Maritime, puis au casino de Forges les Eaux. Il a ensuite rencontré
une jeune femme adorable, Delphine. Tous deux ont fait les saisons comme
serveurs en Suisse, puis ils sont rentrés en 1998, juste avant la naissance de
leur fils, Damien, qui a vu le jour le 12 décembre. Ils souhaitaient se
stabiliser, pour l’enfant.
Maintenant, Delphine reste
au foyer pour élever Damien, et Alain est ambulancier. Ils viennent de
s’acheter une grange, qu’ils retapent.
Au moment de cette nouvelle
naissance, je venais d’apprendre que je souffrais d’un cancer d’un sein et
devais être opérée le 16 décembre. Damien est donc né 4 jours avant
l’intervention, ce qui m’a fait plaisir et m’a un peu remonté le moral.
Quant à Frédérique, elle
s’est mariée en septembre 1991 et son mari a reconnu les deux petites. Ils en
ont eu une 3ème en mai 1993, Leslie, puis un garçon, en novembre
1998, Florent. J’ai eu deux petits-enfants en deux mois !
Après la mort de Dominique,
je n’ai pas conservé de contacts réguliers avec mes frères et sœurs, sauf
Michel. Jusqu’en 1994 où j’ai écris à l’émission « Perdu de vu » pour
solliciter leur aide, mais ils m’ont répondu que cette histoire n’était pas
assez médiatique.
Pendant 8 mois, j’ai
cherché, disposant d’une copie du livret de famille, ce qui m’a permis de
demander un extrait d’acte de naissance sur chaque frère ou sœur. Tous vivaient
encore, sauf les deux décédés à la naissance.
Pour une de mes sœurs, j’ai
été intriguée par la mention « RC » dans la marge. Renseignements
pris, cela signifiait qu’elle était placée sous tutelle. J’ai donc écrit au
tribunal d’instance de son lieu de naissance afin de connaître le motif de ce
placement, ce qui constitue un droit. Il suffit de joindre un timbre à 60 F. La
réponse m’a fait très mal : ma sœur était enfermée depuis l’âge de 3 ans
dans un hôpital psychiatrique, où elle avait été oubliée depuis. A 48 ans, la
malheureuse y est toujours !
Quand j’ai pris contact avec
l’hôpital pour la voir, elle n’avait jamais vu personne d’autre que les
infirmières. On lui avait volé sa vie ! Je suis hélas arrivée trop
tard ; 45 ans d’hôpital psychiatrique rendraient n’importe qui dingue. Je
l’ai vue et revue, j’ai essayé de la sortir, mais elle a peur, elle ne
supportait pas d’être déracinée, de quitter son unique univers connu. Comment
peut-on placer quelqu’un en hôpital psychiatrique à 3 ans ! ! !
Tout ce que je peux faire,
désormais, c’est de l’inviter de-ci de-là au restaurant, et de lui rendre
visite.
Au moment de partir en
vacances, à l’été 1994, j’ai retrouvé la trace de Georges. Comme j’allais
partir, je me suis dit que je prendrais contact avec lui en rentrant, en août.
Et là, quand je suis revenue, les autorités m’ont fait savoir que justement elles
cherchaient à joindre un proche… pour savoir que faire de sa dépouille
mortelle. Il venait de décéder.
J’ai retrouvé tout le monde,
finalement , et organisé une fête chez moi en septembre 1994. Sur les 14
vivants, 11 ont répondu présent, avec conjoints et enfants, ce qui fait que
nous étions presque 80. Depuis, nous nous réunissons une fois par an, pendant
les vacances d’été, quand tout le monde est disponible. A chaque fois nous
tirons au sort celui qui organisera la réunion l’année suivante.
Bien que n’ayant pas été
élevés ensemble, nous constatons un nombre impressionnant de points communs.
Les cousins germains se ressemblent beaucoup ; Frédérique et moi avons
même eu un choc en voyant un de mes neveu, portrait craché de Dominique. Cela
dit, pendant 50 ans nous avons suivi des chemins différents, donc il n’est pas
facile d’établir des liens fraternels, même si le même sang coule dans nos
veines.
Je me sens particulièrement
proche de Jeanine, et aussi de Michel, mais je prends plaisir à les voir tous
ainsi, une fois l’an. C’est l’aboutissement de ce que je voulais faire. Je
souhaitais même recréer une vraie famille, seulement ça m’est apparu
impossible, 50 ans après. Je ne pouvais recréer ce qui n’avait pas
existé ; il n’y a pas eu de relations fraternelles normales, nous n’avons
pas joué ensemble, ni partagé les mêmes punitions ou les mêmes bonheurs…
Ceux qui nous ont placé,
jadis, auraient pu organiser une rencontre, au moins une fois par an, par
exemple en nous plaçant tous dans la même colonie durant l’été, puisque nous
vivions tous dans le même département. Je ne comprends pas. Moi, dans mon
travail, je m’attache à maintenir coûte que coûte le lien entre frères et
sœurs, et avec les parents.
|
J |
EANINE a été opérée d’un
cancer du sein en 1992.
Nous nous voyions
régulièrement, elle venait chez moi, j’allais en week-end chez elle. Quand elle
a appris cette mauvaise nouvelle, j’ai passé plus de temps avec elle pour
essayer de l’épauler.
En octobre 1998, ses enfants
m’ont dit qu’elle n’allait pas bien du tout. Elle a été hospitalisée d’urgence
et les médecins lui donnaient 6 à 9 mois d’espérance de vie. Ils se sont
trompés, heureusement. Deux ans plus tard, elle vit mieux.
C’est à la suite de la
maladie de ma sœur que je suis allée faire cette mammographie et que j’ai
appris à mon tour que je souffrais d’un cancer du sein. Le prélèvement était
négatif mais le chirurgien m’a dit que si, c’en était bien un. Il a décidé
d’opérer 15 jours plus tard.
Tant qu’on ne sait pas, on
n’y pense pas, bien sûr, mais après c’est horrible. J’avais pratiquement
l’impression de le sentir en moi et le fait d’attendre 15 jours avant de
l’enlever m’affolait, je me disais « il grandit en moi, c’est
affreux ». J’aurais voulu être opérée tout de suite.
Opérée le 16 décembre, j’ai
passé 6 jours dans une clinique, à Rouen, et je dois avouer que tout le
personnel s’est montré attentif et humain.
Il n’était pas question que
mes enfants quittent la maison, donc Gaby a demandé à ce que ses horaires
soient provisoirement modifiés pour être avec eux le matin et le soir. Entre
deux, ils se débrouillaient, ce n’était plus des bébés.
Rentrée à la maison, j’ai
craqué, j’ai déprimé. Pendant 2 mois j’ai cessé de m’alimenter, me sustentant
d’un yaourt et d’un jus d’orange par jour. Je me levais, buttais dans tous les
meubles parce que je ne tenais plus debout. J’étais dans un tunnel, un trou
noir. L’idée de manger m’était proprement insupportable, à tel point que j’ai
perdu 10 kilos en deux mois. Et puis un jour, comme ça, brusquement, j’ai
replié le canapé clic-clac où je passais mes journées allongée et j’ai repris
une vie et une alimentation normales. C’était fini.
L’opération en soi n’est
rien. Ce qui est dur, c’est tout ce que l’on associe au cancer, la
« condamnation » à mort… C’est ça qui est insupportable. Une fois
qu’on a compris, on lutte… ou on ne lutte pas. Je me suis ainsi reprise en mars
et dès le mois de mai, je me suis inscrite dans un centre pour ne surtout pas
reprendre ces kilos envolés et même essayer de perdre encore du poids. Ma fille,
qui avait encore quelques kilos en trop après sa grossesse, s’est inscrite avec
moi. J’aurais dû le faire plus tôt, puisque je suis passée de 107 à 70 kilos,
tandis que Frédérique perdait 30 kilos en 8 mois !
C’est vraiment le jour et la
nuit. Du coup, j’ai recommencé à apprécier mon corps en le redécouvrant. Je
fais du sport, je bouge.
Sans mon cancer, j’ignore si
je l’aurais fait. C’est curieux, cet effet bénéfique secondaire, totalement
inattendu. Un jour, il peut récidiver, mais il peut aussi ne pas le faire. Pour
l’instant, ce n’est ni un souci, ni une obsession, je n’y pense pas. Je me suis
enlevée ça de la tête et si vraiment la situation n’évoluait pas dans un sens
positif, il serait temps d’aviser. En attendant, je vis… ça oui !
Et puis grâce à mon métier,
j’ai retrouvé un certain équilibre. J’y prends d’autant plus plaisir que
j’obtiens souvent des résultats positifs et concrets. C’est déjà énorme. Même
si j’ai découvert ma passion pour cette activité sur le tard, ce travail auprès
des jeunes m’apporte un réel bien-être. Ils m’équilibrent tout autant que je
les équilibre, même si cela peut paraître étrange. En vérité c’est un échange,
et c’est bien parce que j’ai traversé toutes ces épreuves que je peut leur
apporter ce dont ils ont impérativement besoin. Je les vois mal vivre dans une
famille modèle, ils étoufferaient. Il faut les accompagner, pas les
surprotéger ; ce qui est vrai pour tous les enfants l’est encore plus pour
eux. Et ce n’est pas parce qu’il y a un accrochage qu’on arrête, ils doivent
bien le comprendre, savoir que des accrochages, il y en aura, cela fait partie
de la vie. On partage les mauvais moments comme les bons, main dans la main.
Nous faisons front commun. Echecs et succès sont toujours imprévisibles mais
nous indiquent le chemin pour aller plus loin. La vie est faite de beaucoup
d’embûches qu’il convient d’assumer, de beaucoup de chagrins qu’il faut
consoler, de beaucoup de petits bonheurs qu’il faut savoir saisir.
Pour prendre en charge les
jeunes qui me sont confiés, j’essaye d’utiliser à bon escient un savant mélange
de confiance, de tendresse, de fermeté et de dialogue. Je suis toujours là pour
eux mais je peux aussi les laisser assumer leurs responsabilités face aux
contraintes de la vie tout en restant vigilante : au premier dérapage, je
réagis. Chaque jour est une victoire, un pas de plus vers la réussite de leur
avenir.
En leur donnant cet amour
maternel qui m’a manqué, enfant, je compense quelque chose au fond de moi et
leur offre ce qu’ils cherchent au moment où ils le désirent. L’administration a
évolué, les modes de placement aussi, aussi ne souffriront-ils pas de tout ce
que j’ai enduré. Je les aide à prendre une bonne trajectoire pour leur éviter
mes erreurs, notamment ma propension à mal choisir un conjoint et à répéter ce
mauvais choix. Grâce à tout cela, eux n’en subiront pas les conséquences, ils
seront mieux armés pour gérer leur vie.
En même temps que l’amour,
la tendresse, j’essaye de leur offrir une notice de vie, tandis qu’ils donnent
un sens à ma propre destinée.
J’exerce le plus beau des
métiers… et je ne suis pas prête d’arrêter.
Livre II
|
J |
’ETAIS encore avec mes
frères quand je décidai, petit spermatozoïde microscopique, de prendre mon
destin en mains et d’échapper au sort qui m’attendait, comme tous les miens.
Pour cela, il me fallait rester vigilant et réussir à m’échapper afin de
prendre un chemin différent, à la première étreinte de mes parents. J’espérais
seulement être le seul à raisonner ainsi, sinon, la lutte serait probablement
difficile.
Si je savais ce que je
voulais, j’ignorais en revanche comment procéder exactement. Le jour
« J », je restai en arrière du gros des troupes, pensant avoir ainsi
plus de chances de m’échapper. Je ne tenais pas à être entraîné malgré moi dans
le flot impétueux de mes frères qui se ruaient avec un enthousiasme à peine
descriptible.
Le voyage de papa à maman se
passa finalement sans encombre. Hélas ! Dès mon arrivée il me fallut
déchanter : je n’étais pas le seul, loin s’en faut ! Quelques-uns de
mes frères avaient manifestement eu la même idée et c’était maintenant à qui
trouverait le premier l’ouverture qui conduit dans la douceur de cet œuf qu’il
me tardait de féconder.
La chance était avec moi car
après plusieurs essais infructueux, où j’eux l’occasion d’observer la brutalité
de mes congénères, prompts à me pousser pour prendre ma place, ainsi que le
manque d’hospitalité de l’œuf, pas pressé de m’ouvrir le passage, je trouvai
enfin l’ouverture, qui se referma dès que j’eus franchi ce sas. Une petite
pensée pour mes frères moins chanceux que moi et je filai vers mon destin,
heureux.
Mon travail de fécondation
terminé, je partis pour mon deuxième voyage, afin de m’accrocher à la paroi de
l’utérus de ma maman. Il fallait bien m’arrimer, j’allais y passer neuf mois,
d’après les légendes que les anciens de notre groupe colportaient. Et comme
tout cela m’avait énormément fatigué, je suis resté plusieurs semaines à
somnoler, me reposant en profondeur, bien au chaud.
Un jour, j’ai commencé à
sentir mon petit cœur battre, me demandant de quoi il retournait. Etrange
sensation Pas désagréable, au demeurant. J’étais minuscule encore, mais
visible pour les spécialistes, ce qui leur permit d’annoncer la bonne nouvelle
à maman. Elle n’était plus seule : je grandissais en elle.
Pour nous commençait une vie
de symbiose. Je ne pouvais vivre sans elle, elle était la seule à pouvoir me
permettre de me développer, de me former, jour après jour, jusqu’à devenir un
bébé grand et fort. Pour l’instant je n’étais qu’une petite chose informe avec
de simples battements de mon petit cœur pour confirmer que je vivais.
Je restai plusieurs semaines
au calme, bien au chaud, en attendant mon évolution. Bien sûr, maman savait que
j’étais là en raison des symptômes générés par ma présence, par contre elle ne
me sentait pas encore directement. Je prenais si peu de place !
J’étais avec elle depuis 4
mois, peut-être 4 et demi ; je grandissais normalement et suivais un cycle
normal d’évolution quand j’ai soudain éprouvé l’envie folle de manifester ma
présence, pour être sûr que l’on ne m’avait pas oublié. On n’est jamais trop
prudent ! J’avais l’impression que l’espace se restreignait. Ce n’était
pas facile de communiquer, ma maman devait déborder d’activité car j’étais
constamment baladé de droite à gauche, de gauche à droite…
Ma décision de bouger prise,
j’ai dû attendre que ma maman s’arrête de circuler. Ce n’était pas encore de
grandes cabrioles mais c’était suffisant pour que maman sache bien que j’étais
toujours là et s’en réjouisse.
Mes jambes, mes bras
poussaient. Au début, mes pieds et mes mains ressemblaient à des palmes,
c’était rigolo. Après, mes doigts se sont progressivement profilés ; tout
mon corps prenait forme.
Je manifestais ma présence
chaque fois que maman s’allongeait, pour lui faire savoir que j’appréciais
assez ces moments de calme, et puis je la sentais disponible pour m’écouter.
Comme ça, j’avais plus de place pour bouger et je sentais bien à quel point
elle était heureuse : elle posait ses mains sur son ventre, j’en
ressentais la chaleur.
Pendant qu’elle était
active, cela me berçait alors j’en profitais pour faire une petite sieste
réparatrice. Mes moments d’activité étaient donc encore restreints, par la
force des choses, mais cela me suffisait.
Je n’étais pas seul,
j’entendais maman vivre : sa respiration, son cœur, sa voix… de la
musique, aussi, parfois. J’étais bien, disposant de tout le confort d’un cinq
étoiles.
Il y avait juste un petit
problème : au fur et à mesure que les mois passaient, je grandissais, je
me formais, mais j’avais aussi de moins en moins de place et il me fallait
contrôler mes gestes pour ne pas faire mal à ma maman. Je conserve tout de même
un bon souvenir de cette période.
I
|
L y avait environ 9 mois que
j’avais pris mon destin en mains (les anciens avaient donc bien raison) quand,
brusquement, une irrésistible envie de voir la tête de mes parents m’a animée.
Je voulais aussi voir ce qu’il y avait à l’extérieur et puis j’étais assez gros
et costaud pour me débrouiller seul et laisser un peu ma maman se reposer, elle
devait être fatiguée et je trouvais qu’elle avait fait du bon boulot.
Ses déplacements et ses
gestes étaient plus lents, je le sentais bien, et ses périodes de repos plus
nombreuses. Il était temps d’aller prendre un peu l’air.
Pour cela, il me fallait
participer à l’ouverture de la porte qui m’avait laissé passer neuf mois plus
tôt. Seulement voilà : j’avais pris de l’ampleur pendant ce laps de temps
et je ne savais pas trop comment m’y prendre. Je me manifestai donc auprès de
maman pour lui faire comprendre que j’étais prêt pour notre séparation, prêt à
prendre et assumer mon indépendance.
Ensemble, nous avons
commencé le travail à la maison. Nous irions à la maternité le moment venu,
m’a-t-elle fait comprendre. Pour l’heure, c’est dans le calme et la douceur que
nous nous préparions à la séparation. Nous avions tout le temps, puisque
c’était encore le début de l’après-midi et maman n’avait rendez-vous à la
maternité qu’à 21 heures.
Ce n’est finalement que vers
3 heures du matin que j’ai pu libérer ma maman et la laisser se reposer en
paix. C’était un sacré travail de sortir, j’étais épuisé, mais je ne crois pas
que les gens qui m’avaient pris en charge se rendaient bien compte de ma
fatigue. On me palpait, j’étais inspecté de la tête aux pieds, lavé, mouché,
pesé, mesuré, emmailloté, puis quand même, au moment où je commençais à
désespérer un peu, j’ai pu rejoindre les bras de maman. Vue de l’extérieur
aussi, elle était la plus belle des mamans. Nous avons fini cette nuit mouvementée
ainsi, l’un contre l’autre.
On m’a dit que je m’appelle
Dominique, que je pèse 3,300 kg et que je mesure 50cm. Un
« collègue » plus grand (il était sorti de sa maman depuis 48 heures)
m’a demandé : « T’es un gars ou une fille ? » Je n’ai pas
su quoi répondre, je n’avais pas appris ça. Il a soulevé ma petite couverture
et m’a dit « T’es un gars ».
« A quoi t’as vu
ça ? » ai-je demandé à mon tour.
« Ben, t’as des petits
chaussons bleus. Pour les filles, ce sont des roses ».
Quand même, il y en a qui sont
sacrément calés…
|
J |
E n’ai pas un cheveu sur la tête. Je m’en aperçois en voyant les adultes, il va falloir que je fasse quelque chose parce que j’ai un peu froid sur le haut du crâne.
Et puis c’est pas tout ça,
mais je commence à avoir sérieusement faim. Qu’est-ce qu’ils ont prévu au menu,
ici ? Il faudrait peut-être vérifier que mes poumons fonctionnent bien,
également. Allez, tiens, on va pousser une petite chansonnette pour voir ce que
ça donne !
Ah ! J’ai à peine
commencé à crier que maman s’affaire autour de moi. C’est bon à retenir, ce
truc là. Il me faut quand même attendre un moment avant de voir apparaître mon
biberon mais bon, si c’est nouveau pour moi, ça doit l’être aussi pour elle,
alors je ne récrimine pas trop. Il faut savoir rester zen. Je finis de me
calmer dans la douceur de ses bras, après quoi nous dormons un peu tous les
deux, paisiblement.
L’après-midi, c’est l’heure
des visites, tout le monde n’a que ce mot à la bouche. Mais c’est quoi
« visite » ? Ah ! Voilà la réponse, je vois arriver un tas
de gens : papy, mamy, Marcel, les parents de mon papa, mon oncle Claude,
ma tante Chantal… Tout le monde s’extasie au-dessus de mon berceau ; ma
maman est chaleureusement complimentée et puis après ce qui me paraît un
siècle, nous retrouvons le calme. Mais moi, c’est la visite de mon papa que
j’attends ! Sans lui je ne serais pas là ! J’apprends qu’il travaille
et ne viendra que ce soir. En attendant, un petit dodo ne serait pas de refus,
tiens.
Quand je me réveille, il est
justement penché au-dessus de moi, à son tour, sa main tenant mes petits doigts
avec douceur. Je ne le vois pas très bien, mon regard est encore trouble, je
suis en phase de réglages. N’empêche que je sens et apprécie sa douceur. Nous
faisons connaissance. Pendant neuf mois, ma maman m’a appris à la connaître, à
ressentir son bien-être ou l’inverse, mais pour mon papa, c’était plus
compliqué. J’entendais sa voix feutrée, c’est sûr, et puis je sentais bien la
différence entre ses mains à lui et ses mains à elle, mais c’était tout. Là,
nous sommes enfin réunis.
Le lendemain, c’est au tour
de pépé et mémé de nous rendre visite. Ils habitent loin et dès qu’ils ont
constaté que tout allait bien pour nous deux, ils rentrent chez eux ;
maman promet d’aller les voir très bientôt.
Nous restons une semaine au
calme, à la maternité. Les journées s’écoulent, paisibles, faites de dodos,
biberons, câlins dans les bras de maman, remplacés par ceux de papa quand il
passe nous voir en rentrant de son travail.
Aujourd’hui est un grand
jour : nous préparons les bagages et rentrons chez nous avec papa. Je vais
enfin connaître notre maison et découvrir le joli berceau préparé avec amour
par maman. La maternité, ça a son charme, seulement il y a toujours du bruit,
des portes qui claquent, des bébés qui pleurent… Chez nous je serai le seul
bébé à pleurer ! Le moins possible, quand même, parce que je suis un
gentil bébé. Mais bon, il faut bien éduquer un peu les parents, sinon, qui le
fera ?
Nous habitons un appartement
très agréable, à Compiègne. Maman passe ses journées avec moi, elle s’occupe de
notre logis pendant que je dors, et quand je me manifeste parce que j’ai faim
ou que mes petites fesses sont mouillées, elle est toujours là pour moi. Mon
papa travaille toujours, donc je ne le vois que le soir.
Nous passons 3 mois ainsi,
cool cool, et puis une nuit, une douleur aiguë à l’oreille me réveille. Aïe
aïe ! C’est quoi, ça ? Maman me prend dans ses bras, m’allonge près
d’elle et cale ma petite tête contre elle. J’ai un peu moins mal mais au petit
matin, ça revient, alors le médecin vient. Il diagnostique une otite. Je
reconnaîtrai bien cette douleur, par la suite, parce que jusqu’à un an, j’en
aurai beaucoup, des otites.
Presque à chaque fois, mes
parents m’enveloppent dans une couverture pour me conduire chez le spécialiste,
qui pratique une para-synthèse. Là, franchement, je ne vous recommande pas,
j’ai connu des moments plus agréables. Enfin, il faut faire avec… Finalement, à
5 mois il procède à l’ablation de mes végétations, ce qui a pour conséquence de
ralentir un peu ma croissance. Cela dit, je ne suis pas hyper pressé, alors
rien de grave. Maman s’inquiète un tout petit peu, je la rassure. Elle voit
bien que je suis un bébé normal, toujours sans un cheveu sur la tête :
avec tous ces problèmes d’oreille je n’ai pas eu le temps de m’en occuper mais
c’est promis, j’y songe.
Je connais bien mon papy, ma
mamy, mes oncles et tantes du côté de papa, un peu moins mon pépé et ma mémé,
du côté de maman. Mémé a été opérée après ma naissance, on m’a dit que c’est
grave, c’est un cancer, et elle a voulu attendre que je vienne au monde avant
d’entrer à l’hôpital. Je vois bien que quand maman rentre, après être allée la
voir, elle est triste. Je fais ce que je peux pour lui rendre le sourire.
|
D |
EPUIS que maman a repris le travail, je vais en nourrice. Ce n’est pas loin de chez nous, juste dans le même immeuble, deus portes plus loin. Ma nounou est très gentille, elle a déjà 4 enfants et son mari travaille avec papa.
J’ai 4 mois quand je
commence à éprouver de nouvelles douleurs, dans mes gencives cette fois. Je
n’ai pourtant ma première dent qu’à 6 mois. Quand j’ai mal, maman me masse avec
un liquide et ça me calme… jusqu’à la fois suivante, puisque les dents arrivent
les unes après les autres.
J’ai à peu près un an quand
je me rends compte que papa prépare son départ. Il a quitté son travail après
en avoir trouvé un autre, mais loin de la maison. Comme maman travaille, il
part seul et ne rentre qu’une fois par mois. Maman est triste et moi aussi.
Au bout de 6 mois, les
vacances arrivent enfin. Comme maman n’a pas obtenu sa mutation elle prend
quelques congés en se mettant en disponibilité, ainsi nous pouvons déménager
tranquillement et rejoindre papa. C’est bien : j’ai maman toute la journée
avec moi !
Nous aménageons dans un
appartement situé au dernier étage d’un immeuble. Nous sommes bien, ne fut-ce
que parce que nous sommes réunis, tous les trois.
Je suis un petit garçon bien
constitué, sans retard. J’ai beaucoup de dents. Je commence à parler mais ne
marche pas tout seul et je n’ai toujours pas de cheveux sur ma tête. Désolé,
mais après les oreilles, il y a eu les dents, j’ai eu autre chose à
faire ! Mais c’est promis, cette fois, sérieux, je vais m’en occuper.
Mon coin de paradis, c’est
mon parc. Dedans sont étalés mes jouets préférés. Je me sens en sécurité, là,
bien calé avec mon coussin, ma sucette à la bouche… Je suis bien, je m’endors,
à l’abri de toute agression. En fin d’après-midi, quand le temps le permet,
nous prenons la poussette afin de descendre au-devant de papa, qui remonte en
voiture, son travail terminé.
Nos voisins ont un petit
garçon un peu plus âgé que moi et pendant que les parents discutent, nous
jouons, tous les deux. Nous habitons à Gray, dans la Haute-Saône. Parfois, nous
partons passer le week-end chez papy et mamy, à Compiègne, ou encore chez pépé
et mémé, à Villers.
Nous restons là un an, puis
papa cherche un autre travail. Il en trouve un à Suresnes, près de Paris. Re
déménagement ! Maman a le droit de reprendre son ancien poste à Compiègne,
où nous revenons habiter, papa fera la route tous les jours. Maman a dû se
débrouiller pour trouver un appartement dans le privé, n’obtenant pas de
réponse des HLM. Je dois retourner chez la nourrice, mais pas la même, c’est
trop loin de là où nous habitons. Cela tombe bien puisque la voisine n’a pas
d’enfant et voudrait en adopter un. En attendant, elle va me garder !
Je marche depuis l’âge de 18
mois. Maman dit qu’il était temps mais moi j’aimais bien qu’on me trimballe
dans les bras. Enfin, c’est drôle de marcher, d’être autonome pour mes
déplacements. Je m’accroche à tout ce qui traîne. Et puis je risquais de
paraître trop en retard alors j’ai fait un effort. Dur dur, la vie de
bébé ! Il a raison le Jordi ! Enfin… je me suis fait porter dans les
bras pendant un an et demi, ce n’est déjà pas si mal. Je me laisse aussi
pousser le cheveux, cette fois, je suis blond aux yeux bleus.
Ma nounou est bizarre, je
trouve. Je veux bien qu’elle se fasse la main en attendant d’adopter un petit,
mais franchement, elle est carrément spéciale. Je passe toutes mes journées au
lit ou assis à table. Je n’ai jamais de jouets alors que maman lui en a confié
et elle me donne de drôles de choses à manger ; en plus elle se fâche
quand je n’aime pas et de colère elle m’a même mis au lit. Jusqu’au jour où
maman est rentrée plus tôt que prévu. Je venais de me prendre une claque sur la
joue et la marque était encore très visible, et puis j’étais assis à table, mes
jouets enfermés dans un placard. Maman n’a pas mis longtemps à comprendre et
après une discussion plutôt houleuse, elle m’a récupéré ainsi que la caisse de
jouets et mes affaires. Je n’ai plus jamais revu cette mégère et franchement,
elle ne m’a pas manquée.
|
J |
E suis retourné chez mon ancienne nourrice. Maman, a acheté un siège pour le Solex, solidement fixé sur le porte-bagages. Elle me dépose le matin et me reprends le soir. J’adore ça… sauf quand il pleut, là je hurle pour manifester ma réprobation. Je veux un parapluie ou du soleil tout le temps ! L’eau, je veux bien, mais chaude, dans mon bain. Les adultes ont quand même de drôles d’idées…
Les HLM ont donné leur réponse, en nous octroyant un appartement. Nous avons donc déménagé pour un logement qui était plus dans nos prix. Je ne sais pas pourquoi mais moi, j’ai eu peur. Le sol était en plancher et dès que je marchais, il craquait. Et puis pour Noël j’ai reçu une locomotive qui fait du bruit en roulant, et crache de la fumée, et elle aussi me fait peur, du coup elle est restée sur une étagère très longtemps.
Un jour, je me suis promené avec la sucette, dans la journée. J’avais le droit de la prendre le soir pour m’endormir mais maman disait que j’étais grand et pouvais la laisser dans mon lit. Ce jour là, donc, j’avais oublié la consigne et maman a pris la sucette puis l’a accrochée sur la cheminée de la locomotive. Je ne l’ai plus jamais reprise. J’étais un peu malheureux… Il fallait bien grandir !
Quand j’ai eu 3 ans, maman a décidé de demander sa mutation pour la région parisienne. Papa en avait assez de devoir faire la route tous les jours. Elle a été nommée à Courbevoie. Le temps qu’ils trouvent un appartement, je suis parti chez pépé et mémé.
J’aime bien aller là-bas, c’est la campagne, je suis toujours dehors et ils sont aux petits soins pour moi. J’aime faire les courses avec pépé, il est calme, tout doux, il me tape la main et dit : « Alors, on y va mon pote ? » et nous partons main dans la main.
Le matin, quand il se lève, il siffle toujours, c’est agréable quelqu’un d’aussi gai.
Voilà, maintenant la famille réside à Nanterre. L’appartement est beau, il y a un ascenseur. Je pars le matin avec maman, elle me dépose à la garderie à côté de son travail et me reprend le soir. Nous empruntons le bus. Je n’aime pas trop parce qu’il y a beaucoup de monde, je suis parfois un peu tassé. Enfin… Notre nouvelle vie s’organise, papa est tout près de son travail.
J’ai quand même un petit problème : je me sens toujours fatigué et dès que je marche un peu, j’ai mal au ventre. Maman a même racheté une poussette, parce que je commence à être un peu trop lourd pour qu’elle me porte. Et puis voilà qu’une nuit je suis pris de violentes douleurs au ventre ! Le matin, je suis hospitalisé et opéré d’urgence d’une péritonite. A ma sortie de la clinique, je pars me reposer deux mois chez mes grands-parents, à Villers. Mes parents viennent me voir tous les week-ends.
Quand je reviens à la maison, maman m’annonce une grande nouvelle : je vais avoir un petit frère ou une petite sœur. Un bébé, pour moi, c’est avant tout un copain pour jouer et je suis très content. Par contre il faut attendre longtemps, très longtemps, avant d’en voir le bout. Et puis je repars chez mémé et pépé pour attendre la naissance, désormais imminente.
C’est une petite sœur ! Tout au long du chemin qui me conduit à la maternité, j’imagine cette petite sœur jouant avec moi. Cela commence mal : les enfants n’ont pas le droit de rentrer. Ils savent que je suis son frère ? Non mais ! Bon, avec pépé, on fait le tour de l’immeuble afin de trouver la fenêtre de la chambre et là, je tombe des nues : maman me présente ma petite sœur, seulement elle n’est pas plus grande qu’une poupée ! Comment voulez-vous que je joue avec ça ! C’est un gadget, pas un enfant ! Elle a l’air tellement fragile… Je suis tellement surpris de la découvrir si petite, moi qui la pensais à ma taille, que j’en oublie de sauter de joie. Maman ne s’est pas foulée, comme je le dis à pépé : « Dis donc, elle aurait pu la faire plus grande ».
Bientôt, nous rentrons tous à la maison et là, je vais enfin savoir ce que c’est que de bercer la petite sœur. Maman demande un congé sans solde pour rester avec nous un an mais comme nous ne sommes pas très riches, elle garde d’autres enfants durant la journée. Moi, je vais à l’école juste à côté de l’immeuble.
J’ai deux copines, elles sont jumelles. Maman ne les reconnaît pas, moi si. J’ai un truc… mais je ne le dirai pas, je le garde pour moi !
Je trouve qu’on est heureux, nous, les enfants. Les adultes, c’est une autre paire de manches. Je ne crois pas, non.
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M |
A sœur a un an et moi six quand, après de violentes disputes, maman nous emmène loin dans une autre maison, à la campagne. Nous avons voyagé toute la nuit.
Nous restons là deux mois. Papa vient nous voir une fois, ensuite nous remontons à Paris pour partir en vacances en Haute-Savoie avec Jean, un ami de maman dont la femme est morte dans un accident. Je m’en souviens, ils étaient amis avec papa et maman depuis longtemps et ils venaient parfois chez nous. Ils ont eu deux fils, le plus grand s’appelle Jean et l’autre Michel.
Jean et Michel sont dans une colonie de vacances ; Jean est cuisinier et Michel dans un groupe. Le fils aîné est rentré à Paris. Ma sœur, maman et moi nous logeons dans un chalet, en montagne. Jean vient nous voir après son travail et repart le matin. Les groupes d’enfants qui sont à la colo font du camping encore plus loin que nous. Ils passent devant le chalet, s’arrêtent pour boire et prendre de l’eau fraîche, aussi, tous les jours, nous avons de la visite. Nous ne nous ennuyons pas du tout.
Frédérique commence à marcher, nous allons ramasser des fraises dans les bois. Fin août, nous rentrons à Paris et déménageons tous pour nous installer dans le Sud-Ouest, dans une grande maison. Jean et maman ont été mutés là-bas. Le temps de s’installer et c’est déjà la rentrée. Pour moi, direction le CP ! C’est du sérieux… L’apprentissage de l’écriture, et tout, et tout…
Frédérique va chez une nounou dans le petit village, c’est en fait la postière, et elle vient aussi me chercher à la sortie de l’école. Michel est au collège. Au début il rentrait tous les jours avec le car, mais ensuite il était fatigué donc il est resté sur place, comme pensionnaire. Dommage, je m’amusais bien avec lui, et je l’aimais bien. Par contre, Jean est dur et se fâche facilement.
On cultive les melons dans la région où nous résidons. Je n’aime pas ça mais Jean m’oblige à en manger. Parfois je reste une heure à table.
Ma petite sœur a grandi, je peux enfin jouer avec elle. Elle est très mignonne, blonde aux yeux bleus, comme moi. Quand maman revient de son travail, elle nous prend au passage et nous ramène le matin. Il faut se lever très tôt. Au bout de quelques mois, en rentrant le soir avec elle, nous mangeons puis elle nous amène chez la nourrice où nous pouvons dormir plus longtemps le matin.
Le mercredi après-midi, nous allons voir Michel en pension, maman ne travaille pas.
La maison que nous habitons est très ancienne. Jean a décidé, avec le maçon, qu’il vaut mieux tout détruire que de restaurer, le prix n’en sera pas plus élevé. Les travaux se feront en deux temps : première tranche avec le garage, une buanderie où ira la chaudière à fioul, une salle de bains, un WC et une pièce qui nous servira pour manger. Deuxième tranche : quand tout ceci sera terminé, deux chambres mansardées, au-dessus.
Pendant ces travaux-là, nous restons dans la vieille maison. Le premier chantier dure 3 mois. Nous avons aménagé à côté, et l’autre chantier démarre pour 6 mois. Il comprend une entrée principale, un salon, une grande cuisine, une autre grande pièce, et à l’étage, 5 chambres de belle dimension plus une salle de bains WC.
Je pensais naturellement que nous aurions beaucoup de place, chacun notre chambre, à la fin de ces travaux, mais ce n’est pas ce que Jean avait prévu. La seule pièce que nous utilisions, dans cette partie, c’était la cuisine. Les autres, nous n’avions pas le droit d’y mettre les pieds, il les réservait pour ouvrir une pension de famille pendant les vacances, recevant des gens de passage, des touristes.
Il a demandé à maman de s’occuper de la décoration. Elle a peint chaque chambre dans les tons pastels, acheté des draps dans les mêmes tons pastels, fait les dessus de lit assortis et acheté de jolies chambres à coucher. C’est superbe ! Un peu de publicité dans les journaux de l’Education nationale et les nouveaux pensionnaires sont arrivés. Cela signifiait plus de vacances pour maman… en outre elle nous avait annoncé, dans tout ce remue-ménage, la venue d’un autre bébé, dans quelques mois. Mon frère Alain est effectivement né le 23 mars 1972.
Jean a conduit maman à la maternité un soir, tard, après qu’elle nous ait déposés chez la nounou. Elle est revenue nous chercher une semaine après avec un petit frère dans un bras et un vélo pour moi. Quant à Jean, il était parti en vacances en Bretagne avec Michel, après avoir déposé maman devant la porte de la maternité. Elle ne l’a pas revu, il n’est rentré à la maison qu’une semaine après le retour de maman et du petit frère, ce qui m’a étonné.
J’avais alors 7 ans, Frédérique 2 ans, Michel 12 ans et le petit frère déjà quelques mois, mais je comprenais bien, moi, quand Jean disait qu’il était malade, c’est qu’il buvait trop. Je l’avais déjà vu boire à même la bouteille dans la réserve, toutefois c’était des histoires d’adultes, tout ça. Je sais que moi, il ne me battait pas, ni ma sœur, et quand il criait vraiment très fort, maman se mettait entre lui et nous. Du reste, elle nous emmenait partout avec elle, excepté au travail, mais à ce moment là nous étions à l’école ou chez la nounou.
Quand elle a repris son travail, elle a essayé de mettre Alain chez la même nounou. Au bout de quelques jours, elle a dit que ce n’était pas possible car il criait trop, dans la journée, et les gens qui venaient à la poste pour téléphoner n’étaient pas contents, ils n’entendaient rien. C’est vrai que mon petit frère avait de la voix ! C’est donc notre voisine d’en face, Liliane, qui l’a pris. Avec son mari, ils avaient 4 enfants : Cathy, Thierry, et les jumeaux, Nelly et Richard. Moi, j’étais de l’âge de Thierry. Du coup, je rentrais de l’école avec eux. Son mari était chauffeur de poids lourds.
Alain avait un an quand Jean a obtenu une promotion. Il a été muté d’office dans le même établissement que maman et son poste nécessitait qu’il soit logé sur place, aussi avons-nous apporté dans l’appartement le strict nécessaire. Nous passions la semaine à Marmande, les week-ends et les vacances à Villefranche. Nous avons changé d’école et Alain de nounou. Puis le 31 août 1973, maman et Jean se sont mariés.
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L |
’ANNEE de mes 9 ans, Jean a été à nouveau muté. Nous avons donc repris le chemin de Villefranche à temps plein en septembre 1974. Maman venait d’être opérée, en mars, et elle est restée 15 jours hospitalisée. Elle a maigri. Je trouve aussi qu’elle a du mal à se remettre de cette intervention chirurgicale, et puis pendant les vacances de Pâques elle repart quelques jours à la clinique, et encore en août. La reprise de septembre est difficile, pour elle.
Moi, je retrouve mon ancienne école, mes copains, la voisine, et Alain sa nounou. Il commence à aller en maternelle.
En jouant pendant les vacances, au stade, je me suis fait un gros hématome en haut de la cuisse. Le bleu est parti mais ça reste enflé. Maman dit que si ça continue, elle va m’emmener voir le médecin.
Les jours passent. Ce dimanche de novembre, je lui dis que je vais à la messe avec ma sœur. Comme elle va chercher le pain, elle nous dépose devant l’église en précisant : « Comme ça je serai sûre qu’il ne t’arrivera rien ». C’est compter sans la fatalité : elle a à peine démarré que je traverse avec ma sœur, pour rejoindre un copain. Ma sœur est sur mes talons et quand maman rentre du pain, je suis dans l’entrée de la maison avec une dame… celle qui m’a renversé ! Elle n’a rien pu faire.
Maman l’écoute à peine, car elle pense bien sûr à une jambe cassée. Elle m’installe dans la voiture, au mieux, et part pour l’hôpital. Elle n’a pas vu la grosse tâche de liquide de freins sous la voiture, qui est une Citroën GS. Sans circuit hydraulique, la voiture ne fonctionne pas comme avant mais elle n’a qu’un but : arriver à l’hôpital. Heureusement, elle n’a pas à freiner trop brusquement pendant le trajet.
Le verdict tombe : double fracture du tibia et du péroné. Pendant que les médecins s’affairent, Jean a téléphoné à maman en lui disant de ne pas reprendre le volant, car la veille il a porté la voiture à la révision et le garagiste a oublié de remettre la durit de liquide de freins, il vient de prévenir. La GS n’a plus ni freins, ni suspensions. Il s’occupe de venir avec le mari de la nounou qui nous ramènera tandis que lui prendra la voiture en charge.
Maman profite de ce que nous sommes à l’hôpital pour parler de ma bosse à la cuisse. Un rendez-vous est pris pour le lendemain, afin de pratiquer quelques examens. Là, j’apprends qu’il faut m’opérer d’une poche de pus qui s’est formée à la place de l’hématome et menace l’os. je suis donc opéré la même semaine. Maman me dira plus tard avoir eu la peur de sa vie car au retour du bloc, dans ma chambre, où elle m’attendait, j’ai fait un arrêt respiratoire. J’ai été ramené illico en salle de réanimation et tout le temps qu’elle m’attendait, elle était morte de peur.
Je suis resté 3 mois dans le plâtre. J’étais en pleine période de croissance et mes os ne se ressoudaient pas bien. Maman me portait, soit dans ses bras, soit sur son dos. Je n’avais pas le droit de mettre le pied à terre et je ne savais pas bien me servir des cannes, alors pour éviter que je tombe elle me portait… et j’étais lourd !
Enfin, je me suis finalement bien remis de tout ça.
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A |
CETTE période, l’un des restaurants du village a été mis en gérance. Maman a posé un congé de convenance personnelle, elle y avait droit jusqu’aux 8 ans d’Alain. Elle pensait être plus souvent près de nous que lorsqu’elle travaillait au lycée, en prenant cette gérance.
Nous avons aménagé au restaurant le 1er janvier 1976. La maison de jean nous servait d’annexe, quand nous n’avions pas assez de chambres sur place. Nous étions à peine installés, depuis 3 mois, que Jean est parti 3 semaines suivre une cure de désintoxication. Maman allait le voir l’après-midi, tous les deux jours.
Au moment de prendre le restaurant, les ouvriers du coin avaient déserté, n’étant pas contents du changement de propriétaire. Ils sont progressivement revenus, les mariages et les cérémonies aussi, cela tournait bien. Cette première année, le restaurant a fait peau neuve : papiers peints, peintures, chauffage, sanitaire… Les affaires marchaient bien mais maman avait encore moins de temps pour nous que quand elle travaillait au lycée où, au moins, elle bénéficiait de son dimanche. Cette vie de fou a duré 3 ans.
Quelques mois avant d’arrêter, un matin où Jean criait après elle, elle est montée dans sa chambre et a avalé la boîte de cachets. Jean pensait qu’elle dormait et l’a laissée jusqu’au soir. Là, il a fini par s’inquiéter et a appelé le médecin. Celui-ci ne pouvait plus faire grand chose, cela faisait plusieurs heures déjà que les faits s’étaient produits.
Une violente discussion est intervenue entre Jean et le médecin, et maman est restée une semaine sans pouvoir travailler. Moi, je passais la voir elle dormait toute la journée.
En décembre, nous sommes partis chez pépé et mémé avec Muguette, qui vivait avec nous depuis que nous étions au restaurant. Le temps de régler de problème du fonds de commerce, puis maman est revenue nous chercher aux vacances de février. Nous n’habitions plus à Villefranche, mais à Tonneins, dans une belle maison toute neuve, près de la piscine. Nous étions inscrits à l’école toute proche.
Comme la maison était toute neuve et qu’il y avait de la moquette partout, nous mangions au rez-de-chaussée aménagé et ne montions à l’étage que pour dormir. Muguette était revenue avec nous et le dimanche, elle nous emmenait à la messe. Moi, j’allais au catéchisme. Maman ne travaillait pas, elle ne pouvait pas reprendre son poste avant septembre. C’était bon de l’avoir pour nous tout le temps.
Cette année là, nous sommes tous partis en colonie de vacances à Capbreton. Jean et maman travaillaient, lui faisait la cuisine, elle le repassage, et nous, nous étions dans des groupes d’enfants, mais nous nous voyions tous les jours. J’avais alors 13 ans.
Michel venait de passer un CAP de serveur et son patron lui a trouvé une place à Paris pour préparer un CAP cuisine. Il est venu nous voir de temps en temps, en week-end. Du restaurant, nous ne parlions plus. Terminé.
La maison était belle mais le loyer très élevé. Trop cher, seulement c’est tout ce qu’ils avaient trouvé. Nous sommes restés là un an, puis à 200m, une maison plus simple et moins onéreuse s’est trouvée sur le marché de la location. Affaire conclue, nous avons déménagé.
J’ai presque tout fait tout seul, avec maman. Qu’est-ce qu’on a pu rire tout le temps que cela a duré !
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M |
AMAN a repris le travail en septembre et nous nous sommes retrouvés dans le même collège, comme prévu, donc nous partons ensemble. Frédérique est souvent malade, elle fait de l’asthme. Il est même question qu’elle parte dans un centre pendant 3 mois. Elle y est déjà allée à l’âge de 4 ans.
Je ne sais pas si c’est cette idée de départ qui contrarie maman mais un matin, en arrivant au travail, elle a ressenti un malaise, et par la suite elle en aura souvent d’autres. Le directeur a appelé le médecin, et puis un jour il a carrément fallu l’hospitaliser.
Jean m’a dit de la laisser se reposer mais moi, je vois bien que quand je vais la voir le soir, à la sortie de mes cours, elle est heureuse.
Muguette s’occupe de nous ; ça dure deux mois, puis un jour de sport je me luxe l’épaule. C’est l’infirmière qui me conduit à la clinique et comme pour maman, cela m’arrivera à plusieurs reprises par la suite.
Depuis que papa et maman sont divorcés, nous n’avons pas souvent de nouvelles de lui. Il s’est remarié la même année qu’elle et habite à paris. Je suis allé deux ou trois fois en vacances chez la mamy et le papy, pas plus. Par contre, pépé et mémé passent un mois chez nous durant l’hiver, et un mois l’été. C’est super quand ils sont là, c’est la fête. Je les adore, tous les deux.
J’ai 14 ans, je fais ma communion et c’est encore un sujet de discussion : il faut louer une aube, Jean ne veut pas. Maman veut organiser une fête : il ne veut pas non plus. Pour moi, la fête, ce n’est pas grave… mais l’aube, tout le monde en porte une en cette occasion exceptionnelle.
Je vois bien que maman est triste, je lui dis que ce n’est pas grave, ni même important. C’est quand même la communion, et je le pense vraiment.
Je suis grand, pour mon âge. J’étais très blond, petit, désormais je suis châtain. J’avais des cheveux souples, mais depuis l’âge de 12 ans ils ont tendance à friser.
Comme au collège je ne travaille pas trop bien, je vais dans une école privée. Un jour, un copain me pousse et j’ai mal au bras. Le soir, quand je rentre, je vais passer des radiographies à la clinique et il apparaît que j’ai une fracture. Je reste plâtré un mois.
Pépé et mémé commencent à se faire vieux. Elle tombe malade. Ils ne pourront pas parcourir tous les kilomètres pour venir nous voir et nous, rien ne nous retient dans la région. La mutation de maman nous permet d’effectuer un bond de 500 km vers eux.
Nous allons dans la Haute-marne. Le départ est prévu pour les grandes vacances. Jean fait une colo avec Alain et Frédérique. Le déménagement, nous nous en occupons, mais deux jours avant je vais me baigner au lac, je fais un faux mouvement et je me luxe encore la clavicule. Maman est avertie. Je suis déjà au bloc.
Je ne peux contribuer à ce départ, pas question d’aider. C’est le folklore ! Le camion prévu est trop petit, il faut en demander un autre. Nous perdons du temps et le train que nous devions prendre s’en va sans nous. Les déménageurs sont sympas : ils nous emmènent dans les camions. C’est moi qui bénéficie de la meilleure place : je suis couché sur le canapé à l’intérieur du camion. Nous voyageons toute la nuit, et la matinée suivante.
Nous arrivons à notre nouvelle adresse. C’est plein d’immeubles, les uns contre les autres. Il n’y a que cela dans une énorme zone concentrée d’immeubles. Notre appartement est grand, ça va. Les camions sont déchargés. Il nous faut des jours et des jours pour remonter les meubles et tout déballer. Pas facile non plus de s’acclimater au quartier, et la rentrée scolaire arrive. Jean aussi… et il râle.
Je ne comprends pas pourquoi, le dimanche, il prend l’habitude de nous emmener promener en voiture. Parfois, il nous apprend à conduire, nous achète des bonbons. Maman reste à la maison. Elle est toujours fatiguée.
C’est vrai que, depuis son hospitalisation de deux mois, elle est toujours sous traitement. Moi, je vais à l’école. Au début, on se moque de moi à cause de l’accent. Dans ma classe, la moitié des élèves sont étrangers. Parfois, je me fais racketter. J’ai peur, mais dès qu’on dit quelque chose, on voit arriver les oncles, le père, toute la famille… alors je ne dis rien, seulement j’ai trouvé un rasoir et il est toujours dans ma poche.
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N |
OUS restons dans cet immeuble un an après ma classe de 4ème. Comme je ne souhaite pas retourner à l’école, je m’oriente vers un contrat de préapprentissage chez un marchand de cycles. Nous déménageons, une fois de plus, dans une jolie maison de plain-pied, et pour moi, c’est le début du bonheur, de mon indépendance… et des grandes décisions.
En face de chez nous vit une fille de mon âge. Elle est belle, mais belle ! Elle me paraît carrément inaccessible et Jean me dit qu’elle n’est pas pour moi. Pas pour moi ? Attends un peu, tu vas voir… Je n’ai de cesse qu’elle n’accepte enfin de sortir avec moi.
Ma sœur doit partir en janvier dans un collège, à Embrun, en raison de son asthme. C’est loin, elle va nous manquer, même si parfois je l’enverrais bien au diable. A 11 ans c’est curieux, une fille, et quand je suis avec Patricia, je n’ai pas vraiment besoin d’elle. Quant à Alain, je ne sais pas trop ce qu’il a mais depuis quelques jours il débloque « sérieux » le frangin, il a arrêté l’école.
Au bout de 3 mois chez le marchand de cycles, j’arrête. Maman n’est pas très contente, ça je m’en doutais. Enfin, elle réussit, avec l’aide du directeur du collège où elle travaille, à me faire reprendre en janvier une classe de 3ème. Pas question que je reste à ne rien faire !
Tout roule, Patricia va au même collège que moi. La rentrée de janvier se passe même mieux que prévu puisque nous sommes carrément dans la même classe. Maman a pris le train pour conduire Frédérique. Dur voyage, moralement. Je ne sais pas laquelle des deux était la plus mal à l’idée de cette séparation.
Je n’obtiendrai pas mon brevet toutefois j’aurai la possibilité d’intégrer une école professionnelle. Frédérique rentre pour les vacances de Pâques et mon frère délire de plus en plus malgré ses séances chez le psychologue. Mon pauvre frérot…
J’ai assez souvent des accrochages avec Jean qui n’apprécie guère ma nouvelle indépendance et veut me régenter. Heureusement, au printemps il part provisoirement dans un logement à Saint-Dizier, ils se séparent provisoirement parce que maman ne peut plus gérer ses problèmes d’alcool en plus de l’éloignement de ma sœur et des malaises de mon frère, en plus de mon adolescence et de mon indépendance. Je veille à ne pas trop tirer la ficelle, je crois qu’elle a sa dose et aspire à un peu de calme et de sérénité, ce que je comprends aisément.
Les grandes vacances sont programmées : je pars avec Jean à Mouthe (depuis qu’il n’est plus avec nous il s’est calmé, nos rapports sont moins conflictuels), il m’a trouvé du travail ; ça me fera un peu d’argent avant la rentrée scolaire que j’effectuerai dans un lycée professionnel. Finalement, je reviens de colo les poches vides, j’ai tout dépensé au téléphone avec Patricia. Et je vais vous dire : ça valait le coup !
Comme je rentre au lycée, je ne peux pas accompagner les autres au mariage de la fille de nos amis, et j’en ai d’ailleurs un peu gros sur la patate. Maman conduira Frédérique à Embrun par le train.
C’est ma première journée de classe. J’apprends qu’au dernier moment ils ont changé leurs plans et qu’ils sont tombés avec la voiture dans un ravin. Maman vient me voir deux jours plus tard. Jean est resté là-bas après deux interventions chirurgicales, mon petit frère a le bras dans le plâtre. Je trouve que ça lui va bien, d’ailleurs. Bon… je peux en rire, ce n’est pas trop grave. J’ai eu un peu peur rétrospectivement en apprenant la nouvelle mais je constate qu’ils s’en sortent bien, c’est l’essentiel. Heureusement que maman ignore que je suis sorti avec la voiture, conduisant sans permis. Le problème, c’est qu’en l’apprenant, plus tard, elle ne partira plus sans emporter les clés… Dommage. C’était sympa ces petites virées.
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I |
L est prévu que nous déménagions en avril 1983 dans une maison neuve, à quelques kilomètres. Une maison qui sera rien qu’à nous ! La construction a commencé. Maman bondit de joie à cette idée. C’est super.
Après une semaine au lycée, je suis pensionnaire. Séparé de Patricia, je ne veux pas y retourner. Trop dur.
Je n’ai pas classe le lundi, nous en profitons pour faire un marché avec maman : je trouve une place d’apprenti dans la journée ou je repars. La chance est avec moi (et puis je suis très motivé…) puisque je reviens avec un contrat de deux ans dans un garage. Exactement ce que je voulais faire.
Jean nous rejoint 15 jours après l’accident. En fait il est directement transféré à l’hôpital, ensuite il part à Colmar en maison de rééducation. Il ne peut plus se servir de son bras et maman se sent responsable, comme d’habitude, au prétexte que c’est elle qui conduisait au moment de l’accident. C’est lui qui lui a imposé la voiture alors qu’elle devait y aller en train, mais, bon… il faut toujours qu’elle porte la misère du monde sur ses épaules. Sacrée maman !
Elle libère l’appartement de Jean, rapporte ses affaires à la maison. Frédérique nous rejoint pour les vacances et nous explique que comme elle s’ennuie trop, seule là-bas, elle ne repart pas. Et allez donc, encore un problème à gérer pour notre maman préférée…
Jean profite de son arrêt de travail et de sa rééducation pour suivre une nouvelle cure de désintoxication.
En avril, nous aménageons dans la nouvelle maison. Elle est jolie et c’est à nous. Au mois de juillet, malheureusement, pépé décède. Je suis très peiné, il a été un vrai grand-père plein de gentillesse, pour nous.
Je continue mon contrat d’apprentissage et ça marche bien. Jean, après plusieurs visites des inspecteurs et médecins de l’assurance, gagne un vrai « jackpot ». A l’insu de maman il a demandé un logement social et part dès qu’il l’obtient.
Pendant l’été nous avons rompu, Patricia et moi. Nous avons sans doute besoin de ça pour mesurer à quel point nous nous aimons. Elle me manque trop. Après quelques mois de désarroi de part et d’autre, nous recollons les morceaux, plus déterminés que jamais à gagner notre indépendance et nous installer dans notre nid à nous.
Nous vivons seuls avec maman et voyons Jean de temps en temps. En mars avril, Patricia craint d’être enceinte, alors je cherche du travail, un emploi mieux rémunéré que mon apprentissage actuel. Ce n’est pas du goût de maman qui aspire à un peu de stabilité, pour elle comme pour nous, et me fait remarquer que nous ne sommes qu’à 3 mois du CAP. Je la rassure : je pourrai le passer en candidat libre.
Je cherche un appartement et, progressivement, je l’aménage. Je suis trop occupé par mes amours et ma liberté pour me rendre compte que seule, maman a du mal à gérer les dépenses de la maison. En prenant le large, cela a pour conséquence de faire diminuer les allocations familiales de moitié. Et comme je travaille mon père cesse de verser une pension alimentaire. Maman ne peut donc garder la maison qu’elle décide de mettre en vente.
Nous songeons de plus en plus au mariage et l’évoquons régulièrement. C’est difficile à accepter, pour une mère qui me voit toujours comme son enfant, parfois même son bébé. Je crois qu’elle aurait aimé me garder le plus longtemps possible près d’elle, et quand on connaît son passé, ça se comprend. Je le conçois, d’ailleurs, seulement moi je suis grand, je veux vivre ma vie d’adulte, ma vie de couple.
Elle demande sa mutation pour se rapprocher de mémé qui ne va pas très fort depuis le décès de pépé. Elle part à Forges les eaux avec mon frère et ma sœur, tandis que nous restons à Saint-Dizier, chez nous.
Nous nous marions en juin. Toute la famille est réunie en cet honneur. Il fait beau, nous sommes heureux et prenons notre envol pour vivre pleinement notre vie, à notre tour.
La suite, imprévisible, irréversible… vous la connaissez.
Postface
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C |
E récit, Dominique, je l’ai rédigé en ton nom pour que vive ta mémoire
au travers de ton fils et des générations qui le suivent et le suivront.
Je veux que tu restes présent dans leur vie comme tu es présent dans
mon cœur. Un peu de toi est là à jamais, dans ces pages que j’ai voulues
sensibles et drôles, car si un drame a prématurément interrompu ta jeune
existence, tu n’étais aucunement triste, et je voulais que ce récit soit le
plus possible fidèle à ton image.
Ta vie d’homme, Anthony la connaît au travers des récits de sa maman,
comme il sait au fond de son cœur combien tu aurais aimé l’accompagner tout au
long de sa vie, et combien tu l’aurais aimé. D’ailleurs, tu aimais déjà cet
enfant du bonheur qui allait naître. Aujourd’hui, tu serais fier de lui…
Conception & impression :
Editions
Scripta – Resmarec – 22170 Lanrodec
Numéro imprimeur : 099 ©
Achevé d’imprimé : le 15 septembre 2000
ISBN : 2-910870-51-0
Dépôt légal : 3e
trimestre 2000