Mémoires

 

                                

 

 

 

Marie-Hélène

 

avec la collaboration de

Guillaume Moingeon

 

 

 

 

Editions Scripta

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

« Si la vie avait une seconde édition,

combien je corrigerais les épreuves ! »

 

John CLARE


 

Copyright © Marie-Hélène MOREL et Guillaume MOINGEON – Août 2000

 

 

 

 

Reproduction interdite

 

 

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Préface

 

 

 

 

 

 

D

EPUIS longtemps, je voulais écrire un livre. Après plusieurs essais infructueux, je me suis alors rendue compte qu’il me manquait un élément capital pour mener à bien une telle entreprise, sans pour autant définir l’exactitude de ce manque. Puis j’ai réalisé que je devais accomplir une œuvre avant d’entreprendre ce récit.

 

Il me fallait remettre « les choses en place », refaire ce que la vie avait défait, reconstruire autour de moi ma famille, avec mes frères et mes sœurs et leurs enfants.

 

C’est pourquoi, prise d’une frénésie sans borne, je me suis attaquée à cette recherche ardue, faite de joies, de larmes, de regrets, de découragement, de surprise, d’amour fraternel… que toutes ces années de séparation n’ont pas effacé, laissant des traces à jamais gravées dans nos cœurs et nos âmes, dont seule la mort pourra nous libérer.

 

Au bout de cette recherche, j’ai trouvé la clé qui me permet aujourd’hui de vous ouvrir mon cœur.

 

Je vous souhaite une bonne lecture.

 

Marie-Hélène

 

 


 

 

 

 

 

Livre I

 

Marie-Hélène

 


 

D

EJA un demi-siècle de vie et toujours ce chagrin enfoui au fond de moi-même ; ce chagrin provoqué par tout ce qui aurait pu être et qui n’a pas été, et même si je me trompe, si je me berce d’illusions en croyant à quelque chose de merveilleux, n’importe quoi aurait été mieux que ce vide de souvenirs qui a heurté mon enfance, mon adolescence, marqué de son fer rouge ma vie toute entière.

Pourquoi ?

Parce qu’une poignée d’adultes a décidé que ce serait ainsi et pas autrement. Mais comment pouvaient-ils savoir, eux, ce qui était bien pour nous ? Ils ne nous connaissaient pas, ne nous aimaient pas… Savaient-ils seulement de quelle couleur étaient nos cheveux, nos yeux, notre peau ? Savaient-ils, à ce moment précis où ils prenaient notre destin en mains, qu’ils nous privaient à tout jamais de tout ce qui ferait de nous des êtres égaux aux autres ? Savaient-ils, en prenant leur décision si affreusement lourde de conséquences, qu’ils nous priveraient d’identité, dans cette vie à peine commencée et déjà brisée ? Savaient-ils qu’ils faisaient à jamais de nous des êtres à part, que jamais plus nous ne serions vraiment comme tout le monde, presque d’une autre nationalité, inconnue dans notre pays de naissance mais une nationalité tout de même ?

Oui ! Ils le savaient les adultes du moment, puisqu’en quelques minutes nous devenions, de l’enfant que nous étions, avec son état-civil, l’enfant numéro 2225 ou 3426… Quelle importance ?

A cette minute, je n’étais plus rien que ce numéro, sans avenir immédiat, sans passé non plus faute de souvenirs. Je n’avais plus qu’à attendre. Attendre mon destin que personne ne connaissait.

A cette minute je n’avais rien, non, même pas le souvenir d’être arrachée au sein de ma mère, pas non plus le souvenir de m’y blottir, ni d’avaler goulûment ce breuvage si cher aux bébés, pas le souvenir d’une mère penchée sur mon berceau, guettant le rythme de ma respiration pour voir si tout allait bien, ou attendant mon réveil en m’observant affectueusement.

Je ne sais pas comment était le sourire de ma mère, je n’ai pas connu la chaleur de ses bras, ni la sensation que procure l’eau du bain sur la peau de bébé, le bien-être d’un linge sec et chaud qui sent bon la lessive, en échange d’une couche trempée après une nuit de sommeil.

La voix de ma mère était-elle douce, pleine de tendresse, quand elle s’adressait à moi ? Son cœur bondissait-il de joie lorsqu’elle s’adressait à moi ?

Je ne me souviens pas de mon père, rentrant chez nous après une journée de travail, ni de son visage, ni de la rudesse de ses mains de travailleur sur ma peau de bébé, ni de son sourire ému, ni de sa voix, ni de son regard empli de fierté pour avoir, avec ma mère, su faire un beau bébé, plein de vie et de santé, à l’image de mes deux sœurs, Henriette et Marie-José.

Je devrais me souvenir de leurs voix, de leurs chagrins, de leurs rires, de leur figure ronde et rose et de leurs mains potelées de petites filles, encore un peu bébé ; de leur tendresse pour cette petite sœur nouvelle venue, aussi, même si je leur prenais un peu de place dans le cœur de leur papa et de leur maman.

Est-ce que j’avais une grand-mère, un grand-père, une famille, une vraie, comme tout le monde ? Est-ce que j’ai oublié tout cela ou bien cela n’a-t-il tout simplement jamais existé ? J’ai peut-être tout oublié pour ne pas éprouver trop de douleur à me souvenir. Je n’ai pas eu le choix : personne n’était là pour m’aider à me remémorer mes premiers mois d’existence en me les racontant. Je n’ai pas non plus caché au fond d’un tiroir un cahier qui évoquerait ma naissance, mon premier sourire, ma première dent, mes premiers pas, mes premiers mots, mes premières maladies infantiles, comme si le destin s’était véritablement acharné à tout effacer. Et pourtant, ne sont-elles pas capitales ces premières heures, ces premiers jours, ces premières semaines de notre vie ? Ne sont-elles pas indispensables pour mener à bien cette vie qui nous a été offerte bien malgré nous ?

Ma naissance était-elle le fruit d'un amour partagé ? Etait-elle attendue, souhaitée, ou est-ce seulement la fatalité qui donnait encore plus de soucis à des parents sans moyens pour nourrir une bouche de plus ? J'arrivais en troisième position et j'étais encore une fille, la troisième ; peut-être que ce père qui ne laisse dans mon cœur aucune trace souhaitait ardemment un garçon ? Je ne sais rien de tout cela, sauf que j'ai été ce déclic qui fit basculer cette famille dans la déchirure bien malgré moi, en laissant d'un côté des parents sans enfants, et de l’autre, des enfants sans parents.

J’avais 11 mois quand la DDASS est venue nous retirer, mes sœurs et moi, à nos parents, en juillet 1943. Elles ont donc passé 3 et 4 ans avec mes parents et ont connu des moments qu’il ne m’a pas été donné de vivre. J’ai lu cette information dans mon dossier de placement. Curieusement, de cette date à celle de mon départ dans une famille d’accueil, je n’ai rien trouvé, aucune trace de mon passage dans une pouponnière ou autre.

 

Ce que je sais, en revanche, c’est qu’à l’époque où je suis née, pendant la guerre, tout était difficile. J’ai dû recevoir un minimum d’amour, pour survivre.

Les frères et sœurs qui nous ont suivies étaient placés immédiatement, les parents étant déchus de leurs droits sur les enfants nés ou à naître, à cette époque. Dès leur naissance, l’administration réagissait. Je ne suis pas sûre que nous ayons été mieux élevés ainsi qu’avec nos parents. Maintenant, d’ailleurs, l’administration essaye de maintenir coûte que coûte les enfants avec leurs parents.

Autre époque, autres mœurs. Pour moi, cela s’est traduit par une enfance déchirée, presque volée.

 

C

’EST par un 18 décembre 1944 que je naquis pour la deuxième fois et c’est là que commencent ma vie et mes souvenirs, parce qu'à partir de cette date, si j'étais trop petite pour vraiment me souvenir, j'avais une « maman » de substitution pour m'aider à me souvenir que j'étais blonde avec des grands yeux bleus, que j'étais belle, intelligente et très bavarde, que j'avais deux ans et deux mois et que je m'appelais Marie-Hélène. J'avais même la chance de posséder un nom de famille… qui n'évoquait rien, mais c'était déjà quelque chose. J'avais quand même appartenu à quelqu'un auparavant !

Maman… je l'appellerai ainsi tout au long de mon récit. C'est un hommage que je dois lui rendre, car si elle n'était pas ma mère biologique, elle remplit tout au long des années de ma vie le rôle parfait d'une mère aimante, pleine d'amour, de tendresse, de compréhension. Elle a rendu mon existence possible et là j'étais souhaitée, attendue ; elle avait besoin de moi pour donner un sens à sa vie rendue monotone très récemment par la mort subite de sa mère avec qui elle partageait son temps. Et moi, j'avais besoin d'elle pour exister.

A notre époque, nous dirions qu'elle était une femme célibataire. J’admirais son intelligence remarquable et j’aurais aimé être sa fille biologique. Elle avait, après la mort de sa mère, songé à élever un enfant. C'est comme cela que ce 18 décembre 1944, mon destin allait être tracé.

Après avoir annoncé la bonne nouvelle de ma venue au voisinage, un voisin attela sa carriole à ses chevaux pour partir à la ville voisine. J'aimerais me souvenir de cette première rencontre, de ce premier regard échangé, de cette première étreinte, de ce premier baiser du haut de mes deux ans ; je ne savais pas qu'elle me choisissait pour être son enfant. Je ne savais pas encore que ce même soir, j'allais mettre mes bras autour de son cou pour lui donner ce doux nom de « maman ». Je ne savais pas encore que moi aussi, je la choisissais pour être ma « maman » de cœur. Avant de venir me chercher, elle avait dû remplir des papiers officiels et prendre possession de mes effets personnels, qu'elle avait déposés dans un petit café, proche du lieu de rendez-vous. Puis elle s’était rendue le cœur léger (mais un peu angoissé, je suppose) à notre premier rendez-vous.

Et là, première aberration de l'administration, je ne devais en aucune façon partir avec les vêtements que j'avais sur moi, mais faire un échange avec les effets restés dans ce petit bistrot. Heureusement, nous étions tombés sur des fonctionnaires assez compréhensifs qui acceptèrent quand même de laisser une jeune fille nous accompagner pour l'échange des vêtements, évitant ainsi un aller-retour à ma nouvelle maman. C'est ainsi que je me suis retrouvée entièrement nue au milieu d'un petit café, sans pour autant rougir de honte. Puis nous sommes parties vers mon destin, vers ce qui allait être le lit de mon enfance et de mon adolescence. Ma première confrontation avec le voisinage fut couronnée de succès.

J'était jolie, polie, propre, je ne savais pas encore que parmi ces voisins, un allait compter plus que les autres et marquer ma petite enfance d'un geste d'amour tant de fois répété. La maison était modeste mais accueillante : au milieu de la table de cuisine trônait une lampe à pétrole en porcelaine qui, aujourd'hui encore, décore mon univers. Nous étions toutes les deux. Elle avait la quarantaine, petite, un grand front intelligent, avec des cheveux longs tirés en arrière par un gros chignon, les yeux bleus. Sur une chaise, près du feu, un gros chat dormait, roulé en boule. Non loin de là, sur l’angle du buffet, une tourterelle nous surveillait du coin de l'œil, prête à s'enfuir au moindre mouvement.

Doucement, je prenais possession de mon nouveau lieu d'habitation. Il se faisait tard, nous avons dîné en tête à tête et comme un bateau qui entre au port, après avoir vogué sur une mer houleuse, je me suis retrouvée apaisée, bordée dans un lit douillet, mes bras passés autour de son cou en chuchotant pour la première fois dans mes souvenirs le délicieux vocable, que je ne me lassais pas de murmurer : « maman »… Je naissais à la vie !

 

C

ETTE période de mon enfance restera à jamais dans ma vie, certainement,  la plus calme, la plus stable. Nous habitions une maison fermée par une porte avec une grande cour où je pouvais jouer sans risque dans un petit village coupé en deux par une nationale qui faisait office de frontière. De notre côté, une petite épicerie trônait dans la rue principale : c'était le seul lieu de rencontre public dans cette partie du village. De l'autre côté, il y avait la mairie, l'école, l'église, le boulanger, le café-épicerie et bien qu’il n’y ait qu’un nom pour tous les villageois et que géographiquement ils habitent tous un même lieu, ils ne se côtoyaient que très rarement, sauf peut-être chez le boulanger, à la mairie et le dimanche à la messe. A l’école, aussi, pour ce qui nous concerne, ainsi qu’à l’église et aux cours de catéchisme, mais là, la frontière était différente : les autres ne jouaient pas avec nous, « ceux de la DDASS ». D’ailleurs, je n'en étais pas encore là. J'étais encore trop jeune pour ces « mondanités » et je restais avec maman du côté de « notre » village. De l'autre côté de la rue, à quelques mètres, vivait un vieux monsieur, veuf, seul dans sa grande maison. Quand je pense à lui maintenant, cinquante ans après, il représente à mes yeux le grand-père type des années 1900 : comme j'aimerais encore aujourd'hui qu'ils soient ainsi nos grands-pères ! Il émanait de lui une douceur, un calme étonnant avec sa moustache qui nous caressait le visage à chacun de ses baisers, toujours de bonne humeur… Il était bûcheron et m'emmenait dans les bois lorsque son travail ne comportait aucun risque et moi, je me croyais aussi forte que lui lorsque je prenais de jeunes pousses et les arrachais.  Que j'aimais ces longues journées dans les bois !

Aujourd'hui j'ai compris mon attachement à ces grandes étendues d'arbres qu'on appelle bois ou forêts.

En dehors du temps passé, ce grand-père hors du commun avait un chien marron et blanc surnommé Margot et… des talents de pâtissier. Tous les matins, sans exception, pendant des jours, des semaines, des mois, je refaisais le même geste : à peine réveillée, je me levais et j'ouvrais le placard de la cuisine et là, merveille, une petite galette, toute fraîche et chaude m'attendait dans un petit plat en aluminium avec deux anses. Cette galette, il l'avait préparée avant son départ au bois pour ses longues journées, pour moi, pour moi seule. C'était sa manière à lui de me dire bonjour, de me dire merci pour le rayon de soleil que j'avais apporté dans sa vie.

Je coulais entre lui et maman une vie paisible, heureuse ; je faisais leur fierté. A maman parce que j'étais la petite fille qu'elle n'avait jamais eue, et à lui parce que j'étais un éclat de rire dans sa vie solitaire. Il est vrai que j'étais très bavarde ; s'il avait dû me supporter toute la journée, il aurait vite renoncé.

J'étais arrivée brusquement dans ce milieu familial, très croyant et pratiquant. Le dimanche, c'était la fête, l'occasion de mettre mes plus beaux vêtements pour aller à la messe. Là, maman rencontrait plein de gens à qui elle me présentait, fière de cette petite fille qui comblait sa vie solitaire. Nous avions notre place à l'église, toujours la même. Il ne fallait pas se retourner pour voir les gens, cela ne se faisait pas ; j'enviais ceux qui se trouvaient au dernier rang. Nous n'étions qu'au troisième après le chœur, si bien que, comme maman se mettait contre l'allée et que dans le chœur se tenaient les hommes, je n'avais dans mon champ de vision que des dos d'hommes, tantôt assis, tantôt debout. Il n'y avait qu'au moment de la communion que je pouvais voir les fidèles passer devant notre rang dans l'allée centrale pour se rendre à la communion.

Oh ! bien entendu, il m'arrivait de risquer un regard, de me retourner vite fait…

Nous n’allions pas à l'église seulement le dimanche, tous les mois de mai, chaque année, nous nous y rendions une fois par semaine le soir après le repas pour fêter la vierge. Nous appelions cela « le mois de Marie ». A peine arrivée, je m'endormais et ne me réveillais que pour rentrer chez nous, aussi n'ai-je conservé aucun souvenir de ces moments-là.

De temps en temps, deux filles plus grandes venaient en vacances. Elles vivaient à Paris avec leur mère, divorcée. La grande avait 5 ans de plus que moi et la deuxième 3 ans de plus. La plus jeune m'attirait plus, elle passait beaucoup de temps avec moi, mais je garde un souvenir très vague de ces moments passés ensemble. Leurs deux prénoms restent tout de même dans ma mémoire : Jacqueline et Andrée.

Elles avaient l’habitude de venir passer les vacances scolaires chez maman bien avant mon arrivée. En ces temps de restriction, il était plus facile de trouver de la nourriture dans les campagnes qu’à la capitale.

J'étais heureuse et rien ne venait troubler ma croissance ni mon évolution. Maman était très affectueuse et cela me suffisait. Je ne me posais aucune question ; cela aurait pu durer mille ans ainsi. Pourtant, un jour de février, notre vie allait changer.

 

A

UJOURD’HUI est un jour spécial : nous sommes à la fin du mois de février 1947. Bien qu'il ne fasse pas chaud, le soleil pointe à travers les nuages ses premiers rayons encore timides. Il règne à la maison un air de fête.

Maman m'a confié un secret en se levant : elle me laisse à la garde de pépère pour aller chercher deux petites filles qui partageront notre vie et qui, en somme, seront mes « sœurs de lait ». Elle s'était entendue avec un voisin pour partir au début d'après-midi et moi je fus déposée en face chez pépère qui eut bien du mal à supporter mon impatience, laquelle dura jusqu'à la fin de l'après-midi. Le jour commençait à baisser quand elle revint ; je vis passer le camion et courus aussi vite que me le permettaient mes petites jambes.

Elles avaient eu le temps de rentrer dans la cuisine, je les découvris serrées l'une contre l'autre, pleurant doucement. Mon Dieu, qu'elles avaient l'air malheureuses,  et misérables ! Il y avait la grande, Colette, qui serrait contre elle une poupée et un tricot commencé : elle était brune, grande, maigre. Chaque fois que je voulais m'approcher d'elle, elle m'évitait, me repoussait, tout en continuant à pleurer. L'autre, c'était Muguette, petite, maigre, avec un tout petit visage sans expression, une touffe de cheveux magnifiques, mais qui, paradoxalement, la rendaient encore plus misérable.

En fait, Colette avait neuf ans, Muguette, six ans. Maman fit, à mon avis, ce qu'il y avait de mieux : elle nous mit à table. Muguette ne savait pas à quoi servaient cuillère et fourchette et mangeait sa soupe à pleines mains. J’appris plus tard que chez elle, elle mangeait ainsi, dans la gamelle du chien. Maman ne dit rien, elle restait muette de stupeur.

Ce repas un peu tendu, où chacune regardait l'autre, une fois terminé, maman déshabilla Muguette pour la mettre au lit. Elle était maigre, chétive, avec de toutes petites mains, de tous petits pieds, c'était effarant et réel puisque, adulte, elle n'a jamais dépassé la pointure 32. Mais moi qui était spectatrice, je m'exclamai : « Regarde, maman, on dirait des petites pattes de grenouille ! » Je ne savais pas que cette remarque allait la suivre très, très longtemps. Nous allions l'appeler plus souvent « la grenouille » que Muguette. Ce n'était pas un signe de méchanceté ou de moquerie, au contraire, pour nous c'était un nom de tendresse, car toutes nous avons aimé, choyé, entouré cette petite fille hors du commun de beaucoup d'amour. Les petites filles arrivaient tout droit de chez leurs parents où une voiture était allée les chercher pour les conduire à l'assistance publique. Ce même jour, les parents allaient aux obsèques d'un petit frère. Beaucoup d'enfants décédèrent dans cette famille, faute de soins. L’un des deux parents était aveugle.


 

M

AMAN était allée les chercher à l’assistance publique. Il y avait également un frère qui se situait entre Colette et Muguette.

L'administration avait demandé à maman de les prendre tous les trois, mais maman, vivant seule, pensait qu'elle ne pourrait pas donner à un garçon l'éducation qui lui convenait et qu'il serait préférable qu'il soit dans une famille en couple, avec un homme dans la maison. Il fut donc placé dans une autre  famille, mais dans le même village, si bien que nous nous voyions tous les jours. Tous les trois appelaient maman « ma tante ».

Mon premier souvenir d'enfant remonte à l'arrivée de ces deux petites filles ; tout ce qui s'est passé avant correspond au récit que maman m'en fit plus tard. Je pense avoir tout effacé de la période précédente parce que cela devait être trop difficile. Si bien que je ne me posais pas de question, maman était pour moi ma mère biologique qui accueillait des enfants. J'étais la seule à l'appeler maman, ce qui, inconsciemment, me confortait dans mes croyances. Je n'étais pas d'âge scolaire et n'avais pas encore eu l'occasion de voir que nous ne portions pas le même nom.

Le lendemain matin de l'arrivée de Muguette et Colette me permit d'être confrontée à ma première grande désillusion car lorsque j'ouvris le placard comme chaque matin, plus de galette : ce qui était possible pour une ne l'était plus pour trois. Ce fut ma première leçon de partage. La petite galette du matin fut remplacée par une grande le dimanche que pépère apportait au fond de son panier gris recouvert d'un torchon à carreaux rouges et blancs. Jamais il n'oubliait un dimanche et il restait avec nous pour la manger. C'était la fête. Notre vie à trois plus maman était paisible, après les premiers moments d'adaptation, bien qu'il y ait un peu de chamaillerie, mais guère plus que dans une famille normale où tous les enfants sont d'un même lit. Cette harmonie fut cependant de courte durée car peu de semaines après leur arrivée, Muguette tomba malade, très malade. Le médecin appelé un soir décela une méningite associée à une broncho-pneumonie ; il ne parla pas d'hospitalisation, lui donna un traitement, lui fit une piqûre d'eau de mer. Elle était tellement maigre : elle pesait à peine 11 kilos à 6 ans ! Le médecin demanda à maman de le rappeler le lendemain matin.

Maman la veilla toute la nuit. Elle était très croyante et la veilla en passant sur son front un mouchoir imbibé d'eau de Lourdes. Au milieu de la nuit, elle s'est rendue compte que quelque chose d'insolite se passait : Muguette avait des difficultés à avaler. C'est à ce moment là que maman vit quelque chose de rouge dans sa bouche ; elle prit une compresse pour lui retirer l’intrus et trouva un long ver qu'elle enleva. C’est ce qu’on appelait « un vers méningé ». Quelle horreur !

Le médecin lui avait demandé d'appeler le matin pour l'informer de l'état de la petite, ce qu'elle fit, en disant que son état n'avait pas empiré, qu'il était stationnaire.

Muguette est restée malade plusieurs mois. Elle garde encore aujourd'hui des séquelles de cette longue maladie : retard psychique, retard scolaire, retard de maturité, mais elle est en vie. Quand le médecin avait demandé à maman de lui téléphoner le matin, il pensait que la petite ne passerait pas la nuit ; pour lui, c'était un miracle qu'elle fût encore parmi nous. Nous savions qu'il ne fallait pas faire de bruit, être très sages pour qu'elle se repose ; aussi, ce fut pendant plusieurs mois notre marque d'amour pour elle car nous ne la voyons très peu. C'est aussi à elle que je dois ma passion du découpage, que j’ai d’ailleurs transmise à mes enfants : quand il faisait trop mauvais temps pour être dehors, nous passions le plus clair de notre temps à découper des catalogues de magazines de mode.

Notre vie toutes les quatre était agréable. Colette allait à l'école et nous, les petites, passions notre temps à la maison. Nous n'avions pas d'électricité mais une lampe à pétrole nous suivait dans toutes les pièces de la maison. Il y avait la buanderie, où maman faisait la lessive dans un grand baquet en bois posé sur un trépied ; parfois nous nous amusions à courir autour, parfois nous faisions tout basculer et maman n'avait plus qu'à ramasser le tout et recommencer. Des bêtises de gosses qui nous valaient une fessée…

A chaque vacance scolaire, Jacqueline et Andrée venaient passer quelques jours avec nous. Leur maman de Paris prenait le train pour les emmener. Nous étions heureuses, nous ne nous posions pas de questions ; nous étions trois familles différentes mais l'harmonie régnait dans notre maison.

De temps en temps, il y avait une dame jeune, belle, blonde aux yeux bleus qui venait voir maman. Simone arrivait le soir par le train de Paris, tard, à l'heure où il était presque temps pour nous d'aller au lit. Elle nous apportait des bonbons mais surtout, elle nous donnait des boutons en bois peints avec des fleurs. J'ai un vague souvenir d'elle : elle parlait des heures avec maman, tard dans la nuit pendant que nous dormions. Une jeune femme magnifique, aux longs cheveux qui descendaient en cascade jusqu’au milieu du dos… Et puis un jour, elle n'est plus venue, je ne l'ai jamais revue. Je me souviens qu'elle était belle, élégante, gentille : maman l'avait élevée quelque temps quand elle était petite.


 

J

E grandissais. J'avais désormais 6 ans, l'âge d'aller à l'école. Muguette y allait aussi, puisqu'elle avait un an de plus que moi, mais seulement de temps en temps, selon son état de santé. Quand elle y allait, l'instituteur avait des instructions communiquées par le spécialiste qui la suivait : il ne devait pas la contrarier mais au contraire la laisser se promener si elle en avait envie. Dans une classe de trente enfants, ce n'était pas chose aisée.

Quant à moi, il ne me fallut pas beaucoup de temps pour être confrontée à la méchanceté de mes petits camarades de classe, si camarades il y avait. J'appris très vite que maman n'était pas ma mère, que nous n'étions que des gamins de l'Assistance publique. Ce qui nous représentait aux yeux des autres enfants comme ayant une tare, faisant de nous des gens peu fréquentables. Nous portions les mêmes vêtements : tabliers noirs, grandes capes bleu marine avec capuche, et des galoches aux pieds. La seule note gaie de notre tenue se nichait dans un tout petit liseré rouge ou bleu sur notre tablier noir. De temps en temps, les enfants oubliaient notre condition et nous acceptaient dans leurs jeux, ce qui constituait pour nous de précieux instants de joie. Cela étant, nous n’avons jamais eu véritablement notre place dans le village.

Je continuais à appeler celle qui nous élevait « maman » et ne lui disais pas que je savais, pour ne pas lui faire de la peine et aussi par esprit de conservation. J'avais peur qu'elle ne se sente plus autant engagée et qu'elle m'aime moins. C'est un sujet que nous n'avons jamais abordé pendant mes années d'enfance. J'avais tort, elle aimait avant tout les enfants et n’établissait aucune différence entre nous trois.

Nous étions tous aux petits soins pour Muguette et prenions bien souvent ses propres bêtises à notre compte pour ne pas qu'elle se fasse gronder ; maman n'était pas toujours dupe, mais rentrait dans notre jeu et dans ces cas-là, la sanction était moindre. Un jour, nous avions fait une mauvaise expérience : excédé par les promenades continuelles de Muguette dans la classe, l'instituteur lui avait donné l'ordre d'aller faire des tours dans la cour. Cela l'avait contrariée et elle eut une rechute méningée.

Par la suite, nous avons déménagé. Pépère, qui possédait une maison et une grange, s'était aménagé une cuisine et une chambre dans cette grange et s'y était installé. Il avait consenti à vendre sa maison principale en viager à maman ; nous n'avions pas loin à aller car il y avait juste la route à traverser. Nous avons d'ailleurs déménagé à la brouette. La maison était plus grande et… nouveauté pour nous, il y avait l'électricité. L'eau, nous allions la chercher au puits au fond du jardin. C'était loin et donc difficile de rapporter les seaux pleins. De plus, la margelle du puits n'était pas en hauteur mais à ras de terre : je ne sais comment nous ne sommes jamais tombées dans ce puits. Aujourd’hui encore je reste obsédée par les puits, suite à ces craintes. Quand mes enfants étaient petits, j’ai compris rétrospectivement ce qui aurait pu nous arriver et ai tout cadenassé chez ma mère, pour éviter l’accident.

J'ai commencé à prendre part aux lessives à l'âge de 8 ans et j'aimais cela car j'avais les mains dans l'eau. Tous les enfants aiment cela. Maman était malade et nous nous débrouillions, Colette et moi, avec bien du mal quand même. Nous faisions bouillir le linge sur la cuisinière et ensuite nous nous installions près du puits avec le baquet en zinc sur trois pieds – le chevalet – car nous n'avions pas la force de tordre les gros draps en lin qui pesaient si lourd et là nous tirions des seaux et des seaux d'eau pour rincer.

Nous étions toujours occupées ; nous avions des poules, des lapins, des chèvres… L'été, nous glanions dans les champs après le battage des céréales : c'était à celle qui aurait la plus grosse botte. Nous rapportions des grands sacs d'herbe pour les lapins. L'hiver, il y avait aussi la corvée de bois.

Et puis un dimanche midi, pépère est arrivé tout triste : sa compagne Margot, sa petite chienne, l'avait quitté, morte de vieillesse. Elle était âgée mais ils avaient vécu longtemps ensemble ; ils partaient tous les matins dans le bois, où il coupait des arbres, et ils rentraient le soir. A côté du bois, il y avait une carrière de sable avec des wagonnets sur des rails. Cette carrière était exploitée par un homme que nous appelions « le terrassier » et avec pépère, quand ils avaient besoin, ils s'aidaient mutuellement. Il était marié et avait trois enfants : nous nous voyions quelquefois chez l'un ou chez l'autre, le dimanche. Un curieux bonhomme.


 

T

ANTE Hélène, la sœur aînée de maman, était veuve et âgée d’au moins dix ans de plus qu’elle. Elle ne devait pas tellement aimer les enfants. Elle n'en avait pas et n'était pas d'accord sur l'affection que maman nous manifestait ni sur le fait que je dormais avec elle ; mais même si maman me mettait dans mon lit le soir, systématiquement elle me retrouvait dans le sien le matin.

Cette tante Hélène arrivait souvent le dimanche matin ; maman était levée et nous, nous étions tous dans son lit. Nous écoutions cette mégère dont maman n'avait rien à faire car pour ne pas se fâcher avec sa sœur, elle la laissait dire. Et la fois suivante, quand elle revenait, rien n'avait changé.

Les gens du village ne nous faisaient aucun mal mais témoignaient d'une évidente indifférence à notre égard, à l’exception d’une vieille dame – Madame Perrier – que tout le monde appelait « Mémère Perrier ». Elle faisait des lessives chez les gens et ne savait ni lire ni écrire ; elle était très gentille avec nous et vouait une véritable adoration à Muguette.

Nous avions l'habitude d'aller lui faire un bisou tous les soirs en sortant de l'école car sa maison se trouvait sur notre passage. Un soir d'hiver, elle ne répondit pas ; pour nous elle était absente. Le lendemain, toujours pas de réponse. Alors, en rentrant chez nous, nous avons dit à maman : « tu devrais aller voir, peut-être qu'elle est malade ? »

Je crois que ce jour-là, nous lui avons sauvé la vie : maman est arrivée et l’a trouvée couchée, sans feu, incapable de se lever, ni pour boire ni pour manger, seule avec 40 de fièvre depuis 2 jours. Maman la ramena à la maison et nous l'avons soignée pendant plusieurs semaines.

Un soir de ce même hiver, pépère n'est pas rentré. Il faisait nuit et il n'était toujours pas là. Maman est allée chercher les hommes de la ferme d'à côté pour qu'ils l'accompagnent au bois. Quand on est bûcheron, on est toujours à la merci d'un accident. Après plusieurs heures de recherche, ils le trouvèrent par terre, inconscient, et allèrent chercher une brouette à la carrière pour le ramener chez nous. Il était victime d'une congestion cérébrale, paralysé d'un côté. Il avait perdu l'usage de la parole. Seuls ses yeux nous faisaient comprendre qu'il savait et qu'il nous reconnaissait. Il mourut 7 jours plus tard.

Maman nous autorisa à venir lui dire au revoir. Je lui demandai de « lui mettre des chaussettes car il avait froid aux pieds » ; elle accéda à ma requête, pour ne pas me contrarier. Ce fut ma première confrontation avec la mort.

Les mois, les années passaient…

Colette et Jacqueline ont fait leur première communion ensemble ; leur mère était seule puisque divorcée. Elle a demandé à maman que les deux filles communient en même temps, ce qui ne posa pas de problème. C'était une maman très gentille, nous l'aimions beaucoup. Nous ne pouvions pas savoir qu'elle nous quitterait si vite et que nous serions, pour des années, séparées de ses filles. Peu de temps après la communion, en détachant des cravates au trichloréthylène chez ses patrons, elle fut prise d'un malaise entraînant une chute dans l'encadrement d'une porte. Elle mourut quelques heures plus tard, d'une fracture du crâne.

Maman a tout essayé pour pouvoir finir de les élever mais le père qui ne s'était jamais inquiété d'elles et qui avait eu des mots à ce sujet avec elle ne s'occupa nullement de leur bonheur ; au contraire, il prit sa revanche et imposa aux deux filles une belle-mère dure, implacable, qui avait ses propres enfants et n'avait aucunement l'intention de se charger d'elles. De plus, il interdit tout contact avec maman. Nous ne les avons donc plus vues jusqu'à leur majorité, date à laquelle elles ont repris contact avec maman, après neuf années de séparation.

Entre temps, nous prenions de l'âge : Colette est partie pendant deux ans dans le Tarn dans une école ménagère où elle apprit à faire un peu tout et où elle a profité du climat. Elle n'est pas en excellente santé, elle est frêle et maman a eu du mal à la laisser partir. Elle nous donnait souvent de ses nouvelles puis un jour, elle est revenue.

Ce fut au tour de Muguette de partir ; un départ reporté à plusieurs reprises car à chaque fois, elle tombait malade. Après plusieurs essais, elle finira par partir et là, maman aura beaucoup de mal à supporter cette séparation. Elle a tellement donné d'attention à cette enfant qui n'avait pas beaucoup de chance de survivre à ses méningites… Bien sûr, son niveau intellectuel n’était pas très élevé et elle n'avait pas la maturité de son âge. Aucune évolution n'était à prévoir, la maladie avait causé d’irrémédiables dégâts.

Elle est partie en montagne, à Chambéry. Elle resta deux ans sans revenir puis revint à chaque vacances scolaires pendant les quatre années où elle résida à Chambéry. La première année, je suis restée seule avec maman : je l'ai souvent vue pleurer tellement elle se faisait du souci pour Muguette. Parfois nous faisions des parties de jeux de société le soir ; c'est ainsi que j'ai appris à jouer au Jacquet. Puis ce fut mon tour de partir. Heureusement, maman a toujours travaillé deux jours à la poissonnerie du village mais la maison a dû lui paraître bien vide et bien triste sans nous. Je pensais qu'elle demanderait un autre enfant à la DASS. J’ignorais que j’irais de surprises en surprises…

 

L

ORS de mon départ, le fait que maman continuait à travailler deux jours par semaine ne m'amenait pas encore à penser que ce travail la conduirait vers vingt six ans de bonheur.

Pour l'heure, j'en étais à mes propres préoccupations : je partais pour trois ans à Compiègne avec un retour prévu aux vacances scolaires et l'avenir était à nouveau pour moi inconnu, à ceci près que douze ans plus tôt, j'en avais à peine conscience, tandis que désormais l'appréhension était bien présente. Heureusement, je n'étais pas la seule à être en première année de CAP, ni la seule à arriver un peu « paumée ».

Je savais que ce lieu de vie et cette vie en groupe allaient durer trois ans minimum. Nous habitions à l'intérieur de l'hôpital général, au deuxième étage d'un pavillon en « L ». Au rez-de-chaussée se trouvait un foyer de jeunes enfants de la DASS. Au 1er  étage, un service de pouponnière pour des bébés malades. Et au deuxième étage, notre dortoir. Le réfectoire était aménagé au-dessus d'adultes handicapés. La cuisine se situait au rez-de-chaussée. Assez souvent, sœur Françoise, responsable des bébés, montait pour nous prier de faire silence. Aménager une pouponnière juste au-dessous d’un dortoir d’adolescentes me paraissait totalement stupide. Sans être particulièrement dissipées, nous faisions forcément trop de bruit pour la quiétude des bébés.

Nous avons été accueillies par les anciennes, qui pour certaines, étaient âgées de dix-neuf, vingt ans. Elles connaissaient les lieux, les obligations du lieu de vie et avaient tout pouvoir sur nous, âgées tout juste de quatorze ans ; aussi nous sommes-nous trouvées très vite les domestiques attitrées de ces demoiselles sans scrupules. En plus, nous étions encadrées par deux éducatrices sans aptitude professionnelle, plus intéressées par les militaires croisés dans le parc du château que par notre bien-être.

Nous étions responsables du ménage des lieux, nous fonctionnions avec des horaires d'étude et partions en classe en rang deux par deux. Aussi, ces tâches ménagères que nous aurions dû effectuer par roulement à une vingtaine, nous n'étions que six ou sept à les accomplir vraiment. Cette première année fut heureusement pour moi assez courte. Au bout de deux mois de cette cohabitation pas toujours éducative ni égale pour tous, j'ai dû quitter ce lieu pour traverser la cour de l'hôpital et changer de pavillon car j'étais très malade : après une angine mal soignée, je souffrais de rhumatismes articulaires aigus déformants qui avaient atteint le cœur avec des battements toujours en accélération et des résultats d'analyse de sang vraiment très mauvais. Malgré tout cela, j'ai rencontré au cours de mon séjour des enfants plus malades encore et qui mouraient très jeunes.

Maman m'avait appris à tricoter très tôt. J'ai donc occupé mon séjour de plus de trois mois dans ce service à tricoter pour les gens qui étaient malades ou pour ceux qui venaient en visite. J'ai passé mes vacances de Noël loin de maman pour la première fois et j'ai vécu ce triste Noël à l'hôpital, auprès des autres enfants malades. Il y en avait un de neuf ans que le service avait gardé pour les fêtes et dès que celles-ci furent passées, une ambulance est venue le chercher pour le conduire à Paris. Nous avons appris qu'il n'était pas parvenu au bout de ce voyage-ci mais au terme de son dernier voyage, vers le ciel… Mon Dieu, qu'il était beau cet enfant ! Il avait déjà le visage d'un ange. Combien j'ai été marquée par ce décès…

 

P

OUR les vacances de printemps, j'ai rejoint durant une nuit les autres filles de mon pavillon. C'était en hiver, les couvertures de mon lit avaient été récupérées par quelques frileuses qui n'ont pas eu la décence de me les rendre. C'est donc sans couvertures que j'ai passé ma première nuit de retour de ma maladie, pour prendre le lendemain un car qui me permettrait de rentrer en convalescence chez maman. Laquelle eut bien du mal à me reconnaître et dut attendre que je reprenne des forces pour m'annoncer une bien mauvaise nouvelle : le terrassier avec qui nous étions restés liés malgré la mort de pépère s'était suicidé sans que personne n'en connaisse vraiment la raison. Il avait trois enfants et j'étais depuis l'âge de neuf ans la marraine du dernier. Quelle tristesse…

Je ne voulais rien dire mais je trouvais maman curieusement changée. Je ne comprenais pas pourquoi. Je la trouvais… plus joyeuse, plus coquette et puis un homme venait souvent lui rendre visite, presque tous les jours. Elle me dit qu'il travaillait avec elle à la poissonnerie où elle était comptable. Moi, je me mis à rêver : s'ils se mariaient, j'aurais enfin le père que je n'avais jamais eu, et il avait l'air très gentil ! Auparavant chauffeur de taxi, il avait beaucoup d'histoires à nous raconter. Quand il commençait, il était intarissable : nous étions suspendus à ses lèvres. Et puis il me fallut repartir en classe, à la pension. Dire que j'étais ravie n'était pas le mot juste d’autant que je présageais qu'il me faudrait sûrement redoubler ma première année après ces quatre mois d'absence. C'est justement avant de partir de la maison pour prendre le car qui me ramènerait à l'école que maman me demanda si je serais d'accord pour qu'elle se marie avec Victor. J'étais tellement surprise de voir mon rêve se réaliser que, folle de joie, je bégayai presque en lui répondant que j'en serais ravie. Quelle délicatesse de sa part de me poser cette question ! Elle avait cinquante sept ans, elle aurait naturellement pu ne rien me demander et faire ce que son cœur lui dictait.

Elle me promit de m'écrire et de me faire revenir dès que la date de leur mariage serait décidée ; c'est donc finalement le cœur enjoué que je repartis vers l'école.

Ils se marièrent le lundi de Pentecôte mais j'ai bien failli rater ce mariage. La nièce de maman se mariait le samedi de Pentecôte, donc maman avait demandé une permission spéciale pour les deux mariages. Cette demande fut mal interprétée et sur ma permission je devais être rentrée le dimanche soir, ce que je fis. En arrivant j'expliquai mon désarroi et fut autorisée à reprendre le car pour assister in extremis au mariage de maman…

Dans le village qui avait vu naître maman, qui elle-même habitait dans la maison où elle était née, ce fut vraiment la surprise et le mariage de l'année : pensez donc, une « vieille fille » de cinquante-sept ans qui se marie avec un sexagénaire ! Personne, même pas eux, ne savait que malgré leur âge, la vie leur offrait un magnifique cadeau, puisqu'ils vécurent vingt-six ans d'une vie commune sans problème majeur.

Ils avaient, comme tous les couples « normaux », des idées différentes sur certains points, mais je trouve vraiment remarquable que maman, qui avait toujours vécu seule, libre de faire ce qui lui plaisait, puisse s'adapter à une vie à deux où elle ne serait plus seule à décider et devrait obtenir l'avis de son mari. Fait encore plus troublant, le médecin de maman dut la mettre en garde : elle pouvait encore avoir des enfants. Elle aurait à l'époque été une des rares femmes à mettre au monde un enfant à cet âge. Il fallait aussi songer aux risques encourus par un enfant, si enfant il y avait eu. Ils n'étaient pas certains du tout de pouvoir l'élever ensemble jusqu'à sa majorité. Ils étaient suffisamment sensés pour ne pas aller jusque là.

Victor me proposa de l'appeler « papa ».

Il avait été marié une première fois mais n'avait pas eu d'enfant. J'étais curieuse et je voulais savoir comment ils avaient décidé de convoler en justes noces.

J’appris qu’il avait remplacé le chauffeur de la camionnette qui effectuait du porte-à-porte le mardi pour vendre du poisson et maman l'accompagnait pour peser et tenir la caisse. Après mon départ, elle s'ennuyait et lui dit au cours d'une conversation qu'elle allait reprendre un autre enfant. Après son travail, il vint voir maman le lendemain et lui dit : « hier, vous avez parlé de reprendre un enfant à votre âge ! Pourquoi vous ne me prenez pas, moi ? »

J'imagine la tête de maman qui lui répondit : « vous n'êtes pas un enfant et j'ai toujours vécu seule, je ne suis pas habituée à rendre des comptes, à personne ; il me faut réfléchir ». C'est manifestement ce qu'elle fit…

C'est ainsi qu'en ce lundi de Pentecôte 1957, j'assistais à ce mariage auquel je n'aurais pas pensé quelques mois auparavant. Il faisait un temps magnifique, maman était vêtue d'un tailleur bleu marine sur un chemisier blanc. Lui avait sorti le costume pour cet événement. Il se dégageait de ce mariage une extraordinaire ambiance de bonheur et aussi de pureté, malgré leur âge avancé.

La voiture des mariés était magnifique, c'était une luxueuse Bentley. Tous les amis étaient là, réjouis de ce mariage inespéré. Maman était heureuse, lui était attentionné. Comme il était veuf, ils purent se marier à la mairie et à l'église ; tous deux étaient très bien connus, tant du maire que du curé. Un vin d'honneur fut servi dans la salle des fêtes du pays pour tous les habitants de la commune.

La journée s’apparenta à une joie pour tous mais… il me fallut tout de même reprendre le chemin de la pension. Pas pour longtemps, toutefois, car les vacances se profilaient déjà à l’horizon du calendrier.

C'était donc la fin d'une première année de pension bien chaotique mais pas inutile puisque mon acharnement à rattraper tous mes retards de cours dus à ma maladie portèrent leurs fruits : je fus autorisée à passer en deuxième année.

 

L

ES vacances étaient enfin là ! Nous nous étions promises de nous écrire pendant les vacances, nous les premières années. Nous étions un peu soulagées car nous savions que l'année scolaire suivante nous ne retrouverions pas les grandes, ni les éducatrices incompétentes que nous avions côtoyées toute une année. Ainsi, je n'ai jamais reçu autant de courrier que pendant ces premières vacances depuis mon départ de pension.

En rentrant à la maison, quelle ne fut pas ma surprise de voir que Muguette était là aussi pour deux mois ! C'est avec bonheur que nous nous retrouvions pour la première fois au sein d'une vraie famille : maman, son mari, que j'appelais bien volontiers papa… L'été promettait d'être chaleureux et heureux.

Il le fut plus encore que je ne pensais car il fut celui de mes premières amours. Quand je repense aujourd'hui à ces moments d'émotion que j'ai traversés avec ce garçon, alors qu'il est toujours resté réservé, correct avec moi, me faisant découvrir des sentiments nouveaux… Nous avons passé un été formidable.

Les jeunes actuels ne comprendraient pas, ou nous prendraient probablement pour des idiots, s'ils savaient que notre amour se contentait de baisers, de longues marches la main dans la main sans jamais songer à aller plus loin ; cela nous suffisait, nous étions heureux et ces souvenirs restent les plus beaux et les plus purs, dans la mémoire.

La seule ombre à notre amour était d'être obligés de nous cacher car si maman nous avait surpris, elle n'aurait pas compris qu'à quinze ans je puisse avoir un petit ami. Je crois malgré tout que cela apportait du piment à nos sentiments, de devoir les vivre cachés. En outre, cela nous entraînait parfois à des situations plutôt cocasses : un jour que papa et maman étaient partis faire des courses, nous avions décidé de nous voir à la maison. Nous avions oublié l'heure et n'avons pas trouvé d'autre solution que de le cacher sous un grand baquet en zinc placé dans le jardin. Je ne sais plus combien de temps il est resté là. Assez longtemps pour attraper des courbatures et ne pas prendre le risque de renouveler l'expérience.

Les vacances passent toujours trop vite et il fallut bientôt penser à préparer les vêtements pour un nouveau départ, une nouvelle année dont j'ignorais ce qu'elle serait. Les adieux s’avérèrent difficiles avec mon amour de vacances…

Mon arrivée en pension fut couronnée de nouveautés. Pour commencer, je ne retrouvais pas toutes les filles de l'année passée, celles de ma promotion, oui, mais parmi celles qui auraient dû passer en troisième année, le « ménage » avait été fait, et plusieurs d'entre elles renvoyées. Notamment celle qui m'avait tellement battue l'an dernier que l'on m'avait découverte inanimée sous un lit. N'était plus là également, ce qui m'ennuyait  davantage, celle à qui j'avais eu la bonté de prêter mon imperméable. Comme ce vêtement nous était donné pour trois ans, il me faudrait vivre sans pendant deux ans.

Là ne résidait pas le seul changement : nous avons été accueillies par deux nouvelles éducatrices, jeunes, Catherine et Claude. Elles étaient toutes deux fort sympathiques, bien que totalement différentes. Catherine avait la légèreté d'une danseuse, d'ailleurs elle savait bien danser, et de Claude, il émanait un calme méditerranéen. J'avais en quelques secondes fait mon choix et c'est vers Claude que mon attention se porta. Nous ne savions pas à ce moment-là qu'elles sortaient tout droit d'une école d'éducatrices, qu'elles n'avaient que cinq ans de plus que nous, que c'était leur premier poste et qu'elles étaient responsables d'une vingtaine de gamines plus ou moins caractérielles… perspective qui les angoissait. Elles réussirent à nous le masquer.

Je crois que d'emblée le courant entre elles et nous passa bien et nous avons passé une deuxième année enrichissante. Nous avions le sentiment d'exister vraiment.

Grâce à Claude, je suis rentrée comme guide dans les scouts de France : tous mes jours de congés étaient plus ou moins occupés par cette nouveauté et je m’y sentais bien. C'est là que je me suis liée d'amitié avec une fille prénommée Marie-Dominique ; elle marqua un épisode assez important de ma vie d'adolescente puisqu'en souvenir de notre amitié, mon premier fils s'appella Dominique.

 

M

ARIE-DOMINIQUE était la belle-fille de ce que l’on appelait alors un « avocat des faillites » et d'une ancienne infirmière. Je rencontrai ses parents un jour où elle était malade et où tout notre groupe de guides était allé lui rendre visite.

Outre la demi-sœur de Marie-Dominique, âgée de sept ans, son beau-père avait deux enfants d'un premier mariage : une fille, Béatrice, et un fils, Philippe. En quelques rencontres, nous étions devenus inséparables, et notre amitié dura plusieurs années. J'étais souvent invitée à déjeuner chez eux. C'était pour moi la découverte d'une famille bourgeoise dans l'âme, du côté de son beau-père : service à table avec une domestique que l'on appelait à l'aide d'une clochette, changement d'assiette à chaque plat. Il m'arrivait d'être maladroite, de faire tomber une frite ou d’éprouver bien des difficultés à éplucher un fruit sans y mettre les mains. Ils faisaient mine d'oublier mes maladresses et étaient charmants avec moi. Même lui, malgré notre différence de classe. Je me sentais à l'aise avec eux.

A la fin de ma troisième année de pension, je suis partie en vacances à Hendaye à l'occasion du mariage de Philippe. Le repas était servi en Espagne mais je n'avais pas les papiers nécessaires pour franchir la frontière. Comme un membre de la famille, une tante de soixante douze ans, souffrante, ne pouvait participer au repas, nous avons tenté le tout pour le tout en présentant les papiers « en masse ». De fait, le douanier de service compta les passeports, puis les occupants de la voiture, et il n'alla pas voir plus loin. J'ai donc pu participer au repas. Nous avions bien sûr convenu que si cela se passait mal, nous dirions nous être trompés de passeport et je serais si besoin rentrée à l'appartement situé à un kilomètre de la frontière.

Je garde de ce mariage en Espagne un très bon souvenir ainsi que de ces vacances, pour moi les premières…

Lors de cette rentrée pour notre deuxième année de pension, entre Claude et Catherine, il nous fallut peu de temps pour reconnaître qu'aucune comparaison n'était possible entre leur capacité professionnelle et ce que nous avions vu l'année précédente. Nous avons toutes passé une excellente année, faite de sorties, de surprises et de fêtes avec un suivi scolaire à la hauteur de notre demande. J’ai quand même dû effectuer un nouveau séjour au pavillon d’en face pendant un mois, à la suite d’une nouvelle angine.

Entre la pension, les guides, Marie-Dominique et l'école, je n'avais pas le temps de m'ennuyer. Je ne savais pas encore qu'avec Claude se nouait une amitié qui résisterait au temps et à la séparation. Nous nous rencontrons toujours avec autant de plaisir et de simplicité.

A cette époque, nous ignorions tout cela ; nous étions heureuses, toutes ensemble, et partîmes en vacances sans nous soucier de la troisième année, persuadées que Claude et Catherine seraient là pour nous accueillir après des vacances bien méritées.

J'avais testé l'amitié de Claude au cours de l'année, son intérêt pour moi, en la poussant au-delà des limites autorisées. La première fois en refusant de manger un dimanche soir. Le repas était toujours le même : un œuf au plat et des pâtes froides, parce que leur température correcte au départ de la cuisine ne résistait pas au passage de nombreux couloirs et escaliers empruntés avant d’arriver sur notre table. Je fus donc contrainte de rester à table jusqu'à ce que mon assiette se vide. Je savais qu'il me faudrait attendre que les autres soient au lit pour que Claude vienne s'asseoir avec moi, mais avoir la possibilité de l'accaparer pour moi toute seule quelques instants valait bien mon attente. Elle n'était pas dupe mais joua le jeu avec moi.

La deuxième fois, une fille avait simulé un suicide dans la salle de bain en se barbouillant le bras et le sol d'encre rouge afin d'imiter le sang. La première fille qui la trouva tomba aussi dans le panneau et devint littéralement hystérique. Moi aussi, mais pas de la même manière puisque je me mis à rire sans pouvoir m'arrêter. Je reçus l'ordre de sortir du dortoir, ce que je ne fis pas. C'est donc avec une paire de claques que je dus m'exécuter. Claude m'ordonna de m'asseoir sur la dernière marche du haut de l'escalier qui menait au réfectoire. J'y suis restée assez tard ce soir-là, avec Claude, assise sur une chaise en bas de cet escalier. Nous n'avons pas échangé dix mots mais tout en partageant un moment de silence intense ensemble. Cela me suffisait, sans compter qu'elle s'excusa pour la claque et me gratifia d'un gros baiser avant de rejoindre mon lit.

Pourtant, au seuil de ces nouvelles grandes vacances, une petite déception m'attendait : mes amours de l'été dernier n'avaient pas résisté à une année de séparation. Quelqu'un avait pris ma place.

Hormis cette mauvaise nouvelle vite surmontée, je passai cette année-là des vacances calmes entre papa et maman et mes services de table. J'avais appris pendant l'année à réaliser des napperons avec de l'étamine et confectionnai des services de table pour maman et ses amies.

C'est le cœur léger que je repris la Micheline qui me conduisait pour une nouvelle et dernière année en pension. Malheureusement, Catherine n'était plus là pour nous accueillir ; désormais à Paris, elle était remplacée par Bernadette qui ne me plut pas, d'emblée. Claude était là mais notre joie fut de courte durée : elle passait un mois avec nous et nous quittait. Elle attendait juste que sa remplaçante soit nommée.

Ce mois passa très vite. Notre dernière journée, un dimanche, arriva. Claude s'était arrangée pour nous avoir des places de cinéma afin de voir « Les misérables », ce qui n’était pas approprié pour nous remonter le moral : nous avons pleuré à chaudes larmes. Quand nous sommes rentrées, Claude n'était plus là, sa remplaçante était arrivée tard dans la nuit. La soirée fut pénible. C'était aussi la fin de notre meilleure période, durant ces trois années de pension.

 

A

U cours de cette dernière année, je quittai une fois de plus mon pavillon pour le pavillon d'enfance : une rechute de rhumatismes et les examens en fin d'année, j'allais devoir mettre les bouchées doubles si je voulais rattraper le retard et réussir les examens.

Par ailleurs, un événement inattendu allait m'obliger à changer mon statue familial ; j'avais toujours pensé être une fille unique, orpheline. J'avais même un peu créé dans ma tête une histoire à mon histoire, aussi quelle ne fut pas ma surprise quand je fus convoquée au premier étage, au service du foyer, où une assistante sociale m'attendait avec un gamin de quatorze ans affublé d'un pardessus d'où dépassait le bas d'un short long et de grandes chaussettes. Il était blond, aux yeux verts. Pendant que je les observais tous les deux, je ne remarquais pas la ressemblance évidente entre lui et moi, trop accaparée par les propos de l’assistante sociale : c'était ma première rencontre avec un maillon de ma vie, un de mes frères ! Il était de deux ans plus jeune que moi et nous n'étions pas seuls puisque nos parents avaient eu… dix-sept enfants ! Quinze étaient alors vivants. J’étais la 3ème, lui le 4ème. J’étais déjà mûre, il n’était encore qu’un petit garçon où l’on décelait encore des traits poupins.

Quand ma mère avait formulé une demande de placement, elle avait exprimé le souhait de se voir confier une orpheline de 3 à 5 ans sans frère ni sœur, de manière à présenter ultérieurement une demande d’adoption. La DDASS lui a dit que je convenais, si ce n’est que j’étais âgée de 2 ans seulement, aussi a-t-elle pensé, et moi également quand elle me l’a raconté, que l’autre condition était remplie. Apprendre à 15 ans que j’avais eu 16 frères et sœurs constitua un violent choc émotionnel. Je n’en connaissais aucun.

Il me fallut du temps pour digérer tout cela mais pas pour aimer ce frère tombé du ciel et avec qui je partageais la même école. Lui était en famille d'accueil mais nous nous voyions tous les jours à l'école, passions tous nos jours de congés ensemble, jeudi, samedi après-midi et dimanche. A l’époque, j’étais pour lui la plus belle fille du monde, me confia-t-il un jour, bien plus tard.

Nous avons gardé de ce court moment où nos vies se sont croisées, des sentiments très forts, mais la fin de ma scolarité à Compiègne mit également un terme à nos rencontres et à nos relations. La vie nous séparait à nouveau. Je ne le revis que 3 ans plus tard.

J’ai aperçu un autre de mes frères, quelque temps plus tard. Nous ne recevions pas d’argent pour nous habiller, la DDASS nous remettait deux fois par an une « vêture d’été » et une « vêture d’hiver » que nous allions chercher dans un bureau à Beauvais. On nous habillait selon notre âge, pas selon notre taille, aussi valait-il mieux être petit puisque les vêtements un peu chers, les manteaux par exemple, nous étaient offerts tous les 3 ans seulement.

A 16 ans, venant dans ce bureau pour y recevoir ma vêture de saison, j’ai aperçu une dame dans le hall, avec un petit blond aux yeux bleus. Les agents administratifs ont attendu qu’il soit parti pour m’annoncer qu’il s’agissait de mon frère. Nous étions élevés à 3 km l’un de l’autre et n’en savions rien. On ne nous a pas permis de nous voir.

Nous étions tous élevés dans le même département, l’Oise, il eut été facile de nous rapprocher, de nous réunir sporadiquement. Je n’ai revu ce petit frère que… 20 ans plus tard.

 

M

ALGRE mes deux CAP d’employée de collectivité et de repasseuse, je nourrissais un rêve : devenir infirmière. Nous passâmes donc, maman et moi, de longs moments à chercher une solution. Heureusement, nos voisins, des retraités avaient un frère chirurgien qui venait d'ouvrir une clinique à neuf kilomètres. Il acceptait de me prendre comme fille de salle pendant un an à condition que je prépare mon concours pour entrer dans une école d'infirmières. J'étais aux anges : il restait seulement à demander l'autorisation à la DDASS ; pas une seconde je n'imaginais que cette réponse serait négative ! Elle le fut, pourtant, au motif que j’étais à leurs yeux trop jeune pour effectuer des gardes de nuit.

 Ma déception était d'autant plus grande qu'il m'informait m'avoir trouvé une place de serveuse en pharmacie mais à Compiègne, pour septembre. Mes démarches pour la clinique m'avaient déjà pris du temps : il m'en restait peu avant de prendre ce travail. De plus, il me fallait trouver une logeuse chez qui je pourrais habiter en attendant alors pour quelque temps je fus autorisée à rester à la pension.

La première famille qui m'hébergea était d'origine allemande : lui était principal à la poste, elle professeur d'allemand. Ils avaient en garde une fillette d'une dizaine d'années. J'avais ma chambre, des jours fixes pour laver mon linge, des horaires très stricts et surtout elle cuisinait le dimanche de la choucroute et… nous en mangions ensuite au moins quatre fois par semaine.

Je restais là quelques mois, au moins à deux kilomètres de mon travail. Je parcourais la route matin, midi et soir, à pied, puis à vélo ; mon travail me plaisait. Je rentrais chez maman tous les 15 jours, en car ou en train.

Nous étions trois filles à travailler dans cette pharmacie. Le patron et la patronne descendaient tenir la caisse les jours de marché. Il y avait quatre hommes : deux principaux et deux jeunes. J'avais dix sept ans, le plus jeune, seize ans. Les filles assuraient le ménage pendant une semaine, chacune notre tour. Ces jours-là, nous commencions de très bonne heure. Le sol était en carrelage vert et blanc, vraiment très sale après une journée de va et vient. Nous avions de la poudre à récurer pour nettoyer, il fallait donc rincer afin qu'il ne reste pas de traces.

De temps en temps, notre honnêteté était mise à l'épreuve : nous trouvions un beau matin, pendant que nous faisions le ménage, de l'argent négligemment posé de part et d'autre. Je ne sais pas comment réagissaient les autres, mais moi je ne tombais jamais dans le panneau et donnais l'argent aux patrons, quand ils étaient de retour.

J’aurais pu être tentée, pourtant, puisque mon travail me rapportait 180 F par mois alors que la logeuse m’en demandait 240. Quand j’ai commencé à gagner plus, j’ai pu rembourser ce retard accumulé, en sorte que je n’avais toujours pas de sous, juste de quoi manger. La DDASS ne m’a jamais aidée et n’a même pas pris de mes nouvelles. J’avais pourtant 17 ans à cette époque et ils étaient sensés s’occuper de moi jusqu’à 21 ans, date à laquelle je devenais légalement majeure.

Parmi les deux principaux, les supérieurs hiérarchiques des préparatrices et serveuses, il y en avait un qui vivait une aventure avec une des filles. Tout le monde le savait… et cela ne nous regardait pas. Il était marié et avait deux enfants, dont une fille que je connaissais bien puisqu’elle était avec moi dans un groupe aux guides de France. Il n'acceptait pas que nous discutions avec la fille, il devait avoir peur qu'elle nous en parle. Il m'arrivait d'aller au-devant d'elle le midi. Quand il nous surprenait, il m'envoyait avec l'autre à l'étage à la réserve. Cela m'était bien égal, nous nous amusions comme deux petites folles.

Le patron était sympathique mais témoignait d’une sale habitude : quand il passait derrière nous pour chercher un produit, il s'arrangeait toujours pour poser ses mains sur nous. Il ne se rendait peut-être pas compte à quel point son attitude nous gênait.

Je garde de cet endroit des souvenirs très précis. J'ai l'impression que si je devais le retrouver tel que je l'ai quitté, je serais capable de retrouver les médicaments les yeux fermés.

 

J

E vivais quelques flirts sans importance. Ces petites histoires d'amour n'allaient pas très loin mais me coûtèrent ma place chez la logeuse. Un samedi soir, sur mon passage il y avait la fête foraine : j'y retrouvai un copain du moment qui m'invita dans les voitures tamponneuses. J'en oubliai l'heure. Quand je rentrai, tout le monde avait fini de manger et quelques jours plus tard, on me demanda de changer de logeuse.

On sait ce que l'on perd, on ne sait pas ce que l'on gagne ! J'allais l'apprendre à mes dépends, et très vite. Mes nouveaux logeurs étaient, lui marchand de vélos, elle femme au foyer. C’est d’ailleurs chez lui que j’achetai mon premier vélo…

Ils avaient quatre filles dont les plus jeunes, âgées d’une quinzaine d'années, étaient jumelles. Nous étions plusieurs filles à loger là. Je me retrouvai cependant seule au deuxième étage de la maison. Ma chambre avait été aménagée dans un coin du grenier. C'était bien ma chance, moi qui était peureuse ! Il m'arrivait de ne pas pouvoir m'endormir tellement j'avais peur ; je ne disposais pas de chauffage, sauf un vieux poêle à mazout au milieu de la pièce, qui fonctionnait une fois sur dix selon la bonne humeur du logeur… lequel l'allumait au gré de sa fantaisie. Pour me laver, je disposais d’un lavabo dont l'eau était gelée le matin les jours de grand froid. Je couchais avec pyjama, pull, veste, chaussettes, pantalon, et j'avais encore froid… froid, et peur. S’il y avait eu un contrôle de la DDASS, on n’aurait pas accepté cette situation scandaleuse qui m’a value une grosse angine, plus tard. Mais quand le médecin est venu, mes logeurs m’avaient fait descendre en bas, dans une chambre bien chauffée…

Nous mangions avant eux dans la cuisine, il n'était pas question de demander du rab ; si c'était une cuillerée de purée, ce n'était pas deux. Madame n'était pas désagréable, mais je n'aimais pas quand elle me serrait la main : on avait l'impression qu'elle n'était pas animée… aucun ressort. Elle vivait constamment enfermée et pour rentrer il fallait sonner, puis attendre qu'elle vienne ouvrir. Cela faillit me coûter cher.

Un soir, je rentrai à vélo et dès que j'abordai la sortie de la ville, une voiture vint se placer derrière moi, une Simca Aronde. Au volant se trouvait un militaire ; il me suivait. Plus je pédalais, plus il accélérait en m'adressant des injures de plus en plus graves. Heureusement, quand j'arrivai je n'attendis pas très longtemps à la porte. Le lendemain je racontai mon aventure à mes collègues de travail et j'oubliai cette histoire. J'ignorais qu'un mois après je vivrais la même aventure, exactement. Ce que je ne savais pas non plus, c'est qu'après m'avoir suivie, il s'en était pris à une autre fille qu'il avait violée. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise de voir arriver la police à la pharmacie pour m'interroger ! La fille violée était justement la fiancée du frère de l'une de mes collègues qui avait informé la police de ma propre mésaventure. J'ai dû accompagner la police dans les casernes de Compiègne, au total trois, pour retrouver l'auteur du viol qui fut envoyé en Algérie où la guerre faisait rage. C'était un gradé, il fut dégradé. Quant à la fille, elle resta plusieurs jours à l'hôpital.

Ma famille de logeurs m'autorisait à sortir de temps en temps avec une collègue de travail plus âgée que moi qui venait me chercher et me raccompagnait. Parfois, nous allions au cinéma, parfois au bal. Une fois tous les quinze jours, je rentrais chez maman et puis un soir que je sortais de la pharmacie pour rentrer, au moment où je traversais une route, une voiture arriva à toute vitesse après avoir grillé un « Stop », au risque de me percuter. Je sautai du vélo pour passer au-dessus de la voiture et me relevai complètement abasourdie avec trois dents en moins. Cela me valut des mois de dentiste, un appareil dentaire dès l’âge de 18 ans et quinze jours d'arrêt de travail. Je ne supportais pas les piqûres d’anesthésie qu’imposaient ces soins, elles m’ont rendue malade. Le dentiste a essayé de poser des dents sur pivot, eu égard à mon jeune âge, mais en vain : les racines et la mâchoire étaient trop affaiblies par le choc. Il a dû renoncer, tout recommencer et appareiller.

Je continuais ma vie, partagée entre les week-ends chez maman, mon travail et de temps en temps des sorties avec ma collègue qui avait dix ans de plus que moi. Je gagnais juste de quoi payer la logeuse et acheter un bout de tissu de temps en temps avec lequel je me confectionnais une robe. Pas le Pérou, mais mon avenir était devant moi… Cela pouvait aller.

 

E

N septembre 1961, j'avais 19 ans et me préparais à partir au bal de Claude Sauter avec ma collègue. C'était pour moi un bal comme tous les autres.

J'espérais, bien sûr, trouver quelques garçons pour m'inviter à danser comme à l’accoutumée. En arrivant dans la salle, notre collègue Michel, le plus jeune des employés de la pharmacie, était là avec son frère plus âgé que je connaissais de vue. Il était venu une ou deux fois chercher des médicaments. Nous avons été invités à nous asseoir à leur table.

Ce que je remarquais en premier chez ce garçon, ce furent ses mains : elles étaient fines et parfaitement soignées. Il m'invita à danser toute la soirée. C'était le début d'une relation amenée à durer, nous nous étions promis de nous revoir.

Le bal était le samedi, nous nous sommes revus dès le lendemain, dimanche. J'ai fait la connaissance de ses parents, il avait un frère et une sœur et exerçait le métier de chaudronnier. Nous passions tous nos dimanches ensemble.

Je demandai à maman et papa s'ils acceptaient de le recevoir à la maison. Quand je venais leur rendre visite, moi j'arrivais le samedi soir, lui le dimanche en voiture. Maman était « vieux jeu » et ne voulait pas que je rentre en voiture le dimanche soir avec lui, cela ne se faisait pas. Aussi, ils me conduisaient à la gare de Beauvais. Ce qu'ils n'ont jamais su, c'est que Jacques m'attendait à la première station où le car s'arrêtait, et nous rentrions ensemble.

En accord avec nos deux familles, nous avons célébré nos fiançailles officielles le 31 décembre de cette même année. Il ne nous restait plus qu'à fixer la date de notre mariage qui fut célébré le 30 juin 1962. J'étais vraiment amoureuse de mon mari mais j'étais tellement paniquée à l'idée de me retrouver enceinte que d'un commun accord nous avions attendu notre mariage pour sauter le pas, d’autant que très souvent, les filles dans mon cas se voyaient retirer leur enfant par l’administration. Naturellement, ce n’était pas envisageable… Je ne voulais pas prendre un tel risque.

Jacques était pour moi le premier homme avec qui j'entretenais une relation suivie. Je voyais bien mon père et ma mère ensemble depuis leur mariage mais j’ignorais tout de la vie de couple, des hommes, et de ce qui m'attendait après le mariage. Il est certain que maman m'avait enseigné les différentes tâches pour devenir une bonne femme d'intérieur : je savais cuisiner et me débrouillais assez bien, du reste. Côté sexe, en revanche, c’était le néant.

En outre, l'avenir, nous n'en parlions pas, Jacques et moi, par pudeur ou timidité car il faut dire que j'étais très timide ; et puis ça ne se faisait tout simplement pas, à l’époque. J'avais une idée bien précise du mariage et il ne m'était pas venu à l'idée que les autres n'avaient pas les mêmes points de vue. Pour moi, le mariage signifait fonder une famille, avoir des enfants, les vouloir ensemble, les élever ensemble et pas une seconde je n'aurais pensé que Jacques ne partage pas mes convictions sur le mariage et ses suites…

Bref, par un samedi superbement ensoleillé, je me préparais au mariage. Pour commencer cette belle journée j'ai d'abord cassé la fermeture éclair de ma robe ; après la cérémonie, ce fut au tour du talon de ma chaussure. Heureusement, nous avions choisi d’organiser le repas à Pierrefont autour du lac et c'est ainsi que je suis retrouvée assise en robe blanche sur un tabouret, dans une petite boutique locale d'un cordonnier, qui, très aimablement, répara ma chaussure et m'offrit celle-ci en cadeau de mariage.

Malgré ces petits incidents, la journée fut radieuse. J'avais l'impression de flotter sur un nuage et c'est tard dans la soirée qu'un peu émus et angoissés, nous quittâmes nos invités pour nous retrouver dans l'intimité de notre appartement ; un logement que nous avions aménagé selon nos possibilités mais que nos cadeaux de mariage finiraient de compléter. Notre petit nid était agréable.

J'aimais mon mari, j'étais heureuse et j'étais libre ; mon mariage m'avait rendu cette liberté que la DDASS m'avait prise quand je n'étais qu'un bébé.

Mon amour pour mon mari fut plus fort que mes angoisses face à cette première nuit d'amour. C'est tard le matin que je me réveillais, pensant être sur la route du bonheur sans nuages pour de longues années. C'était sans compter sur ce destin, qui depuis ma naissance, s'arrangeait à gâcher tous mes moments de bonheur, les réduisant en des moments plus rapides que l'éclair. En ce matin, je ne m'attendais certes pas à ce que mon mari me dise qu'il ne voulait « pas entendre parler d'enfants » et que je devrais « me débrouiller pour avorter si jamais j'étais enceinte » ; il ajouta, pour faire bonne mesure : « de toute façon, je ne sais pas pourquoi je me retrouve marié à toi car je ne t'aime pas ».

La douche n’était pas froide, mais carrément glaciale ! J’ai su, plus tard, qu’il venait de rompre avec une femme et en conservait une certaine irritation, dont j’ai manifestement fait les frais. De là à m’épouser, sans m’aimer, il aurait pu réfléchir un peu avant !

Il m'avait fallu des années pour trouver le bonheur. En quelques minutes, tout était réduit à néant ! De plus, c'était toutes mes convictions sur le mariage, la famille, mon amour pour mon mari, mon amour des enfants et la joie d'être mère qui en quelques instants étaient anéanties.

Nos deux familles nous attendaient, j'étais fière, et pour rien au monde je n'aurais laissé paraître mon désarroi, mais quelque chose s'était à tout jamais cassé en moi.

Bon gré, mal gré, je commençai ma vie de femme mariée avec des hauts et des bas et une belle-mère contente d'avoir une bouche de moins à nourrir, bien qu'elle compte garder à l'égard de son fils toute son autorité. Mes beaux-parents possédaient un pavillon à deux cents mètres de notre appartement et derrière le garage, ils avaient construit une pièce où habitait la mère de ma belle-mère. Quand elles étaient ensemble, elles étaient d'une méchanceté sans limites et j’ai souvent dû subir les insultes de la part de ces deux chipies, du fait de ma situation de pupille, en présence de mon mari qui ne disait rien et les laissait faire. Quand je venais de subir un affront pareil, je restais éprouvée pour des semaines mais je gardais tout pour moi ; il était hors de question de dire à maman que je m'étais trompée et que je ne vivais pas dans le bonheur.

Je ne comprenais absolument pas que mon mari les laisse m'insulter sans intervenir. De ce fait, je restais chez moi et il allait seul chez ses parents car il avait du mal à rompre le cordon ombilical.

Mon mari rentrait le soir avant moi ; il ne travaillait pas le samedi alors que j'étais prise par mon travail jusqu'à 19 heures, plus le temps de revenir en vélo. En prime, j’effectuais l'aller-retour deux fois par jour : je remontais les courses dans des sacs à provision accrochés au guidon de mon vélo alors que mon mari avait une voiture. Il avait ainsi tout loisir de passer du temps chez ses parents.

Nous étions mariés depuis peu quand un adolescent que j'eus du mal à reconnaître m'accosta à la sortie de mon travail un midi : c'était Henry, mon frère. Il était en cavale, avait faim. Je le ramenai donc pour déjeuner avec moi, espérant trouver une solution car il était mineur et en fugue de la DDASS. Nous étions à table quand je vis arriver mon petit beau-frère de 15 ans, et ma belle-sœur de 11 ans. Comme c'était souvent le cas, je les soupçonnais d'exercer sur moi une surveillance dictée par ma belle-mère. Je leur présentai mon frère ; puisque je n'avais jamais parlé de ce frère à ma belle-famille, celle-ci m'accusa de tromper mon mari pendant son absence.

Je repartis à mon travail avec mon frère et lui donnai rendez-vous pour le soir ; je fis ce qui semblait le mieux pour lui. J'expliquais mon problème à mon patron à qui je demandai conseil. Il m'autorisa à prendre contact avec la DDASS afin qu'elle récupère le fugueur avant qu'il ne s'embarque dans des situations de vol (pour manger) dont il aurait du mal à se sortir.

Aujourd'hui, cet épisode m'attriste, j'aurais aimé pouvoir recueillir ce frère que j'aimais et qui attendait certainement de moi autre chose qu'un retour en foyer.

Cette visite faillit en outre m'apporter plus d'ennuis que je ne le soupçonnais car ma belle-mère était persuadée de mon aventure avec un autre. C'est ainsi que son fils attendit son frère à la descente du car qui le ramenait de son travail, lui racontant sa version de la situation, suivant ses propres déductions. Heureusement, ce soir-là, je racontai dans les moindres détails mon aventure à mon mari, sans savoir qu'il était au courant, lui disant combien je remerciais mon patron de son aide. Il ne pouvait douter de ma sincérité, qu'il pouvait vérifier auprès de celui-ci.

 

J

E ne peux pas dire que notre union était sans nuages, ni que c'était le bonheur dont j'avais rêvé mais je ne connaissais rien de la vie à deux et je pensais que c'était pour tous les couples la même chose. J'étais aux petits soins pour lui et pour notre appartement que j'entretenais avec amour, tant j'étais heureuse d'être chez moi, et ça, au moins, c'était une certitude.

Dans mon travail, je suivais des cours par correspondance pour passer le CAP de préparatrice en pharmacie. J'étais contente, j'obtenais de bonnes notes et comptais bien réussir mon CAP pour poursuivre jusqu'au Brevet. Mon beau-frère suivait les mêmes cours, mais ses notes étaient très en dessous des miennes, ce qui n'était pas du tout pour plaire à ma belle-mère. Je ne pensais pas que cela irait jusqu’au point de mettre sur pied une telle perfidie.  N'étais-je pas la femme de son fils ? En améliorant ma situation, c'était au bénéfice de son fils que je travaillais. Mais l'aimait-elle tant, ce premier fils, pour pouvoir échafauder une telle machination ? Combien aujourd'hui je regrette mon manque de discernement !

Toute la famille était pareille. Je me souviens avoir demandé à mon beau-frère et ma belle-sœur d’arroser les plantes chez moi, en mon absence, en leur confiant les clés de mon logement. Trahissant ma confiance, ils en ont profité pour dérober mon vélo et le barbouiller de peinture de toutes les couleurs, y compris les rayons, même les pneus ! Quand j’ai demandé au beau-père à quoi correspondait un comportement aussi irresponsable et abject, il nous a jetés dehors, le vélo et moi.

Ce vélo était tout, pour moi, mon premier objet de valeur, un rêve d’enfant qui, tous les Noëls, demandait un vélo… et n’en obtenait jamais puisqu’il ne fêtait jamais Noël. Un rêve de gosse enfin réalisé à 20 ans et qu’ils gâchaient dédaigneusement, dans un accès de pure méchanceté…

Toujours est-il que je ne me rendais pas compte que la belle-mère me montait doucement mais sûrement contre mon travail et contre mes patrons. Des arguments, elle en trouvait, se faisant aider par son fils, mon collègue qui, lui, travaillait sur le terrain, sur le lieu de notre travail. Jusqu'au jour où elle sentit que j'étais, comme un fruit, suffisamment mûre pour m'aider à écrire une lettre de démission. Elle avait gagné, à mon insu : je n'étais plus une rivale pour son fils, je ne passerais plus les examens avec une grande chance de réussite, alors que son fils n'a jamais réussi à les obtenir.

A ce moment-là, je me retrouvai sans emploi, ignorant tout de la convention jadis signée par les pharmaciens de cette ville : aucun n'embauchait une employée ou un employé venant de chez un confrère.

Je me retrouvais mariée depuis cinq mois et donc sans emploi ; nous n'avions pas trop d'argent. Pendant trois mois, je fis du porte-à-porte à vélo, en plein hiver, pour livrer des journaux. Je ne saurais dire de combien de « piquettes » aux pieds j'ai souffert pendant cette période… puis un jour, par hasard, je tombai sur une offre d'emploi comme femme de service au lycée. Je sautai sur mon vélo pour me présenter, et quelques jours plus tard, je partis pour commencer ma première journée de travail. C'est le chef du personnel qui, ce jour-là, vint à ma rencontre au milieu de la cour du lycée. J’ignorais qu'un jour nous partagerions une partie de notre vie. Il me fallut encore plusieurs années pour l’apprendre.

Mon nouveau travail me plaisait : il était très prenant puisque ce lycée faisait internat et que nous travaillions tous les jours plus un week-end sur deux. Cela faisait d'ailleurs le bonheur de mon mari car les week-ends où je travaillais, il prenait la voiture et se promenait. Les week-ends où je ne travaillais pas, il restait à la maison et refusait toute sortie. Je n'avais pas vingt-et-un ans et j'aurais aimé sortir, aller au bal. Il était intransigeant ! Un sujet de discorde de plus dans le ménage.

J'étais arrivée au lycée en février et en fin d'année scolaire la fille qui travaillait au laboratoire et avait demandé sa mutation l'obtint. Je tentai ma chance en écrivant une lettre de demande pour ce poste. La première réponse fut négative car il fallait avoir un diplôme d'aide laboratoire que je ne possédais pas. Comme en septembre personne ne s'était présenté sur le poste, l'intendant me convoqua et m'indiqua qu'il était d'accord pour que j'occupe le poste pendant un an, mais que si quelqu'un ayant été reçu à l’examen se présentait cette année-là, il serait prioritaire, à moins que je ne l’obtienne moi-même dans l'année. En principe, il fallait deux années de présence dans le poste ; j'avais donc besoin de demander l'autorisation du recteur d'académie. Pour une fois, mon ange-gardien était avec moi car j'obtins la dispense, le concours, et donc le poste définitif. Ce poste, je l'ai gardé et amélioré pendant 26 ans, jusqu'à ma demande de retraite anticipée.

Mon avenir professionnel était à nouveau sur les rails et j'en éprouvais une certaine joie. Je n'avais pas l'intention, cette fois, de laisser ma belle-mère se mêler de mon travail, j'avais retenu la leçon ! J'avais retrouvé dans mon travail une fille de ma section, du temps où je préparais mon CAP de repasseuse. J'entretenais de bons rapports avec tout le monde. Le chef du personnel n'était pas gênant et puisque j’étais en poste au laboratoire, je ne dépendais de lui que pendant la période des congés scolaires.

Sa femme travaillait à la lingerie ; ils avaient deux enfants : Jean et Michel. Michel avait trois ans et venait souvent me voir. Il m'arrivait aussi de le garder les mercredis après-midi, pendant que ses parents travaillaient, alors que moi j'étais au repos.

J’occupais mon poste depuis un an quand je dus bien me rendre à l'évidence : j'étais enceinte. Je témoignais de plus de maturité qu'à mon mariage et cet enfant tant attendu, je n'allais certes pas m'en défaire, quelle que soit la réaction de mon « cher mari » ! En fait, la nouvelle le laissa dans une indifférence totale. Cela me suffisait. Quant à moi, il ne m'est pas possible de décrire ma joie tant elle était grande ! La seule ombre à mon bonheur était ma crainte face à l'inconnu : je ne connaissais pas mes parents, j'ignorais tout de ma famille et pour me conforter dans ma crainte, j'avais vécu auprès de Muguette et de Colette qui présentaient des tares assez importantes.

Comble de malchance, j'étais enceinte de deux mois quand je contractai la varicelle. Le médecin qui me soignait et qui n'était pas au courant de mes angoisses me fit part des risques encourus par le fœtus à ce stade de la grossesse. Ce qui n'était pas pour me rassurer !

En dehors de mes angoisses, je me sentais en pleine forme. Je souhaitais que naisse une petite fille. En attendant, je continuais mon travail. A la maison, il était rarement question du bébé mais au moins mon mari ne me dit plus jamais qu'il ne voulait pas d'enfant et j'étais tellement heureuse que je pensais que lorsque le bébé serait là, il ne pourrait que l'aimer. Mon mari n'était pas expansif et il était bien difficile de savoir ce qu'il pensait ; c'était un homme qui attachait beaucoup d'importance à son physique. Il manquait de maturité et il pleurait assez facilement. Il y avait aussi un problème dont il ne m'avait pas parlé, ni ses parents : il faisait des crises d'épilepsie. Peut-être est-ce pour ça qu’il ne souhaitait pas avoir d’enfant, d’ailleurs ? Toujours est-il que nous étions mariés depuis quelques jours à peine quand il souffrit de la première crise. Je n'étais pas au courant et n'avais jamais vu personne en avoir. C’est très impressionnant. Ma belle-mère aurait dû avoir la décence de me prévenir. Lors de cette fichue première crise, j’ignorais tout de ce qui arrivait et de la meilleure manière de réagir. Heureusement que nous étions justement chez maman ! Je l'ai vite appelée…

Il avait eu un accident l’année de ses sept ans : ses parents habitaient une maison en bordure de route et un jour en rentrant de l'école, il prit son goûter et sauta par la fenêtre pour aller jouer… au moment où passait un camion militaire. Conduit à l'hôpital, il fut opéré sous anesthésie locale. Les médecins voulaient éviter qu'il ne perde connaissance et entretenaient une conversation avec lui le temps de le trépaner. Ses crises ne sont apparues que beaucoup plus tard, vers vingt ans. Il en faisait à certaines périodes, était en permanence sous traitement et chaque fois qu'il tombait, c'était pour moi toujours la même angoisse. Je ne me suis jamais habituée à cette situation, encore moins à son regard quand il revenait à lui. Il n’était alors plus lui-même. Inconscient pendant la crise, il vivait une sorte de « sas » émotionnel en revenant à lui, encore en état de choc pendant quelques secondes. Son regard était alors à la fois inquisiteur et presque accusateur.

Les mois passaient, trop lentement à mon goût. J'avais hâte d'accoucher : mon bébé manifestait depuis plusieurs semaines la présence à l'aide de ses petits pieds et de ses bras. J'avais pris contact avec la gynécologue qui avait accouché ma voisine et suivait des séances d'accouchement sans douleur. Le courant passait bien entre nous deux et je me sentais en confiance avec elle. Elle dit à mon mari qu'il pouvait assister à la naissance mais cela ne l'inspirait pas. J'espérais qu'il changerait d'avis au dernier moment. Nous étions en été, il faisait chaud et puis un matin je me sentis un courage à toute épreuve et mis de l'ordre dans l'appartement : ménage, vitres, placard, tout y passa… Ce même jour, en soirée, bébé donna des signes évidents d'indépendance, il avait envie de faire connaissance avec ses parents.

Je ne savais pas qu'il était préférable de ne pas manger ; aussi, je pris le dîner avec mon mari qui me conduisit ensuite à l'hôpital où me rejoignit la sage-femme. Jusqu'au bout, j'espérais qu'il resterait mais il me déposa et repartit ensuite. J'étais donc seule pour la venue de notre enfant, comme j'avais vécu cette première grossesse seule.

C'est vers trois heures du matin que j'ai pu tenir mon bébé dans mes bras : comme je le trouvais beau ! Il était doux, tout chaud. Je pleurais de joie, de soulagement et déjà je faisais connaissance avec un sentiment inconnu jusqu'alors : l'inquiétude des mères face à leur enfant. L'accouchement n'avait pas trop traîné mais avait été assez douloureux, ce qui m'avait fait penser que c'était le premier et aussi le dernier. J'avais surtout été incommodée par le dîner pris quelques heures avant. J'examinai mon fils sous toutes les coutures, pour voir s'il était normalement constitué. Mon inspection terminée, j'étais heureuse de tenir contre moi ce petit être à qui j'allais pouvoir donner tout l'amour dont mon cœur débordait.

Mon fils s'appela Dominique, en souvenir de l'amitié qui m'unissait à mon amie Marie-Dominique, depuis plusieurs années. J'aurais aimé nourrir mon fils au sein mais les médecins n'étaient pas d'accord à cause de mes rhumatismes cardiaques.

Nos deux familles se précipitèrent à l'hôpital pour faire la connaissance du bébé. Mon mari, ayant son travail, ne fit la connaissance de son fils que le soir en rentrant. Je ne sais pas ce qu'il ressentit à la vue de son fils, je crois qu'il a accepté cette arrivée. Il faut dire que notre fils était beau comme un dieu ! Quelques jours plus tard, je rentrai à la maison ; rien ne pouvait m'arriver de plus fort, de plus tendre que la naissance de mon fils, moi qui n'avais aucun souvenir, aucun point de repère face à ma famille naturelle. J'avais le plus joli bébé de l’univers à qui j'allais faire découvrir le monde en le protégeant de tous les dangers.

 

Q

UELQUES jours plus tard, lors d'une visite chez maman, j’appris une bien mauvaise nouvelle : elle était atteinte d'un cancer du sein et avait attendu la naissance pour me mettre au courant. La date de l'opération était programmée. Je faisais bonne figure toute la journée afin de ne pas augmenter l'inquiétude de maman, mais cette opération n'était pas encore tellement courante et les risques étaient grands. Depuis plusieurs années, maman n'avait pas une très bonne santé, elle faisait de l'urée.

Ce fut un véritable choc pour moi quand j'arrivai à l'hôpital, quelques heures après l'opération. Le chirurgien lui avait enlevé le sein complet, ouvert le dos sur au moins vingt centimètres et le bras jusqu'au coude pour enlever les adhérences. Des tuyaux en plastique partaient des cicatrices jusqu'à des flacons placés sous le lit, c'était vraiment impressionnant. Le chirurgien, consulté, se déclara satisfait de l'opération ; il fallait attendre, la guérison serait longue… si le cancer ne récidivait pas.

Mon fils grandissait et déjà, mes congés de maternité terminés, il fallait reprendre le travail et confier mon bébé à une nourrice. Elle habitait le même immeuble que moi, deux portes plus loin. Elle avait quatre enfants, son mari et le mien travaillaient ensemble, à peu près en même temps. Jacques donnait des signes de contrariété en revenant de son travail, je ne sais s'il se laissait entraîner par d'autres, mais il parlait de plus en plus de chercher du travail ailleurs. C'est ce qu'il fit, et un jour une réponse arriva : il avait trouvé un poste mais à quatre cents kilomètres de la maison, donc il démissionnait de son emploi. Il effectua son mois de préavis et partit seul. Nous n'étions qu'en janvier, notre fils avait cinq mois et moi, je ne pouvais partir le rejoindre qu'aux grandes vacances, l'année scolaire terminée. Il me fallut patienter.

Mon mari rentrait une fois par mois. Je n'obtins pas de poste dans la ville où il était ni même dans les environs. La seule possibilité était un congé sans solde, et cela n'allait pas arranger notre budget. Le déménagement, la recherche d'un appartement, rester sans travail, plus un mari qui ne sautait pas de joie à l'idée de me voir le rejoindre… peut-être aurais-je dû comprendre à ce moment là que notre couple n'était pas très solide ? Cette idée ne m'avait pas effleurée, ou du moins pensais-je que les problèmes peuvent se résoudre, et je ne concevais pas que mariée, je puisse vivre loin de mon mari, encore moins faire vivre son fils loin de son père ou avec des parents séparés. Cinq mois de séparation suffisaient. Dominique allait avoir un an, il avait besoin de ses deux parents pour s'épanouir.

Je partis donc, les premiers jours de juillet, avec le déménageur, pour emménager dans l'appartement qu'avait trouvé Jacques. Celui-ci était bien situé et agréable ; ce qui l'était moins, c'était la froideur de mon mari à mon arrivée. Nous passâmes une année assez noire dans cette ville : nous n'avions pas beaucoup d'argent, je n'avais pas de travail… la seule chose positive était que j'élevais mon fils moi-même avec beaucoup de bonheur.

C'était un enfant doux. En outre, pour une mère, son enfant est le plus beau, mais j'ai eu à plusieurs reprises l'occasion de me rendre compte que même les autres le percevaient ainsi. Parfois, les gens s'arrêtaient pour me complimenter.

J'avais une voisine de palier sympa, mais à part elle, je ne connaissais personne. Je croyais que mon mari se plairait dans son nouveau travail, et puis je n'avais pas ma belle-mère, pour se mêler de mon ménage, autre point positif de cet éloignement. Lorsque nous allions les voir, leur fils reprenait toujours la route en pleurant, pour rentrer chez nous. En fait, il se remit bientôt à la recherche d'un autre travail.

Dès qu'il obtenait une réponse pour se présenter, il filait aux quatre coins de la France. Parfois, il était remboursé de ses frais, mais le plus souvent, c'était un trou de plus dans notre budget, déjà léger. Et puis à force de chercher, il réussit à être embauché à Suresnes, dans la région parisienne. De nouveau, recherche d'un appartement, à Compiègne. Il prendrait le train pour se rendre à son travail tous les jours, mais au moins je retrouverais mon travail.

Le premier appartement trouvé était cher, mais nous n'avions pas de réponse des HLM auprès desquels nous avions formulé notre demande, de plus notre nouveau logement n'était pas du tout dans le même coin que le premier et Dominique changea de nourrice.

Celle que je trouvais voulait faire un essai, ils n'avaient jamais eu d'enfants et envisageaient d'en adopter un. J'aurais préféré que mon fils ne fasse pas cette expérience, mais au moins, elle évitera à l'avenir qu'un enfant adopté soit malheureux. Cette nourrice n'avait aucune compétence, aucune patience. Mon fils, qui n'avait jamais vomi, vomissait en permanence, il maigrissait. Un jour que j'arrivai plus tôt, je constatai que la caisse de jouets que j'avais donnée était enfermée dans un placard. Dominique passait ses journées au lit ou assis sur une chaise. Ce jour-là, il portait encore les traces sur le visage d'une gifle donnée avant mon arrivée. Surprise, c'est sur le champ que je récupérai mon fils et que je décidai de le remettre chez son ancienne nourrice. Je me déplaçais pour mon travail en solex, j'achetai donc un siège pour le transport de mon enfant. Il adorait ça, par beau temps, en revanche, s’il pleuvait, Dominique hurlait littéralement.

 

M

AMAN s'était remise de son opération, les médecins paraissaient optimistes. Je voyais bien, par contre, que tous nos changements de villes, de travail pour mon mari, la contrariaient, et encore, je ne lui disais que ce que je ne pouvais lui cacher.

J'étais heureuse d'avoir repris mon travail, nous en avions d’ailleurs besoin financièrement. J'avais retrouvé mes collègues de travail, mon laboratoire, tout semblait aller pour le mieux, mais au bout de presque un an, Jacques manifestait de la lassitude à parcourir la route tous les jours. Je demandai donc ma mutation pour la région parisienne.

Dominique avait deux ans, je pouvais le mettre dans une garderie. Je ne serais pas obligée de lui chercher une autre nourrice.

Ce n'est pas avant septembre que je reçus mon affectation pour Courbevoie. Nous n'avions pas de logement, alors nous nous arrangions deux, trois fois par semaine, pour rester coucher sur place. Il n'était pas question de prendre une chambre d'hôtel, nos moyens ne nous le permettaient pas. Nous avions repris contact avec la fille de mon ancienne logeuse, infirmière de nuit dans un hôpital à Paris. Elle nous laissait son lit, quand elle travaillait, un lit d'une personne pour deux. Nous avons, cette fois encore, vécu des moments difficiles.

Après cette galère, nous avons emménagé dans un appartement neuf à Nanterre,  proche du travail de mon mari, mais assez éloigné du mien, surtout les jours où il y avait une manifestation au palais de la Défense. Il m’est arrivée, pendant les expositions, de voir 4 ou 5 bus pleins à craquer me passer sous le nez sans s’arrêter, ultra complets. Un jour, alors que je me trouvais sur la première marche du bus, un homme m’a carrément saisie par les épaules et poussée pour prendre ma place !

J'avais trouvé une garderie juste à côté du lycée où j'étais mutée, pour Dominique, qui, pas longtemps après notre installation manifesta de la fatigue. Il ne voulait plus marcher, et j'ai dû racheter une poussette. Le médecin ne détectait rien, et puis quelques semaines après notre installation, nous passâmes une nuit blanche. Le médecin appelé dès le matin diagnostiqua une appendicite et le fit hospitaliser d'urgence. Il s'agissait d'une péritonite avec complications.

Les enfants ont du ressort, très vite il reprit des forces auprès de maman qui allait mieux et l'avait pris avec elle. Il resta deux mois à la campagne pour la joie de mes parents qui lui vouaient une véritable adoration.

Le chef du personnel et sa femme de Compiègne avaient demandé leurs mutations, ils étaient désormais à Clichy. Ce couple représentait nos seuls amis dans la région parisienne ; nous nous voyions régulièrement. Ils avaient acheté une maison pour les vacances dans le Sud-Ouest et nous avaient invités à aller les voir là-bas.

Notre vie s'écoulait au calme, ce n'était pas l'amour dont j'avais rêvé, mais mon fils était là pour la rendre acceptable. Il grandissait, il était adorable et facile à élever. Il avait quatre ans, quand j'ai dû me rendre à l'évidence : j'étais à nouveau enceinte, et heureuse de l'être. Ce n'était pas l'avis de ma belle-mère et lorsqu'elle apprit la nouvelle, elle fit une véritable crise. De quoi se mêlait-elle encore ? Elle en avait bien eu quatre, elle ! Le deuxième fils était marié lui aussi, le troisième « fréquentait » ainsi que la fille, qui venait souvent à la maison avec son petit ami ; certainement se sentait-elle plus libre. Chez nous, quand ils venaient, ils disposaient chacun de leur chambre et je ne voulais pas savoir de quoi il retournait, ce n'était pas mes affaires. Elle avait une mère pour veiller sur elle.

Dominique et moi nous réjouissions de la naissance d'un bébé et ma grossesse se passait dans les mêmes conditions que la première. J'étais en pleine forme et vivais cette grossesse, une fois de plus, sans mon mari, mais avec mon fils tout heureux d'avoir bientôt quelqu'un pour jouer avec lui. C'est certainement ce qu'il pensait, puisque la première fois qu’il vit sa sœur, il me fit remarquer : « pendant que tu y étais, tu aurais pu la faire plus grande ! »

Je venais d’accoucher d'une adorable petite fille à la clinique de Nanterre, quinze jours après la date prévue. Je désirais une petite fille plutôt qu’un deuxième garçon, aussi, un peu par superstition, je n’avais pas choisi de prénom féminin. Si j'avais un fils il s'appellerait Frédéric. La sage-femme qui m'accouchait avait une fille prénommée Frédérique. C'est comme cela que ma fille s'est appelée Frédérique. Et j’étais comblée !

A la suite de mon congé de maternité, j'ai pris un an de congé sans solde pour pouvoir rester un an avec elle. Elle était adorable, faisait la joie de son frère. Pour disposer d’un revenu, je gardais des enfants. Dans mon immeuble, nous n'étions que deux dans ce grand bâtiment de neuf étages. Nous nous sommes vite retrouvées toutes les deux avec beaucoup d'enfants, puisque nous avions chacune onze enfants : deux à nous et neuf à garder. Nous étions très bien organisées et nous relayions chacune notre tour pour conduire les grands à l'école pendant que celle qui restait veillait la petite nichée. Avec mes deux enfants, et une que la maman, une fille de 16 ans, venait chercher une fois sur trois, je ne sortais plus. Sauf, quelquefois le dimanche, pour aller dans l’une ou l’autre de nos familles. J’ai gardé une petite fille qui avait traversé les premiers mois seule, sa maman n’ayant pas les moyens de payer une nounou. Elle avait tellement pleuré durant cette période qu’elle souffrait de convulsions et était placée sous Gardénal, la pauvre petite…

Notre couple traversait des moments difficiles. Nos amis de Clichy faisaient une colonie de vacances les deux mois d'été, ils nous avaient prêté leur maison dans le Sud-Ouest pour les vacances. Lui partait avec ses enfants avant, elle entrait à l'hôpital se faire enlever un kyste et elle les rejoindrait en août, le mois où nous prenions nos vacances. Ils s'étaient mariés en Algérie quand ils étaient plus jeunes, mais jamais à l'église. Avant ces vacances-là, ils ont fait bénir leur union par le curé de là où ils résidaient. Je me suis souvent demandée pourquoi elle avait voulu cela.

Avant de partir pour le Sud-Ouest, nous sommes passés la voir à l'hôpital avec les enfants. Cette rencontre reste gravée dans ma mémoire, elle s'était extasiée sur Frédérique, âgée de quatre mois. Elle allait bien et comptait rejoindre son mari quelques jours plus tard.

Aussi, quand une semaine après, je reçus un appel de son mari me disant que sa femme était décédée et qu'il me demandait de voir les autorités sur place, pour une place au cimetière du petit village où ils avaient leur maison, je ne comprenais pas et j'étais clouée sur place par cette affreuse nouvelle. Mon esprit n’enregistrait pas cette information. Je l'avais trouvée en forme à l'hôpital. Comment son état avait-il pu s'aggraver en si peu de temps, entraînant son décès ? La vérité était encore plus horrible : en effet, elle était bien partie rejoindre son mari et ses enfants. Elle ne travaillait pas, des amis du directeur de la colonie l'avaient entraînée avec eux, pour une promenade à bord du Saint-Odile, un bateau de promenade sur le lac Léman. Il était au milieu du lac quand le temps s'est brusquement détérioré, à tel point que le bateau chavira. De cet accident terrible, on retira treize morts, dont notre amie. J'ai passé des heures chaque nuit, à l’imaginer perdue dans les eaux tumultueuses du lac. Trente ans plus tard, il m’arrive d’en rêver encore…

Son mari restait seul, avec ses deux enfants. Pour eux, il continua sa colonie jusqu'au bout. Jean avait 19 ans, Michel à peine 10. Ils rentrèrent et quand que je me trouvai face à eux, je ne sus que leur dire, essayant d'être la plus naturelle possible.

 

A

PRES ce drame, nous nous sommes beaucoup vus. Je gardais souvent Michel, et l'amitié qui nous liait s'est muée, doucement, en des sentiments plus tendres… pour moi du moins. Peut-être me serais-je reprise pour sauver mon ménage, mais nous traversions, Jacques et moi, une période difficile et pour accentuer ce malaise, ma belle-mère m'avait jetée dehors. Elle avait appris que sa fille entretenait des relations intimes avec son copain et s'imaginait que je favorisais leurs rencontres en les accueillant chez moi le week-end, alors que tout le monde, sauf mes beaux-parents, savait qu'ils se retrouvaient dans son studio à lui, situé à trois cents mètres de leur habitation. Tous ces éléments contribuaient à accentuer une situation déjà laborieuse, et quand Jean me demanda de vivre avec lui en me promettant de considérer mes enfants comme les siens, son assurance, sa maturité et les sentiments que j'éprouvais pour lui pesèrent lourd dans la balance, face à neuf années de vie commune plutôt difficiles avec mon mari.

Dire que la nouvelle plut à maman serait un grand mot, je pense même qu'elle m'en a longtemps voulu. Je suis donc partie seule avec mes deux enfants dans le Sud-Ouest, le 1er mai, et je passais des mois loin de tout, mais aussi avec très peu d'argent. J'avais juste emporté les vêtements de mes enfants et leur lit.

Ma décision avait été difficile à prendre. Je n'étais certaine de rien, je m'appuyais d'un côté sur les neuf années que je venais de passer et de l'autre côté sur des promesses.

Je remontais fin juin. Jean assurait deux mois de colonie de vacances en Savoie, là où sa femme avait trouvé la mort. Des amis de là-bas lui avaient prêté un chalet où je m'installais pour deux mois avec Dominique et Frédérique. Je pensais avoir tourné la page sur un passé qui ne m'avait pas apporté le bonheur. Je croyais à l'avenir et l’imaginais porteur de plus de joie et de bonheur que le passé, ce qui n’eut pas été bien difficile.

Michel était dans un groupe à la colonie, et Jean, lui, revenait tous les jours du travail vers nous, en altitude. L'air était excellent pour les enfants et pendant le premier mois passé là-bas, tout allait à merveille. Jusqu'à cette nuit où je fus prise de malaises et de vomissements. Le médecin appelé ne trouva rien, sauf, peut-être, un début de grossesse. Il ordonna une prise de sang qui nous fixerait à ce sujet ; le résultat ne se fit pas attendre, mais même avant d’en prendre connaissance, je savais que j'étais enceinte. Cet état eut pour but de déclencher notre première discussion car, disait-il, il était hors de question de garder cet enfant. Voilà que ça recommençait ! Nous n'étions pas très loin de la Suisse, l'avortement en France n'était pas légal, aussi m'emmena-t-il de l’autre côté de la frontière. Je ne savais pas comment m'en sortir, car il n'était absolument pas question pour moi d'accéder à ses désirs, j'étais farouchement contre l'avortement.

Je savais qu'aucun médecin n'accepterait de tuer sans mon accord cet enfant qui commençait à vivre en moi. Heureusement, en arrivant le médecin me reçut seule et me demanda si je voulais avorter. Après ma réponse négative, il appela Jean en lui expliquant qu'une nouvelle loi en Suisse interdisait l’avortement et que le seul endroit pour pratiquer cet acte était l’Angleterre. Il nous fallait donc prendre le bateau. Le sujet était clos pour l'instant, toutefois, quelque chose avait changé entre nous : il était plus dur avec mes enfants, avec moi aussi, je n'étais plus aussi intéressante enceinte.

En juin, nous avions tous les deux demandé notre mutation pour le Sud-Ouest et nous l'avions obtenue, lui à Agen, moi à Marmande. Dès notre retour, nous avons préparé le déménagement, et nous nous sommes installés là-bas. Je ne savais pas, à ce moment-là, que je partais pour une galère de quatorze ans. Combien de fois me suis-je répété le proverbe : « on sait ce que l'on perd, on ne sait pas ce que l'on gagne » ?

 

I

L y avait lui, son fils et sa maison, et de l'autre côté, moi et mes enfants, et nous étions chez lui, pas chez nous. Son fils avait le droit de tout faire, de manger ce qu'il voulait et était autorisé à bouder le repas et à le remplacer par 3 ou 4 yaourts vanille/chocolat ou autre. Mon fils, s'il n'aimait pas quelque chose, passait des heures devant son assiette. Ou encore, s'il ne mangeait pas aussi vite que lui, Jean mélangeait le plat de résistance dans la soupe. S'il bougeait les jambes à table, il les lui attachait à la chaise avec un tendeur ou une ficelle, s'il n'avait pas la main sur la table, il lui prenait le bras et frappait un grand coup son poignet sur le rebord de la table. Je m'interposais en permanence entre lui et mon fils, dont il avait fait son souffre-douleur. Dès que j'ouvrais la bouche, il regardait son fils et demandait : « on fait quoi, on la garde ou on la fout dehors ? » Je m'enfermais dans la chambre avec mes enfants et pleurais pendant des heures.

Michel, désormais en sixième, était pensionnaire, Frédérique et Dominique allaient en nourrice. A notre arrivée, je les reprenais le soir et les conduisais le matin, mais je devais être à la gare à 6 heures 30 et les enfants étaient trop fatigués le soir. Je ne rentrais pas avant 19 heures. Je travaillais le lundi, mardi, jeudi et vendredi toute la journée, le mercredi et le samedi matin. Le mercredi après-midi, j'allais à l'internat voir Michel qui éprouvait quelques difficultés après la mort de sa mère. De plus, il prenait l'exemple de son père, n'aimait pas trop Dominique et souvent il lui disait qu'il était chez lui, que tout lui appartenait, que nous n'avions rien et que son père nous gardait par pitié. Je ne lui en voulais pas, il avait passé des moments très difficiles et sans son père, il aurait adopté une attitude différente. En dehors des jours d'école, il était toujours avec moi. Son père s'arrangeait pour ne jamais me laisser seule.

Dominique étant trop fatigué, je le récupérais en rentrant de mon travail, le faisais manger, puis il retournait dormir chez la nourrice. Il avait cinq ans et demi. L'hiver, il faisait noir de bonne heure, Dominique avait comme moi, enfant, une peur incontrôlable du noir. Je l'accompagnais, ce n'étais pas loin mais il n'était encore qu'un tout petit garçon. Quand je revenais après une absence de quelques minutes, j'avais droit à des reproches, pour Jean, je devais laisser mon petit seul dans la nuit.

Avec du recul, je me suis souvent demandée pourquoi j'acceptais tout cela. J'éprouve un sentiment de culpabilité envers mon fils, pourtant mon Dieu, comme je les aimais mes enfants ! Je travaillais toute la semaine au lycée et mes moments de congés passaient en entretien du linge, de la maison... Je ne voyais pas passer les week-ends. J'étais bientôt sur le point d'accoucher de mon troisième enfant, encore une grossesse passée seule, il n'était pas question d'en parler. J'étais enceinte de six mois ; quand j'ai eu des contractions toute la nuit, il refusa d'appeler le médecin. Peut-être y voyait-il une possibilité d'interruption de grossesse ? C'était compter sans ma volonté d'avoir cet enfant et la volonté du bébé de tenir le coup !

Je devais accoucher aux environs de Pâques. Lui s'était organisé des vacances en Bretagne avec Michel, que j'ai accouché ou non. La veille de son départ en vacances, nous étions allés regarder un match de foot chez les voisins. Je sentais depuis l'après-midi, que mon accouchement serait terminé pour son départ. A l’issue de la première mi-temps, je lui demandai de m’amener à la clinique. Il rétorqua : « tu attendras bien la fin du match ! ».

C'est avec bien du mal qu'il consentit à me conduire pendant l’interruption de jeu. Il me déposa devant les grilles de la clinique et partit regarder la suite de son match dans le premier bistrot qu'il trouva.

En arrivant devant la porte de la clinique, je lui avais demandé comment il voulait appeler le bébé : cela lui était égal. Mon fils naquit à minuit, un garçon de trois kilos cinq. L'infirmière que je ne connaissais pas à mon arrivée et qui me paraissait sévère et revêche s’avéra en réalité très gentille et ne me quitta pas de mon arrivée à la fin de mon accouchement. Je connaissais depuis quelque temps un couple de jeunes moniteurs de colonie de vacances, Françoise et Alain, que j'aimais beaucoup ; mon fils s'est appelé Alain. Pour ce qui concerne le prénom, parce que pour ce qui concerne le nom de famille, il s’en est fallu qu’il porte celui de mon ex-mari, Jean n’étant pas là pour le reconnaître ! Il m’a fallu me montrer persuasive face à une infirmière récalcitrante chargée de gérer l’état-civil de la maternité.

Je ne revis le père de mon fils que quinze jours après. J'étais sortie seule de la maternité avec mon bébé. J'avais récupéré mes deux enfants et nous étions rentrés à la maison. Le chauffage ne fonctionnait pas, nous étions fin mars.

Quand il rentra quinze jours après, en fin d'après-midi, il déposa son fils et ses bagages dans l'entrée ainsi que deux cageots de coquilles Saint-Jacques qu’il m’intima de préparer puis de mettre au congélateur, ensuite il disparut au bistrot du village. Quand il rentra, plusieurs heures après, les enfants avaient mangé et se trouvaient au lit. De son fils, qu'il ne connaissait pas encore, aucun mot, aucune question ! Il ne manifesta pas le moindre embryon d’intérêt.

 

D

EPUIS quelque temps, je nourrissais des doutes concernant sa consommation d'alcool. Je n'avais pas de certitude, jusqu'au jour où je le retrouvai dans la réserve en train de boire à même le goulot d'une bouteille de Cognac. Je restai clouée sur place car, malgré mes suspicions, je ne pensais quand même pas qu'il en était à ce point-là, et comme si le fait que je sois au courant lui donne toute liberté, il ne se cacha plus et rentrait tous les soirs à moitié ivre… quand ce n'était pas complètement.

Il ressortait pour se rendre au café du coin. Parfois, il était tellement ivre qu'il causait des égratignures à la voiture. Michel, que j'essayais de protéger des visions de son père ivre, commençait à comprendre, ses résultats scolaires en souffraient. Quand je lui disais de se reprendre, il me répondait : « ma mère est morte, mon père est alcoolique, qu'est-ce qu'il me reste ?

Les mois passés ensemble nous avaient beaucoup rapprochés et puis il était très heureux d'avoir un petit frère, c'était vraiment son dieu. J'avais dû changer de nourrice pour lui, celle de Dominique et Frédérique (qui allaient désormais à l'école) était postière, et Alain criait tellement fort que les gens se plaignaient de ne rien entendre au téléphone. Une voisine domiciliée juste en face de chez moi, Liliane, avait quatre enfants. Elle remplaça volontiers la postière comme nourrice auprès de mes enfants. Elle gardait Alain et récupérait les autres à la sortie de l'école.

De sa vieille maison de campagne, Jean, après avoir pris des conseils auprès d’un maçon, avait fait tomber, en deux temps, la totalité des murs et entrepris une construction toute neuve. Dans un premier temps, nous avions deux chambres mansardées, une salle de bain, une cuisine, un garage. Nous occupions une chambre avec Alain, Michel et Frédérique une autre ; quant à Dominique, il couchait en bas, seul, et il avait peur.

Je n'éprouvais plus rien pour cet homme pervers, sadique, alcoolique, mais je savais que je ne lui abandonnerais pas Michel. Il devenait même odieux avec son propre fils, s’emportant sérieusement si celui-ci ramenait un mauvais carnet ou faisait une bêtise comme les enfants de son âge. Il poussait le vice jusqu'à obliger son fils à se déshabiller lui-même pour lui donner une fessée, dont l’enfant gardait la marque pendant huit jours. Je savais que si je partais, Michel finirait à la DDASS... et je ne connaissais que trop bien la suite.

La maison était désormais terminée, c'était une grande bâtisse composée de sept chambres, une vaste cuisine, une salle à manger, deux salles de bain, deux WC, une chaufferie, une grande réserve, mais… c'était à lui et nous n'occupions que deux chambres.

J'avais peint chaque chambre d'une couleur pastel différente, acheté des draps de même couleur et confectionné des dessus de lits assortis ; c'était magnifique. Comme nous n'utilisions pas ces chambres, je proposai d’y tenir des chambres d'hôtes pendant les congés scolaires en diffusant de la publicité dans les journaux de l'Education Nationale. Nous toucherions des collègues et Jean étant cuisinier, cela devrait fonctionner et nous procurer un revenu supplémentaire. Cette idée s'avéra bonne et nous réussîmes, pendant les premières vacances, à faire le plein tout l'été.

Alain allait avoir deux ans quand, après une discussion avec maman, Jean me proposa de nous marier. Je savais qu'il y avait été poussé par maman, qui supportait mal notre couple en concubinage et le fait qu'Alain soit « de père inconnu », car bien que nous vivions ensemble à la naissance du bébé, il ne l'avait pas reconnu. J'avais été élevée assez strictement dans ces domaines et je pensais à mon fils, j'avais peur qu'on le traite de bâtard. J'acceptai donc ce mariage en sachant bien que ce n'était pas pour moi mais pour faire plaisir à maman, qui lui ficherait la paix.

Quelques mois plus tard, malade, je consultai mon médecin qui, après des examens, décela un fibrome. Il connaissait bien notre situation, l'alcoolisme de mon mari, et me demanda si je désirais d'autres enfants. J'en élevais quatre toute seule, pratiquement, et ne souhaitais pas avoir un enfant d'alcoolique alors je répondis « non ». Il rédigea une lettre pour le chirurgien. Quelques jours après, je me suis réveillée : j'étais définitivement dans l'impossibilité d'avoir d'autres enfants. Je me sentais mal, je n'avais pas pris le temps de réfléchir, je savais que j'aurais des périodes d'envie de maternité, je n'avais encore que trente deux ans. Il me fallut plus d'un an pour récupérer.

 

A

LAIN avait plus de trois ans quand le restaurant des chasseurs du village fut mis en vente. J'avais une vie de dingue, tous les jours : les allers-retours à mon travail, le travail par lui-même… je voyais les enfants très peu, tant j'étais occupée, je pensais qu'en prenant un congé sans solde et en achetant le restaurant, j'aurais plus de temps libre pour mes enfants. J'avais droit à trois ans de congés sans solde et pourrais redemander un poste à l'Education Nationale si ça ne fonctionnait pas. Je décidai de tenter ma chance.

Je pris donc mes fonctions de patronne de restaurant au premier janvier 1975. Jean gardait son travail et m'aidait les week-ends, le samedi pour les mariages, et le dimanche.

Dès le départ, j'ai récupéré les ouvriers qui construisaient une tour hertzienne à quelques kilomètres et les géomètres qui travaillaient au tracé de l'autoroute Toulouse / Bordeaux, plus un peu de passage. Je travaillais bien et beaucoup. Tout avait été délaissé et dès que mon service était terminé ainsi que la vaisselle, je m'attachais à refaire les chambres, papier au mur, sols, etc… il me fallut très peu de temps pour me rendre compte que j'avais encore moins de temps à consacrer à mes enfants, qui prenaient le plus souvent leurs repas seuls avant le service. Mais le travail me plaisait, et puis les enfants étaient moins fatigués puisque je les levais à la dernière minute, après m'être occupée du déjeuner des ouvriers pensionnaires.

Quand j'avais pris ce restaurant, la patronne générait quatre vingt dix mille francs de chiffre d'affaires par an. Au bout de la première année, j’en étais à cent cinquante mille francs.

Nous étions installés au restaurant depuis trois mois quand Jean dut s'arrêter de travailler à cause d’une bronchite. Il restait à ne rien faire toute la journée et buvait de plus en plus. Il était ivre à onze heures du matin, se couchait et dormait jusqu'à deux ou trois heures de l'après-midi, et le soir il était à nouveau ivre, si bien que, guéri de sa bronchite, il n'a pu reprendre son travail. Il tremblait, était dans un état lamentable. Le médecin réussit à le convaincre de suivre une cure de désintoxication. J'ignorais que pour lui ce n'était pas la première, qu'il en avait déjà fait étant jeune.

J'ai d’abord pensé que son alcoolisme était dû à la mort de sa femme, mais il n'en était rien. Il me parlait toujours d'amis très chers qu'ils avaient, lui et sa femme, en Algérie. Là-bas, ils étaient toujours ensemble. Je réussis, avec les quelques renseignements dont je disposais, à reprendre contact avec eux, espérant que cette ancienne amitié l'aiderait à mieux s'en sortir. Ils répondirent à mon appel en promettant de venir aux prochaines vacances.

Jean resta trois semaines hospitalisé. Une charge de plus pour moi, je lui rendais visite tous les deux jours, le service terminé. L'hôpital se trouvait à une cinquantaine de kilomètres. J'avais plus de travail qu'il n'en fallait pour une seule personne. J'espérais que cette hospitalisation serait efficace et que nous pourrions tirer un trait sur ce chapitre. En fait, quand il rentra de l'hôpital, il ne buvait plus mais était odieux avec moi et avec Dominique, qu’il m’a fallu placer chez des amis que je m'étais faits, propriétaires d’une ferme ; je préférais le savoir là-bas que houspillé par son beau-père.

La vie reprit un rythme à peu près normal. Jean avait réintégré le travail, il suivait un traitement qui lui interdisait toute prise d'alcool et voyait un médecin spécialisé tous les mois. Cette accalmie durait encore quand, à l'occasion des vacances, je fis la connaissance de ses amis d'Algérie, Gérard et Lucette. Ils avaient trois enfants, deux filles et un garçon. Ils étaient très gentils, ils avaient connu mon mari très jeune. Ils avaient travaillé comme cuisinier dans le même restaurant pendant plusieurs années. J'espérais beaucoup de cette visite, pour notre avenir. Je me réjouis de constater que les deux amis étaient très heureux de se revoir.

En fait, mes espoirs ne furent que de courte durée. Progressivement, les bonnes résolutions de mon mari s’estompèrent, face à l'alcool. Au début, je téléphonais au médecin pour lui signaler cet échec, il ne me croyait pas et prévenait mon mari de mes appels. A chaque fois cela me retombait dessus, alors j'ai abandonné.

Je remarquais qu'il était plus sociable, quand il avait bu un peu, que lorsqu'il était complètement sevré. Je continuais mon travail au restaurant et mon chiffre d'affaires augmentait, j'avais réussi à récupérer une bonne partie des ouvriers de l'autoroute qui était en plein chantier, et ces ouvriers allaient rester un bon moment. A moi de faire en sorte qu'ils restent mes clients.

J'étais debout à six heures du matin, pour les petits déjeuners, je n'étais jamais couchée avant onze heures le soir, ouverte tous les jours, et je n'avais jamais un après-midi de libre. J'avais refait toutes les chambres, modifié les salles de restaurant et le bar, aménagé une cour, des lavabos et WC près des salles et restauré la grande salle à l'extérieur pour les banquets. Je ne sais pas où je puisais mon énergie, mais j'arrivais à tout faire. Mes efforts se montraient payants, mon chiffre d'affaires en deuxième année avait encore augmenté.

Cette bonne nouvelle me donna du courage pour commencer la troisième année au restaurant. J'accueillais beaucoup de mariages le samedi, une moyenne de trois par mois. Les clients étaient contents. Il m'arrivait d’organiser plusieurs cérémonies dans une même famille. Jean faisait la cuisine, je m'occupais de toute l'organisation du service de table et j'embauchais du personnel ces jours de grande activité. Il m'arrivait de me lever le samedi vers 6 heures et de me coucher seulement le dimanche soir, et encore, pas avant 23 heures. Plus j'avais de travail, moins je voyais mes enfants, qui passaient le plus clair de leur temps dehors ou dans leur chambre les jours de pluie, à réaliser des découpages.

Jean s'était remis à boire, nous arrivions en fin de troisième année et je devais prendre une décision concernant mon congé sans solde. Je n'ai certainement pas mesuré complètement les conséquences de mon choix, mais j'avais une certitude : je manipulais beaucoup d'argent, seulement quand j'avais payé les impôts, la TVA, les cotisations sociales, les fournitures, il m'en restait moins qu'en travaillant au labo. Je décidais donc de terminer au 31 décembre, de toute façon le peu de bénéfice que nous faisions, mon mari le buvait ou l'offrait à ses copains de comptoir.

 

C

ETTE décision eut pour conséquence de nous ramener au point zéro. Notre couple n'allait plus et il était fortement question d'une rupture. Nous retournâmes habiter la maison qui nous avait servie d'annexe. Maman me proposa de prendre quelques jours les enfants et Muguette, qui travaillait avec moi depuis deux ans au restaurant. Même si mentalement elle ne dépasse pas les douze ans, elle est autonome, peut cuisinier, laver son linge. Petite et très maigre, Muguette ne remue pas les montagnes mais elle m’a aidée de son mieux.

J’acceptai la proposition de maman, le temps de régler tous nos problèmes. Bien que mon congé sans solde m'ait été accordé en janvier, je n'étais pas autorisée à reprendre un poste avant septembre.

Le résultat n'était pas brillant : le restaurant fut vendu en dessous de son prix, il fallut rembourser la TVA, les cotisations, les fournisseurs… cette opération se solda par plus de cent mille francs de déficit ; et moi qui ne pourrait retravailler que dans neuf mois ! Ce temps me permit de résoudre nos affaires, il ne me restait plus qu'à attendre ma nouvelle affectation. J'espérais que l’attente ne serait pas trop longue.

En fait, je fus nommée à Tonneins, au collège. La grande maison était en vente, nous emménageâmes dans une jolie maison toute neuve à Tonneins même. Les enfants allaient à l'école située à deux pas. Seul ennui : le loyer, un peu cher.

Frédérique faisait de la danse, et tous les trois allaient aux cours de musique. La vie semblait reprendre un cours un peu plus normal. Oh ! Il y avait bien quelques petits problèmes, mais rien d’insurmontable.

Comme la maison était neuve, Jean avait décrété que nous n'irions dans les chambres que pour dormir et que nous installerions notre cuisine au sous-sol. Je ne voyais pas l'utilité de louer une grande maison dont le loyer n'était pas négligeable pour ne pas l'habiter. Je me mis donc à la recherche d'une nouvelle maison moins chère et plus adaptée pour nos enfants ainsi que pour Muguette, qui était revenue avec nous. Il me fallut un an avant d’en trouver une.

Les enfants grandissaient. Michel avait raté son brevet, il avait suivi une année de préapprentissage dans un restaurant, la dernière année où je tenais le mien, et maintenant, il était à Moissac pour préparer un CAP de serveur ; il rentrait de temps en temps. Dominique était toujours la bête noire de Jean. Ses treize ans approchaient à grands pas, il allait au catéchisme et était en année de communion. J'essayais bien d'en parler à la maison, la réponse fut catégorique : pas de repas de communion. Quand il fut question de louer une aube, pas question non plus. Le jour de la communion, mon fils était le seul à ne pas être en aube, et comme si cela ne suffisait pas à ma peine, le curé, devant toute l'assemblée, fit remarquer la différence. Je ne pense pas qu'il l'ait fait par méchanceté, peut-être aurais-je dû lui exprimer mes difficultés. Toujours est-il que cela m’est resté en travers de la gorge. En sortant de l'église, je me promis bien que jamais plus, je ne vivrais un tel moment, et après cette remarque peu charitable, je n’ai certes pas poussé les autres à faire leur communion. Ma seule consolation : mon fils a fait sa profession de foi par croyance et non pour les cadeaux.

La vie continuait coûte que coûte. Le moral n'était pas souvent au beau fixe. J'avais trouvé une maison, moins belle, mais moins chère et là, nous habitions toutes les pièces ! Je ne me sentais pas en très bonne santé, je ressentais souvent des malaises que je réussissais à garder pour moi. Heureusement, mon travail me plaisait et m'occupait.

Puis mes malaises empirèrent. Je tombai la première fois un matin, en arrivant au collège. Depuis le lever je me sentais mal, je n'avais plus du tout de salive. J'étais partie à mon travail avec une bouteille d'eau, j'avais dû m'arrêter plusieurs fois pour m'humecter la bouche. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Dominique était avec moi, il se montrait manifestement très inquiet. Il fallait passer chercher les clés à la loge du collège, en passant devant la glace qui couvrait le mur, et j'eus bien du mal à me reconnaître. La concierge aussi, du reste elle eut juste le temps de saisir une chaise pour éviter ma chute. Mon cœur avait doublé le rythme pendant quelques instants ; j'ai bien pensé que c'était la fin pour moi. Je récupérai, après plusieurs jours de repos, et repris mon travail, mais j'éprouvais toujours des malaises.

Frédérique était partie dans un centre pour asthmatique pendant trois mois, à Fontromeu, en montagne. Est-ce son absence, ajoutée à mes soucis ? Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Puis un jour, c'est chez le coiffeur, affolé, que je tombai ; une autre fois dans la rue. Le médecin qui me soignait décida de mon hospitalisation. J'y suis restée pendant deux mois. Jean interdisait à Dominique de venir me voir, alors il venait en cachette, en rentrant du collège. C'est pendant mon hospitalisation qu'il eut sa première luxation de l'épaule, suivie de bien d'autres par la suite.

En fait, j’étais dépressive, tout simplement. Les malaises étaient liés à cette dépression qui couvait, générée par ces soucis de toute nature, affectifs, conjugaux, financiers…

Au bout de deux mois j'ai demandé à sortir de l'hôpital. Je ne me sentais pas beaucoup mieux, mais mon inquiétude pour mes enfants n'arrangeait rien. Pendant mon absence, les enfants n'avaient eu à manger pratiquement que des pommes de terre à l'eau. Pour ma part, je suivais un traitement à base de tranquillisants.

Michel avait obtenu son CAP de serveur, son patron connaissait bien le restaurant de la Paix à Paris et lui trouva une place pour préparer un CAP de cuisinier. Mes parents vieillissaient, ils avaient l'habitude de passer un mois au printemps et un mois en automne avec nous, mais le voyage leur paraissait long, à quatre-vingts ans passés tous les deux ! La grande maison était vendue, rien ne nous retenait plus dans cette région. Jean et moi demandâmes donc notre mutation pour nous rapprocher d’eux.

Il est parfois difficile d'obtenir une double mutation, et c'est à Saint-Dizier, en Haute Marne, que nous étions nommés, dans un lycée technique. Lui comme économe aux ateliers, moi agent technique de laboratoire. Cela nous rapprochait, même si ce n'était pas encore l'idéal : nous avions fait un bon de cinq cents kilomètres.

Je m'occupais seule du déménagement cette année-là. Jean était cuisinier dans une colonie de vacances où il avait emmené Frédérique et Alain, j'étais restée avec Dominique et Muguette. Plus tard, pendant que Jean assurait la cuisine, j’étais lingère, dans des colonies, pour permettre aux enfants de changer d’air à peu de frais, puisque nos finances restaient assez justes.

La veille du départ pour Saint-Dizier, Dominique se luxa à nouveau la clavicule, en se baignant. Nous habitions en face de la clinique où j'avais accouchée d'Alain. L'infirmière qui m'avait accouchée et qui était devenue mon amie vint me chercher au moment où il entrait au bloc.

J'ai cru que je ne m'en sortirais pas de ce déménagement. L'emballage, la route, le déballage, le rangement… tout cela pour m'entendre critiquer comme cela a été le cas dès le retour de Jean de colonie de vacances. Rien ne lui convenait. Tout ce que je faisais était mal. A chaque fois, je tombais à côté de ce qu’il attendait de moi. Mais qu’attendait-il vraiment de moi ? Je n’en savais plus rien. Tout cela me fatiguait. J’aspirais à une vie meilleure.

 


E

NTRE mon travail, l’inscription des enfants dans une nouvelle école, la fin du déménagement et de la réinstallation qui a suivi, je n’avais pas trop le temps de réfléchir.

Nous habitions un logement HLM surpeuplé, puisque tous les logements sociaux avaient été concentrés dans cette zone.

Un fort pourcentage d’étrangers y résidait, en sorte qu’un marché arabe fonctionnait le dimanche. La délinquance était omniprésente, comme le racket. Mes enfants n’en avaient pas l’habitude, bien évidemment, aussi avaient-ils peur.

Lorsque nous sommes arrivés, ils jouaient tous de la musique et possédaient chacun leur instrument : Alain de la batterie, Dominique la guitare, Frédérique de l’accordéon. La première fois que Dominique a tapé sur la batterie qu’il avait installée pour le retour de son petit frère, nous nous sommes fait injurier par les voisins. La batterie a donc repris le chemin des emballages, pour quelque temps.

Jean travaillait à 100m de l’appartement mais moi, je devais traverser la ville pour aller travailler de l’autre côté. Je me consolais en rêvant que déménager, c’est, quelque part, croire qu’on laisse ses ennuis derrière soi et que l’on va vers quelque chose de meilleur. Aussi, avant de s’apercevoir que ce n’est là qu’illusion, il s’écoule un peu de temps, une sorte d’accalmie. C’est un peu ce qui nous est arrivé.

Mon mari avait pris l’habitude se sortir les enfants le dimanche après-midi, pendant que je m’occupais de la maison, du linge… J’étais toujours sous antidépresseur et voyais régulièrement le médecin. Je ne me sentais pas en forme mais il fallait bien tenir. En outre, je soupçonnais mon mari de reprendre sa consommation d’alcool, même s’il ne le faisait pas chez nous.

Dans cet immeuble où nous résidions, il n’y avait que des familles nombreuses. Du reste, dans cette région de Haute-Marne, on rencontrait énormément de familles avec 8 ou 10 enfants, voire plus. Notre bâtiment comprenait 8 appartements et on y recensait au moins 50 gamins !

Au-dessus de nous, ils étaient 10 enfants. La mère travaillait dans un bar, rentrait tard ; le mari buvait et quand sa femme rentrait, ils s’injuriaient, se bagarraient et finissaient toujours par réveiller leurs enfants qui hurlaient de terreur. Je ne supportais pas les hurlements de ces pauvres enfants. Parfois, nous appelions les gendarmes, qui en avaient assez de se déplacer. Ils finissaient par cesser les hostilités et l’immeuble redevenait calme… jusqu’à la prochaine fois.

Dominique avait alors 15 ans, Frédérique 10, Alain 8. Il n’était pas question de rester là, pour eux comme pour nous. Je me suis mise en quête d’un autre logement, plus motivée encore depuis que j’avais trouvé un rasoir dans la poche de Dominique qui m’a avoué être racketté et avoir peur. C’en était trop.

Nous étions là depuis plusieurs mois quand je suis tombée malade. D’abord, j’ai pensé à la grippe, mais comme au bout de plusieurs jours je souffrais toujours d’une forte fièvre, de migraines et de vomissements, je suis partie à l’hôpital où l’on m’a annoncé une suspicion de méningite. J’y suis restée 15 jours. En fait, je n’avais rien aux méninges et n’ai jamais vraiment été renseignée sur les raisons de mon séjour à l’hôpital.

J’étais mal, j’essayais de me reprendre, pourtant j’ai traversé une période très, très difficile. Les antidépresseurs ne me paraissaient pas suffisants pour m’aider à sortir de ma déprime. Moi qui pensais que la dépression n’existait pas, je me trouvais en plein dedans, et personne, dans cette ville inconnue, n’était là pour m’aider, pas plus que mon mari qui ne se rendait pas compte de mon état et ne s’assumait guère mieux, sa consommation d’alcool en attestant.

Il m’arrivait souvent d’avoir envie de me suicider, d’en finir une fois pour toutes… Après quoi je m’en voulais de penser à des actes aussi radicaux alors que j’élevais trois beaux enfants pleins de vie qui avaient besoin de moi.

Frédérique était toujours asthmatique, et même de plus en plus.

Nous sommes restés dans ce quartier un an, environ, avant que je ne trouve une maison dans un petit village proche de la grande ville.

 

C

’ETAIT une maison de plain-pied, toute neuve. Les papiers peints n’avaient même pas été posés alors je me suis arrangée avec le propriétaire pour les prendre à ma charge, en échange de quoi il renonçait à me demander une caution.

Nous habitions une impasse où ne circulaient que les voitures des riverains. Alain a pu ressortir sa batterie des cartons et s’inscrire à la fanfare du village ; Frédérique a pu réaliser son rêve en devenant majorette. Quant à mon mari, il a décidé de suivre une nouvelle fois une cure de désintoxication.

De mon côté, le médecin m’a annoncé que si sous 15 jours il n’y avait pas d’amélioration, il m’enverrait en hôpital psychiatrique, alors j’ai pris le problème à bras le corps et jeté tous les antidépresseurs à la poubelle. Un acupuncteur dont j’avais entendue parler pour les cas de déprime m’a aidée, dans les 3 mois qui ont suivi, à passer ce mauvais cap. Après un an de médicaments, m’en passer brusquement fut très difficile. Il m’a fallu 3 mois avant de recommencer à dormir un peu. Trois mois difficiles mais je n’ai pas replongé. Je n’ai jamais replongé.

Notre vie a alors repris un rythme calme, pour quelques mois. Mon mari ne buvait plus, moi j’allais de mieux en mieux. Frédérique souffrait toujours de son asthme, par contre. Chaque fois qu’une crise se déclenchait, principalement la nuit, je passais une heure ou deux avec elle et nous jouions à un jeu de société, le temps qu’elle se calme, que la douleur qu’elle ressentait dans le dos ne s’apaise et qu’elle me dise : « Maman, tu peux dormir, ça va ». Nous luttions ensemble contre ces satanées crises, en échange de quoi nous partagions des moments privilégiés.

Dominique, lui, nageait en plein bonheur. Quand nous sommes arrivés dans le quartier, il avait fait la connaissance d’une famille avec 3 enfants qui habitait juste en face de la maison : un garçon et deux filles. Il était béat d’admiration devant une des deux filles et un jour mon mari lui dit : « Ne rêve pas, elle n’est pas pour toi ». Ce n’était pas vraiment ce qu’il fallait dire à mon fils et il s’est naturellement attaché à relever le défi.

Il n’avait pas souhaité poursuivre sa scolarité après la 4ème et suivait un apprentissage chez un marchand de cycles et motos. Il se déplaçait à vélomoteur, tantôt noir, tantôt violet, ou vert… C’était sa marotte de la repeindre ainsi au gré de son humeur. Toujours est-il qu’il était indépendant dans ses déplacements et se débrouillait bien, tout seul.

Notre loyer était très élevé et nous avons entendu parler d’un ensemble de pavillons qui allaient se construire à 2 km de chez nous. Les comptes faits, il est apparu que le remboursement n’excéderait pas notre loyer actuel, avec la satisfaction de posséder quelque chose bien à nous. Nous nous sommes donc rapidement occupés des démarches nécessaires pour cette acquisition.

J’étais emballée, comme chaque fois qu’un projet prenait naissance. Sa réalisation me rendait joyeuse et me donnait des ailes. Disparu, la fatigue, les craintes, les soucis !

La construction durerait 9 mois, la maison devant être livrée en avril 1983. Mon calme et ma sérénité ne durèrent pas longtemps, malheureusement.

Il s’est en effet produit un accident qui, je pense, constitua un facteur déclenchant pour ce qui concerne la santé mentale de mon deuxième fils. Nous avions décidé de passer le week-end chez le fils aîné de mon mari, sans Jean qui était retenu ailleurs. Le RER nous menant dans la vallée de Chevreuse s’est brusquement et longuement arrêté, au moins une heure, jusqu’à ce que nous apprenions qu’un homme s’était jeté sous le RER. A un moment donné, Alain, apercevant des pompiers tout proches, réalisant des allées et venues leur a demandé ce qu’ils cherchaient. « Les jambes du gars » a répondu l’un d’entre eux sans lever la tête vers son interlocuteur, sans doute sans réaliser ce que cela pouvait générer dans la petite tête d’un enfant. Peut-être n’a-t-il même pas réalisé que c’est à un enfant qu’il parlait. Alain a refermé la fenêtre, après avoir changé de couleur. Frédérique et moi avons essayé de le distraire, puis le train a fini par repartir.

J’ai pensé qu’il oublierait, que cette triste affaire était classée, qu’on n’en parlerait plus au bout de quelques heures, ou quelques jours, seulement le mercredi suivant, j’ai demandé à Alain d’aller chercher le linge dans le jardin, et il est revenu totalement décomposé, et sans le linge.

L’école venait de reprendre, nous étions alors au mois de septembre. J’étais seule avec lui à la maison en train de repasser.

« Ai-je fait mal à quelqu’un ? » m’a-t-il demandé, sans que je comprenne de quoi il parlait. Il m’a expliqué qu’à l’école, la veille, en jouant, il était passé près d’une dame en courant, lui avait donné un coup de pied, involontairement, et elle avait eu mal. Bon, ça arrive. Nous avons discuté, je suis partie faire les courses avec lui en pensant que cela lui changerait les idées, et voilà qu’en voyant un homme sur le parking du supermarché, au moment où il ouvrait la portière de ma voiture, il m’a demandé s’il lui avait fait mal. Cela n’avait aucun sens.

J’ai essayé de conserve mon calme mais là, j’ai compris que c’était grave. Je l’ai emmené chez un médecin qui l’a placé sous tranquillisant. Dix fois, vingt fois par jour, mon fils demandait : « Ai-je fait mal à quelqu’un ?  Ai-je fait mal à cette personne ? » Etait-il en train de perdre la raison ? L’angoisse que j’ai ressentie, alors, est atroce, indescriptible.

Déscolarisé, il a été suivi par un psychologue. Hélas, cela a empiré, un jour il n’a plus voulu enfiler ses chaussures. Il se triturait le bout des pieds… J’ai bien été obligée d’admettre qu’il était sorti des rails, seulement je ne comprenais pas et ne voyais pas du tout comment l’aider. Je n’y arrivais pas de manière rationnelle, cela ne fonctionnait pas parce qu’il était parti dans son monde. J’ai eu mal. Il a quand même repris l’école, suivi par le psychologue.

De son côté, Frédérique était de plus en plus malade et le fait de voir son petit frère dans cet état d’angoisse n’arrangeait rien, le facteur psychologique de l’asthme est avéré ; elle avait besoin d’être rassurée, de vivre dans le calme. Et puis je ne pouvais pas tout gérer en même temps, aussi l’ai-je inscrite pour un an dans un établissement spécialisé dans le traitement des affections respiratoires, à Embrun. Un centre éloigné de la maison, où elle vivrait en pension. Je l’ai accompagnée au mois de janvier, elle était alors en 6ème et partait pour du long terme. La séparation fut d’autant plus difficile qu’elle se sentait un peu délaissée. Mon mari, que tout cela dépassait, avait abandonné son traitement médical qui l’empêchait de boire et repris ses habitudes de boisson.

Dominique, lui, grandissait, et donnait de plus en plus de signes d’indépendance. Ses rapports avec sa copine mettaient mon mari de mauvaise humeur, il y a eu de fréquents conflits entre eux. Je devais faire face à tout ça, en plus de mon travail, de la maison à tenir… Ce n’était pas facile du tout. Doux euphémisme, en vérité.

 

M

ON père est tombé malade.

Au printemps 1983, il a commencé à donner des signes de mauvaise santé. Après plusieurs examens, une tumeur de la prostate a été décelée, trop avancée pour songer à l’enlever, ainsi qu’un début de cancer des os qui a dû les fragiliser car un jour qu’il regardait par la fenêtre, en s’appuyant au rebord, il s’est cassé le fémur. Plus question pour lui de se lever.

J’allais le voir avec mes enfants le plus souvent possible. Lui qui sifflait depuis toujours le matin en se levant ne le faisait plus. Et vers la fin juin, son état s’est aggravé.

J’ai pris 15 jours d’arrêt pour aller épauler maman. Dominique était assez grand pour s’occuper de sa sœur et de son frère. J’étais obligée de reprendre mon travail avant le 13 juillet, sinon tous mes congés d’été seraient comptabilisés en congés maladie. Une seule journée suffisait.

Le soir du 13 juillet, vers 23h, je voulais repartir chez maman mais Dominique n’était pas tranquille à l’idée que je parte seule dans la nuit. J’ai réglé mon réveil pour 6h du matin mais c’est le téléphone qui m’a réveillée, vers 5h30 : mon père s’était éteint dans la nuit.

Il s’agissait là de ma première confrontation avec la mort d’un être aimé. Il avait parcouru un long bout de chemin avec maman et avec nous. C’était un homme charmant, toujours de bonne humeur ; un simple geste de tendresse faisait son bonheur.

Nous avons passé l’été près de maman, mes enfants et moi. J’ai changé le papier mural des chambres et fabriqué des volets pour chaque fenêtre. Fin août, il a fallu reprendre le chemin de notre maison.

Pendant une année, nous sommes venus chez maman tous les 15 jours. Tant que nous étions là, elle nous paraissait bien, puis après notre départ elle commençait à ne plus vouloir se lever.

Muguette, restée près d’elle, lui préparait ses repas et faisait le ménage, et puis elle tenait compagnie à maman. A cette période je vivais seule avec mes enfants. Michel, qui travaillait comme cuisinier à Paris, rentrait du vendredi au mardi tous les 15 jours. Parfois, nous restions à la maison, il me préparait des plats qu’il plaçait au congélateur et que je retrouvais en rentrant de mon travail.

Dominique, plus amoureux que jamais, était alors apprenti en carrosserie.

Mon mari vivait dans son HLM, prenait les enfants de temps en temps et fréquentait une femme qu’il avait connue en maison de convalescence à Colmar, lors de son accident. Je comprenais mieux sa demande de logement social et son départ du foyer.

Au printemps, 3 mois avant son CAP, Dominique a pris son indépendance. Patricia pensait être enceinte, mais en fait je soupçonne mes deux tourtereaux d’avoir pris cette excuse pour gagner leur indépendance. Le mariage s’est finalement vite profilé à l’horizon. A l’occasion de ces noces, Michel a fait la connaissance de la cousine de Patricia et ils se sont mariés en février 1985. Ils ont eu deux enfants, Alexandre et Axel.

Après la mort de son mari, maman, n’ayant pas eu d’enfant, souhaitait que nous trouvions une solution pour que je garde sa maison après son décès, m’offrant la possibilité de la conserver ou de la vendre, en fonction de mes besoins. J’ai donc acheté sa maison en viager et payé une somme globale, puis un loyer mensuel.

Alors que je prenais rendez-vous avec le notaire pour les formalités d’usage, et que je déclinais mon identité, quelle ne fut pas ma surprise de m’entendre dire qu’il me recherchait depuis plusieurs mois pour la liquidation de la succession de mon père biologique ! C’était bien ma chance : moi qui avais toujours rêvé de le voir, on ne me communiquait de ses nouvelles que plusieurs mois après sa mort.

Je me pliai aux exigences notariales et fournis les actes, tout en en profitant pour lui demander des renseignements sur mes frères et sœurs, qu’il avait pu contacter. Pas tout, me précisa-t-il. Cela me permit quand même d’entrer en contact avec certains d’entre eux, notamment Michel. Je passais devant sa maison chaque fois que je me rendais chez maman…

Jeanine habitait Beauvais, Marie-José le Midi de la France, Henriette le Nord… Josiane tenait un restaurant dans l’Oise et Paulette résidait à Amiens. Je les ai tous vus.

Nous avions des points communs, physiquement, mais cela allait plus loin encore : le choix des prénoms de nos enfants était similaire, notamment. Seulement, nous avions grandi chacun de notre côté. Là résidait toute la différence !

J’ai revu quelquefois mes sœurs et conservé des relations régulières avec Michel, sa femme et leurs enfants.

 

 

N

OUS avions emménagé dans notre maison neuve en avril 1983. Dominique disposait de sa chambre, en bas, et les deux autres en avaient une à l’étage. Nous avions particulièrement soigné la chambre de Frédérique qui rentrait juste en même temps, pour les vacances de Pâques. C’était la fête, ma fille était parmi nous pour 15 jours ! J’en ai profité au maximum. Elle m’aidait auprès de son frère qui n’allait pas mieux et continuait à consulter son psy. J’essayais toujours de comprendre et discutais avec lui mais il s’était enfermé dans sa carapace de souffrance sans que je puisse intervenir.

Quand j’ai ramené ma fille en pension, je lui ai promis de venir la voir à l’occasion du week-end de la Pentecôte. C’était de la folie, une quantité invraisemblable de kilomètres ; nous avons passé bien trop de temps dans la voiture, d’autant que mon mari a décidé de visiter Nice, Cannes, Grasse, Monaco…  Les enfants étaient irrités, cela augmentait le malaise d’Alain qui n’arrêtait pas de nous poser la question rituelle : « Je n’ai fait de mal à personne ? » Mon mari ne supportait plus cette question sans cesse répétée, c’était l’enfer.

Au retour de ce week-end, nous avons décidé, d’un commun accord, de nous séparer provisoirement, de manière à gérer chacun nos problèmes de notre côté : lui et l’alcool, moi et les enfants, et puis mon travail. Il voyait les enfants aussi souvent qu’il le souhaitait sans la pression du quotidien, en sorte que leurs rapports étaient bien meilleurs.

Nous avons organisé les vacances d’été. Je partais travailler dans une colonie avec Alain et Frédérique, jean partait de son côté avec Dominique, qui avait arrêté son contrat d’apprentissage en janvier et réintégré la classe de 3ème, grâce au directeur du collège où j’étais en poste. Il n’obtiendrait pas son brevet, ayant manqué tout un trimestre, mais il pourrait trouver une école pour une formation professionnelle. Il était heureux car en plus, il se trouvait dans la même classe que sa petite amie !

Ces deux mois d’été ont été bien agréables. Alain avait intégré un groupe, à la colonie, mais pas Frédérique qui est restée avec moi dans la caravane que nous avions achetée un an auparavant.

Nous bénéficiions de la nouvelle loi des 39 heures et cela nous permettait de terminer le vendredi soir, jusqu’au lundi matin, et nous passions tous nos week-ends à Tonneins, chez nos amis, ou à Bayonne, chez l’ancienne nourrice de mes enfants, Liliane, qui habitait là depuis plusieurs années.

En septembre, nous avons tous été invités au mariage de la fille de nos amis d’Auxerre. Ensuite je devais reprendre le train pour ramener Frédérique à Embrun, pendant que mon mari s’occuperait d’Alain ; Dominique n’avait pu venir, il devait entrer dans une école professionnelle. Pendant ces deux journées passées à Auxerre, mon mari a bu plus que de raison et n’a pas voulu que je reparte en train. Il affirmait avoir le droit d’accompagner Frédérique car il l’avait élevée. Excédée, j’ai fini par céder.

Nous sommes partis tous les quatre le dimanche après-midi. Le soir, nous avons couché à l’hôtel et sommes repartis vers 8h, le lendemain matin. Une heure plus tard, environ, j’ai pris le volant. Nous arrivions en montagne, il pleuvait. J’avais peur. Frédérique et Alain dormaient à l’arrière de la voiture, ma fille était enroulée dans son duvet, ce qui l’a protégée par la suite… puisque dans un virage je suis allée tout droit, surprise, et notre véhicule a percuté un arbre avant de dévaler un ravin de 8m, sur la commune de Veynes. Je roulais pourtant prudemment, en 3ème, et j’ai réalisé trop tard que je perdais le contrôle de la voiture.

Je n’ai rien vu, rien entendu, rien perçu de la chute. Quand cela a été terminé, j’ai aussitôt pensé aux enfants, je les ai appelés, ils m’ont répondu après ce qui m’a paru être un demi-siècle. Nous étions tous en vie. Comme a commenté un gendarme, plus tard : « Vous avez eu de la veine… mais à Veynes, c’est normal ».

Le moteur tournait encore : je l’ai vendu. C’est d’ailleurs tout ce qui restait de cette Renault 5 à peine âgée de 5 mois. Le moteur a été revendu 2500 F, le reste est parti à la casse.

Mon mari semblait souffrir beaucoup. Il a pu s’extraire de la voiture qui n’avait que 3 portes, puisqu’il était à l’avant, à côté de moi. Je l’ai aidé à remonter sur la route en demandant aux enfants de ne pas bouger. Les os du coude droit de Jean sortaient par le trou de la manche de son blouson. Il avait 4 fractures ouvertes. En arrivant en haut, il s’est écroulé, sans connaissance. Je ne pouvais rien faire pour lui, il n’y avait personne en vue, alors je suis retournée chercher les enfants et ça n’a pas été facile de les extraire de là par le hayon arrière ! J’y suis arrivée, constatant les dégâts au passage : fracture du coude au même bras que son père pour Alain, presque rien pour Frédérique, juste choquée. Quant à moi, je souffrais de ma mâchoire, déboîtée, ainsi que des coupures sans trop de gravité, un peu partout.

Nous étions tous remontés depuis quelques minutes lorsqu’une voiture est passée, mais comme la nôtre n’était pas visible de la route, ils n’ont pas réalisé que nous étions accidentés et ont eu peur, je pense. En tout cas ils ne sont pas arrêtés. Il a encore fallu attendre plusieurs minutes avant qu’un camion de la direction départementale de l’Equipement ne s’arrête. Nous leur avons expliqué l’accident, et ils sont repartis chercher des secours, que nous avons attendu une bonne demi-heure.

Mon mari s’était réveillé et souffrait énormément. Alain avait mal au bras et au cœur. Frédérique pleurait. Titulaire d’un diplôme de secouriste, je savais qu’aucune de nos blessures ne mettait notre vie en danger. Cette attente nous a quand même parue bien longue.

 

J

EAN a été hospitalisé et opéré sur le champ, Alain plâtré, Frédérique réconfortée, moi soignée… Un chauffeur de taxi très aimable a passé la journée avec moi, pour ramener Frédérique à son centre, situé à environ 40 km, puis pour accomplir toutes les démarches liées à l’accident. J’ai passé deux jours sur place avant de rentrer en train avec Alain.

Jean a été rapatrié en avion sanitaire 15 jours après, et hospitalisé à Saint-Dizier. Comme il ne pouvait plus se servir de son bras, j’ai rapatrié ses affaires chez moi, donc quand il est sorti de l’hôpital, il est revenu à la maison.

Il disait que je l’avais fait exprès pour me débarrasser de lui, ce à quoi je rétorquais que, même si j’avais été capable d’un tel geste, jamais je ne l’aurais fait avec mes enfants dans la voiture.

Il est ensuite parti en rééducation à Colmar, fin septembre, pour 3 mois. Alain et moi sommes allés le voir à la Toussaint. Dominique est resté à la maison, il préparait un CAP de carrossier et travaillait dans un garage.

Jean et moi avons discuté, et décidé de reprendre notre vie commune. Cela a duré un an. Hélas, Alain ne se sortait pas de ses problèmes, et voilà qu’en plus il refusait de voir le psychologue.

Nous habitions notre maison neuve et l’apprécions à sa juste valeur. La vie suivait son cours. L’assurance a régularisé le dossier de l’assurance dans d’excellentes conditions financières pour Jean, qui a perçu près de 100 000 F de dédommagement, en novembre de l’année suivante. Et peu après, en décembre, il est parti faire une colonie à Mouthe, la « petite Sibérie française », dans le Doubs.

En son absence, ô surprise, j’ai reçu un courrier des HLM lui attribuant un logement… suite à sa demande ! Demande dont j’ignorais tout. Ainsi, il s’apprêtait à me quitter !

Il l’a fait, effectivement. Comme mon salaire payait les traites de la maison, nous vivions assez chichement sur les allocations familiales et la pension alimentaire qu’il me versait pour son fils. Les enfants me disent que, même fauchés, cette période reste dans leur souvenir comme l’une des meilleures de notre existence. C’est vrai que nous étions heureux. Frédérique était revenue vivre avec nous trois.

Les obsessions d’Alain ont diminué après le départ de son père, jusqu’à disparaître peu à peu. La petite amie de Dominique nous a annoncé qu’elle était enceinte, alors il a arrêté son apprentissage pour chercher un travail tout de suite et se marier, ce qu’ils ont fait en juin 1984, un an après le décès de mon père adoptif.

Dominique et Patricia se sont installés chez eux. Il ne m’était plus possible de conserver la maison, mes allocations pour deux enfants ne suffisaient pas. Je l’ai donc mise en vente et j’ai demandé ma mutation afin de me rapprocher de ma mère, qui vivait mal le fait d’être veuve, seule. Au mois de septembre, j’ai été nommée à Forges-les-Eaux, à 50 km de chez elle.

Nous avons d’abord vécu chez elle, prenant les repas avec Muguette et maman. J’avais aménagé les deux pièces du grand-père afin que nous disposions de notre petit coin à part, bien à nous.

Les enfants allaient à l’école à Beauvais et je faisais la route tous les jours. En janvier, j’ai cherché un appartement sur le lieu de mon travail, parce que ces km me fatiguaient et parce que j’avais rencontré Gaby, un agriculteur de la commune de maman, à la fête du village. En fait, nous avions vécu à 3 km l’un de l’autre, enfants, mais à ce moment là personne ne nous fréquentait, nous, ceux de la DDASS. Comme si nous étions porteurs de quelque maladie contagieuse !

J’étais seule, Gaby s’apprêtait à divorcer… nous nous sommes plus. Sa femme et ses enfants vivaient là, avec lui, d’où mon désir de m’éloigner. En partant, je voulais aussi lui donner le temps de la réflexion, qu’il ne les quitte pas sur un coup de tête.

Gaby a cherché un emploi et vite trouvé, il vendait de la charcuterie en gros, dans les restaurants et les boucheries charcuteries.

Nous ne disposions que d’une seule chambre dans le petit appartement que j’avais trouvé, aussi les enfants dormaient-ils dans le séjour. Gaby travaillait du mardi au samedi, de 6h à 21h, sauf le samedi où il finissait vers 18h. Quant au week-end, il le passait dans son exploitation agricole pour continuer à en assurer le fonctionnement. C’était d’abord convenu avec moi qu’il y aille jusqu’à la mise à l’herbe, puis ça a été la TVA, et ainsi de suite. Je passais ces deux jours avec maman, seule et malade, mais tout cela ne me plaisait guère et j’ai exigé de Gaby qu’il rentre coucher chez nous le dimanche soir, pour y retourner le lundi matin. Pas question de dormir encore là-bas.

J’ai trouvé une maison plus grande et nous avons déménagé afin de prendre un peu nos aises. Là, j’ai enfin pu effectuer les démarches pour être agréée assistante maternelle et garder des enfants, en plus de mon travail. En 1983, à la mort de mon père, j’avais par ailleurs acheté la maison de maman en viager, puisque les liens de parenté n’étaient pas établis pour l’héritage, ses neveux seraient passés avant moi. Tous les mois je lui versais une petite somme, je subvenais à ses besoins et je m’occupais d’elle. Je l’ai fait jusqu’à sa mort.

Le 13 mars 1987, j’ai été agréée assistante maternelle pour deux enfants. J’avais toujours rêvé de ça mais je souhaitais attendre que mes enfants soient assez grands, à la fois pour ne pas ressentir de jalousie et pour qu’ils puissent être associer à mon projet, qu’ils s’y impliquent. Cette décision fut donc collective. J’ai accueilli mon premier enfant fin mai 1987, un adolescent qui ne venait que le week-end. Ce n’était pas plus mal qu’il ne soit plus un bébé puisque comme ça, il était proche de mes enfants et jouait avec eux.

Dominique et Patricia étaient restés à Saint-Dizier et n’avaient pas encore d’enfant, puisqu’il était apparu qu’il s’agissait d’une fausse alerte. C’est finalement deux ans plus tard, en juin 1987, qu’un bébé était attendu. Ils nous l’avaient annoncé en venant passer Noël avec nous en famille, aux côtés de Gaby et ses 5 enfants. Dominique et Patricia sont restés 8 jours et ce fut merveilleux. Après quoi Frédérique est allée passer les vacances de Pâques 87 avec son frère.

De mon côté j’allais assez peu là-bas, parce que mes rapports avec ma bru et sa famille étaient un peu compliqués. Nous vivions assez libres et dialoguions beaucoup, avec les enfants, tandis que chez eux, pas vraiment. Nos modes de vie étaient bien différents.

Patricia pensait que son mari lui appartenait, que nous n’avions plus voix au chapitre. Dominique et elle venaient une fois par an, nous y allions deux fois. Mais justement, quand ils sont venus à Noël 86, nous en avions discuté et avions exprimé le vœu de voir plus Dominique, avec le bébé à naître. Ils étaient d’accord.

Le 24 mai, un dimanche, ils m’ont téléphoné et annoncé que la visite avec le gynécologue accoucheur était programmée le lundi soir, et qu’ils sauraient à ce moment là à quelle date l’accouchement serait programmé. Dominique était représentant en extincteurs et voulait absolument y assister. J’ai donc attendu des nouvelles le mardi : rien.

Je n’aurais jamais pu imaginer ce qui s’était produit. Me pensant sortie du tunnel, je voyais l’avenir en rose, enfin : j’étais devenue assistante maternelle, ce dont je rêvais depuis longtemps, et j’allais être grand-mère pour la première fois. Tout allait bien. C’était oublier ce destin qui s’acharne sur moi, injustement.

 

C

E mardi soir, à 22h, le téléphone a sonné : le beau-père de Dominique m’apprenait que mon fils était mort dans un accident de la route.

J’ai pensé que ce bébé, sans son père, ça ne voulait plus rien dire. J’ai préparé mes affaires pour partir là-bas. Frédérique et Alain se trouvaient à côté de moi quand j’ai appris ce drame. Nous étions abattus, sans réaction. Comment réagir ? C’est tellement… définitif ! On n’encaisse pas une horreur pareille dans les 5 minutes qui suivent.

Michel, le fils de jean, était marié avec une cousine germaine de Patricia, donc il a appris la nouvelle presque en même temps que moi. Je projetais de partir seule à Saint-Dizier : il m’en a dissuadée, annonçant qu’il passait me prendre. Je ne souhaitais pas que mes enfants viennent, surtout pour la reconnaissance du corps. Pas question qu’ils voient leur frère mort !

Je suis partie avec Michel et nous sommes arrivés à Saint-Dizier vers 6h du matin, ce qui nous a obligés à attendre deux heures dans la voiture avant de sonner chez les beaux-parents.

Les obsèques ont eu lieu sur place. Certaines choses m’ont heurtée. Par exemple, le cercueil a été emmené au fond de l’église, laquelle a été fermée à clé à 18h. Impossible de rester près de mon fils, qui a passé là deux nuits tout seul ! La première nuit, Michel reparti, mes enfants n’arrivant que le lendemain, personne ne m’a proposée l’hospitalité, il m’a fallu dormir à l’hôtel, seule avec mon chagrin écrasant.

Je n’ai pas voulu replonger dans les antidépresseurs, j’ai résisté. A quoi bon reporter le problème ?

J’avais toujours pensé que le seul aspect positif dans le fait de ne pas avoir de famille était de ne pas avoir à souffrir du décès d’un proche. Normalement, j’aurais dû décéder avant tous mes enfants, c’était dans l’ordre des choses.

A chaque problème il y a une réponse, une solution. Mais le caractère définitif de la mort vous rend impuissant, anéanti. Doué ou pas, il n’y a plus rien à faire, c’est fini. Je l’ai compris au moment où l’on a refermé le caveau, même si ce n’est pas véritablement à ce moment que j’ai intégré la mort de Dominique comme un fait réel à 100%. Hélas, un autre drame est venu me le rappeler, plus tard.

J’ai toujours eu le sentiment que cela aurait été plus facile s’il n’avait pas été tué sur le coup, si j’avais au moins pu le voir une dernière fois avant de le perdre à jamais. Il est parti si brutalement, sans faire de bruit… à son image, en fait, lui qui était si discret, si gentil, si doux.

Il a été enterré le vendredi ; J’ai repris le travail le lundi en demandant à ce que personne ne m’en parle.

Mon petit-fils est né le 10 juin, 15 jours plus tard. Je suis retournée à Saint-Dizier pour découvrir la petite frimousse d’Anthony. Nous avions prévu, avec Patricia et Dominique, de partir en vacances ensemble, et réservé un appartement à cette fin. J’ai souhaité que l’on ne change rien, que Patricia et Anthony viennent, mais son père a imposé la présence de sa femme et de son autre fille. J’ai donc peu profité d’Anthony pendant les vacances, ma fille et moi devant assumer le ménage, la cuisine, le linge… Ensuite, Patricia a déprimé, jusqu’à tenter de se suicider. Nos rapports sont alors devenus quasi inexistants, et je ne voyais plus Anthony qu’une fois par an. Il a 13 ans, en l’an 2000, et rien n’a changé, au presque. Je le connais très peu, j’ignore tout de ses goûts alimentaires, de ses préférences, de ses habitudes… Je ne sais même pas s’il est heureux de me voir ou s’il se sent obligé.

Pendant 5 ans, mes rapports avec Patricia et sa famille ont été durs, au point qu’ils voulaient m’interdire de voir mon petit-fils, alors j’ai dû consulter un avocat et entamer une procédure. Patricia m’a demandée d’arrêter. depuis, je peux voir Anthony un à deux fois par an, chez sa mère. En revanche, il n’est jamais venu chez moi.

Certes, il a été bien élevé, il travaille bien à l’école, il connaît l’histoire de son père par cœur et lui voue une admiration. Mon seul regret est d’avoir si peu de place dans sa vie ; et ce peu de place me paraît tellement fragile que je n’ose rien faire ni rien dire. Il n’existe pas entre nous les relations qui unissent normalement un petit-fils et sa grand-mère.

Il a été mon premier et est longtemps resté le seul garçon. Par pudeur, je n’ai pas osé le serrer dans mes bras et lui dire que je l’aime. Là, il me semble un peu grand. Physiquement, il ressemble à son père et en est fier.

Sa vie est bien équilibrée, seulement Patricia refuse toujours de venir avec lui chez moi, même si de temps à autre elle promet de le faire. Ce n’est pas une relation normale, non. Elle est en tout cas bien loin de ce que j’avais rêvé et c’est très difficile à vivre. Quant à la mort de mon fils, je ne sais pas si, un jour, j’arriverai à m’y faire. Depuis son décès, j’ai l’impression d’être comme en sursis. D’un côté la vie me donne un jour de plus, mais c’est encore un jour sans lui. Il me faut trouver un équilibre entre les deux. Même si j’ai encore deux enfants, ainsi que six petits-enfants que j’aime, un fils est parti et rien ne le remplacera.

J’ai vécu sans mon père, mon petit-fils vit sans son père… Il y a cette loi de la répétition.

Patricia a retrouvé un compagnon, ils ont eu un bébé, elle en attend un autre. C’est bien ainsi. Etre veuve à 21 ans, avant même d’accoucher, c’est horrible. Elle mérite sa part de bonheur, d’autant que son bonheur fait aussi celui de mon petit-fils. Je ne porte pas de jugement sur Patricia. Si mon fils l’aimait, je l’aime aussi, le reste ne me regarde pas.

J’aurais aimer gérer nos difficultés de compréhension au moment de la mort de Dominique mais ce qui est difficile dans des circonstances normales se trouve encore exacerbé par un tel drame.

Un 38 tonnes a tué mon enfant alors moi qui parcours 50 000 km par an, à chaque fois que je croise un camion, je pense à lui, depuis 13 ans. Treize ans moins 3 mois, puisque c’est le temps que j’ai mis à réaliser vraiment qu’il était mort, en apprenant un autre décès.

Trois mois après les obsèques de Dominique, j’ai appelé Liliane, la nourrice qui gardait mes enfants quand ils étaient petits. Elle a dit qu’elle ignorait comment me réconforter, ne sachant pas ce que cela pouvait représenter de perdre son enfant et ne pouvant se mettre à ma place. A l’heure même à laquelle elle me disait cela, son fils Thierry, que Frédérique aimait beaucoup, mourrait écrasé par une poutrelle métallique qui se détachait d’une grue, alors qu’il travaillait sur une charpente.

Le soir, Liliane nous apprenait cet affreux accident. C’est là que j’ai définitivement compris que Dominique était mort, à jamais.

 

A

PRES la mort de Dominique et son enterrement, nous devions reprendre notre vie en mains.

Frédérique avait 17 ans, Alain 15 ans. Je ne pouvais ajouter ma peine à celle que ressentaient mes enfants. Ils étaient jeunes et pour eux, la vie devait reprendre le dessus.

La journée, avec le travail, ça allait. L’angoisse arrivait le soir, quand tout était calme et que nous étions couchés. J’avais tellement mal qu’il me semblait que ma tête et mon cœur allaient exploser.

Gaby m’avait précisé qu’il ne souhaitait pas que l’on en parle, que ce n’était pas nécessaire car j’y penserais bien assez comme ça. J’aurais voulu qu’il me prenne dans ses bras et me console, j’aurais aimé parler de mon fils. J’avais besoin d’aide, je ne m’endormais qu’au petit matin. Il ne m’a jamais proposé son aide… Je ne la lui ai jamais demandée.

A compter du décès de mon fils, Gaby est resté avec nous le dimanche et n’allait à la ferme que le lundi.

Adam partageait notre vie le week-end depuis le 24 mai. Il s’entendait bien avec mes enfants, étant du même âge qu’eux. La semaine, il résidait dans un foyer.

Ce qui angoissait le plus ma fille était ce petit neveu sans son père. Ma belle-fille avait quitté son appartement et vivait chez ses parents, ce qui paraissait normal dans de telles conditions car elle n’avait que 21 ans. C’est jeune pour être veuve, personne n’aurait voulu être à sa place. J’étais d’ailleurs heureuse de la savoir entourée de ses parents.

Pour nous, les kilomètres qui nous séparaient n’étaient pas une bonne chose, ils ne nous aidaient pas à nouer ou conserver des relations équilibrées. Nous étions, chacune de notre côté, engluées dans notre chagrin.

Maman se trouvait à l’hôpital au moment du décès de mon fils. Au cours de mes visites, j’avais réussi à ne pas évoquer le drame, mais quand elle est rentrée chez elle et que je l’ai vue plus longuement, me connaissant bien, elle a parfaitement compris qu’il se passait quelque chose. Elle ne pouvait pas ne pas voir mon chagrin.

Dominique avait vécu des moments privilégiés dans cette maison, avec sa mémé et son pépé, et tout ici parlait de lui. Cela n’a en rien arrangé la santé fragile de maman.

Après Patricia, c’est Frédérique qui a parlé d’un bébé. Elle a exprimé le souhait d’avoir un enfant avant toute chose. J’ai cru à une passade superficielle et ne m’en suis aucunement inquiétée. Elle travaillait alors au laboratoire avec moi, en contrat CES. Cela nous faisait du bien d’être ensemble. Nous arrivions à parler de Dominique, contrairement à Alain qui changeait de couleur et sortait de la pièce chaque fois que nous évoquions son frère.

A ma grande surprise, courant novembre, Frédérique m’annonça qu’elle était enceinte. C’était donc vrai ! Elle avait demandé à un copain de sa bande de jeunes, avec qui ils se retrouvaient dans le village où nous habitions, de lui faire un enfant. Il avait hésité, mais c’était sans compter sur la détermination de ma fille, qui lui avait assuré ne jamais rien lui demander si toutefois elle attendait effectivement un enfant. Elle savait, pour l’avoir appris à l’école, calculer la période la plus favorable pour leurs rapports sexuels.

Maman est décédée le 31 mars 1988. Il ne restait plus que mes souvenirs, de toutes mes années d’enfance et d’adolescence, dont l’unique témoin venait de disparaître. Etrange impression. 

Julie est née le 5 juillet 1988. J’ai accompagné ma fille tout au long de sa grossesse et pour son accouchement. A ce moment là, nous ne parlions pas, ma fille et moi, mais nous pensions toutes les deux à un autre accouchement qui aurait dû se passer dans la joie. Nous songions en effet aux joies que Dominique n’avait pas connues et ne connaîtrait jamais, et à ce petit garçon sans père. J’ai songé que bien que nous soyons toutes deux heureuses de cette naissance, ce n’est pas moi qui aurais dû être là mais le papa de Julie, même si ma fille avait décidé de faire un bébé pour elle.

Les deux filles étaient en pleine forme. La maman un peu fatiguée, mais rien d’anormal. Alain avait promis qu’il ne s’occuperait jamais du bébé. Toutefois, je crois me souvenir qu’il lui a donné son premier biberon dès son retour à la maison !

Là où nous habitions, Frédérique disposait d’une chambre où il nous suffisait d’ajouter le berceau de bébé. Cette petite fille nous comblait de joie et c’est exactement ce dont nous avions besoin. J’ai donc eu l’impression de vivre un peu mieux, mais je me suis aussi rendue compte que bébé prenait beaucoup de place dans ma vie, or je n’étais pas sa mère, même si la nuit j’étais debout avant que Frédérique ne se réveiller. Il fallait que je trouve quelque chose qui m’éloigne un peu de ma petite-fille et que je les laisse se débrouiller seules.

J’avais décidé de revendre la maison de maman car il était hors de question que j’aille habiter le même village que les enfants et la femme de Gaby. Avec l’argent, j’en achèterais une sur Forges.

Je passais beaucoup de mon temps libre à essayer de vendre la maison et à prospecter pour en trouver une autre sur place. Je m’arrangeais pour conserver très peu de temps libre, c’était le seul moyen pour tenir après la mort de mon fils.

J’ai finalement acheté une maison en janvier 1989. Il y avait énormément de travail à réaliser dedans, avant de pouvoir l’habiter. Gaby travaillait tard le soir, et un jour par semaine il ne rentrait pas du tout. Une fois ma journée de travail terminée, je filais à la maison jusque, bien souvent, 23 heures. Je rentrais tellement fatiguée que je ne pouvais plus penser. Nous avons emménagé en juin.

C’est à peu près à cette période que Frédérique a fait la connaissance de Joseph. Il était Réunionnais. Un bel homme, sans contestation possible, pourtant, la première fois qu’il est venu à la maison et qu’il s’est intéressé à Julie, j’ai été surprise par sa manière d’agir. A l’évidence il connaissait parfaitement la manière de s’y prendre avec les enfants. J’en parlai aussitôt à ma fille afin qu’elle se renseigne, en le questionnant à ce sujet, de manière à éviter toute erreur ou mauvaise surprise. Mais avec Frédérique, il suffisait que je dise cela pour qu’elle plonge tête baissée. Elle ne m’a pas écoutée…

Nous avions un autre problème à gérer : un des fils de Gaby, père de 5 enfants (4 garçons et une fille) se trouvait sans logement et venait de rencontrer une femme, elle-même maman de 3 enfants. Comme nous disposions de beaucoup de terrain, nous avons acheté une caravane pour les installer au mieux tout en leur permettant de conserver une certaine indépendance. Ils sont restés 8 mois chez nous.

 

Pendant ce temps, Frédérique manifestait elle aussi des signes d’indépendance, à son tour. Je l’ai aidée à chercher un appartement à Forges puis à le meubler et l’ai laissée partir. Ce ne fut pas facile de voir les deux filles quitter le foyer familial. Il allait falloir combler ce vide !

J’espérais qu’elles seraient heureuses toutes les deux avec Joseph.

Dès leur installation, celui-ci fit venir sa propre fille de 8 ans. Je ne sais pas si ma fille était au courant du fait qu’il avait 2 enfants mais elle était amoureuse et pour elle, cela ne constituait certainement pas un problème. J’ai su, rapidement, qu’elle se trouvait à nouveau enceinte, et si elle hésitait à garder ce bébé, lui ne voulait pas entendre parler d’avortement. J’ignore si c’est cette divergence qui mit le feu aux poudres, toujours est-il qu’il devint alors violent, battant Frédérique à son grès.

Trois mois plus tard, alors qu’il avait à nouveau fait preuve de violence, Frédérique a pris Julie avec elle et est rentrée à la maison. Le lendemain, profitant de ce qu’il était au travail, nous sommes allées à l’appartement afin de reprendre les affaires, puisque tout appartenait à ma fille. Seulement… le logement était presque vide, il avait déjà emporté tout ce qu’il avait pu à l’aide d’une camionnette, puis brûlé dans la cheminée tout ce qu’il ne pouvait emporter.

Frédérique s’est réinstallée dans sa chambre, chez moi, avec sa fille. Elle était enceinte de 4 mois et ne se trouvait pas dans une très bonne santé physique et psychologique. La grossesse a donc été difficile. A 20 ans, avec bientôt 2 enfants, elle pensait que sa vie était fichue.

Le 2 février 1990, c’est une toute petite fille qui a vu le jour, Amélie. Elle n’avait rien de son père, si typé. Depuis, nous n’avons plus jamais eu de nouvelles de lui.

 

L

ES obsessions d’Alain avaient disparu et contre toute attente, il a obtenu son brevet des collèges, puis préparé un BEP de maintenance en électronique au collège où je travaillais. Pour ses 18 ans, il est parti au service national dans la gendarmerie.

Pendant qu’il se trouvait sous les drapeaux, Frédérique a rencontré celui qui allait devenir son époux. Le hasard a voulu que cet homme soit l’ancien mari de la femme du fils de Gaby que nous avions hébergé peu de temps auparavant, ce qui nous obligeait à jongler avec leurs allées et venues pour éviter qu’ils ne se rencontrent. Pas question que les deux couples se croisent à la maison, leur séparation était encore trop proche.

Comme cet homme était père de 3 enfants, à 20 ans, Frédérique s’est retrouvée avec 5 enfants à élever, du moins les week-ends et pendant les vacances scolaires. Ils sont rapidement partis s’installer dans un logement indépendant et je suis restée seule avec Gaby et Adam. Ce jeune garçon que je recevais le week-end avait demandé à quitter son foyer pour venir carrément vivre avec moi.

Le 18 décembre 1991, il a été rejoint par Séverine, une magnifique gamine de 13 ans, brune, avec de beaux yeux bleus. Ils étaient les deux premiers de ces enfants que l’on me confie momentanément, enlevés à leurs parents pour des raisons diverses et placés dans une famille d’accueil. J’en ai ainsi accueillis une trentaine depuis 1987, pour un moi, pour 6 mois ou pour des années… Séverine a ainsi passé 8 ans avec moi, à plein temps, et c’était super. Puis à 21 ans elle s’est installée en ménage et depuis, tout va bien pour elle.

Pour faire mon métier, il faut vraiment y croire. Je l’ai fait comme un travail, dans un premier temps, mais très vite c’est devenu une passion. Je crois que comme j’ai eu la chance que quelqu’un me prenne en charge quand j’étais dans le cas de ces enfants, j’ai voulu rendre ce qui m’avait été donné, consciente de l’importance d’une telle démarche. Et je retire beaucoup de bonheur de mon travail avec ces jeunes.

En septembre 1992, à 50 ans, j’ai choisi de prendre une retraite anticipée de l’Education nationale pour me consacrer pleinement à ces jeunes que j’accueillais. Ce fut un peu dur, les premiers mois, de ne plus entretenir de contacts avec l’extérieur et de ne plus fonctionner avec des horaires stricts, mais je m’y suis habituée.

Début novembre, j’ai accueilli en urgence 4 enfants de 1 an, 3 ans, 4 ans et 6 ans. Je les ai gardés 3 mois avant que l’administration ne m’en retire deux, estimant que 4, c’était trop pour une seule famille d’accueil. Ma demande d’extension d’agrément pour garder les frères et sœurs tous ensemble m’a été refusée. Outre Adam et Séverine, je n’ai donc gardé avec moi que Ludovic, 6 ans, et Mathilde, 1 an.

 

A

U sortir du service national, Alain avait trouvé une place de gardien de sécurité dans une sucrerie de Seine-Maritime, puis au casino de Forges les Eaux. Il a ensuite rencontré une jeune femme adorable, Delphine. Tous deux ont fait les saisons comme serveurs en Suisse, puis ils sont rentrés en 1998, juste avant la naissance de leur fils, Damien, qui a vu le jour le 12 décembre. Ils souhaitaient se stabiliser, pour l’enfant.

Maintenant, Delphine reste au foyer pour élever Damien, et Alain est ambulancier. Ils viennent de s’acheter une grange, qu’ils retapent.

Au moment de cette nouvelle naissance, je venais d’apprendre que je souffrais d’un cancer d’un sein et devais être opérée le 16 décembre. Damien est donc né 4 jours avant l’intervention, ce qui m’a fait plaisir et m’a un peu remonté le moral.

Quant à Frédérique, elle s’est mariée en septembre 1991 et son mari a reconnu les deux petites. Ils en ont eu une 3ème en mai 1993, Leslie, puis un garçon, en novembre 1998, Florent. J’ai eu deux petits-enfants en deux mois !

Après la mort de Dominique, je n’ai pas conservé de contacts réguliers avec mes frères et sœurs, sauf Michel. Jusqu’en 1994 où j’ai écris à l’émission « Perdu de vu » pour solliciter leur aide, mais ils m’ont répondu que cette histoire n’était pas assez médiatique.

Pendant 8 mois, j’ai cherché, disposant d’une copie du livret de famille, ce qui m’a permis de demander un extrait d’acte de naissance sur chaque frère ou sœur. Tous vivaient encore, sauf les deux décédés à la naissance.

Pour une de mes sœurs, j’ai été intriguée par la mention « RC » dans la marge. Renseignements pris, cela signifiait qu’elle était placée sous tutelle. J’ai donc écrit au tribunal d’instance de son lieu de naissance afin de connaître le motif de ce placement, ce qui constitue un droit. Il suffit de joindre un timbre à 60 F. La réponse m’a fait très mal : ma sœur était enfermée depuis l’âge de 3 ans dans un hôpital psychiatrique, où elle avait été oubliée depuis. A 48 ans, la malheureuse y est toujours !

Quand j’ai pris contact avec l’hôpital pour la voir, elle n’avait jamais vu personne d’autre que les infirmières. On lui avait volé sa vie ! Je suis hélas arrivée trop tard ; 45 ans d’hôpital psychiatrique rendraient n’importe qui dingue. Je l’ai vue et revue, j’ai essayé de la sortir, mais elle a peur, elle ne supportait pas d’être déracinée, de quitter son unique univers connu. Comment peut-on placer quelqu’un en hôpital psychiatrique à 3 ans ! ! !

Tout ce que je peux faire, désormais, c’est de l’inviter de-ci de-là au restaurant, et de lui rendre visite.

Au moment de partir en vacances, à l’été 1994, j’ai retrouvé la trace de Georges. Comme j’allais partir, je me suis dit que je prendrais contact avec lui en rentrant, en août. Et là, quand je suis revenue, les autorités m’ont fait savoir que justement elles cherchaient à joindre un proche… pour savoir que faire de sa dépouille mortelle. Il venait de décéder.

J’ai retrouvé tout le monde, finalement , et organisé une fête chez moi en septembre 1994. Sur les 14 vivants, 11 ont répondu présent, avec conjoints et enfants, ce qui fait que nous étions presque 80. Depuis, nous nous réunissons une fois par an, pendant les vacances d’été, quand tout le monde est disponible. A chaque fois nous tirons au sort celui qui organisera la réunion l’année suivante.

Bien que n’ayant pas été élevés ensemble, nous constatons un nombre impressionnant de points communs. Les cousins germains se ressemblent beaucoup ; Frédérique et moi avons même eu un choc en voyant un de mes neveu, portrait craché de Dominique. Cela dit, pendant 50 ans nous avons suivi des chemins différents, donc il n’est pas facile d’établir des liens fraternels, même si le même sang coule dans nos veines.

Je me sens particulièrement proche de Jeanine, et aussi de Michel, mais je prends plaisir à les voir tous ainsi, une fois l’an. C’est l’aboutissement de ce que je voulais faire. Je souhaitais même recréer une vraie famille, seulement ça m’est apparu impossible, 50 ans après. Je ne pouvais recréer ce qui n’avait pas existé ; il n’y a pas eu de relations fraternelles normales, nous n’avons pas joué ensemble, ni partagé les mêmes punitions ou les mêmes bonheurs…

Ceux qui nous ont placé, jadis, auraient pu organiser une rencontre, au moins une fois par an, par exemple en nous plaçant tous dans la même colonie durant l’été, puisque nous vivions tous dans le même département. Je ne comprends pas. Moi, dans mon travail, je m’attache à maintenir coûte que coûte le lien entre frères et sœurs, et avec les parents.

 

J

EANINE a été opérée d’un cancer du sein en 1992.

Nous nous voyions régulièrement, elle venait chez moi, j’allais en week-end chez elle. Quand elle a appris cette mauvaise nouvelle, j’ai passé plus de temps avec elle pour essayer de l’épauler.

En octobre 1998, ses enfants m’ont dit qu’elle n’allait pas bien du tout. Elle a été hospitalisée d’urgence et les médecins lui donnaient 6 à 9 mois d’espérance de vie. Ils se sont trompés, heureusement. Deux ans plus tard, elle vit mieux.

C’est à la suite de la maladie de ma sœur que je suis allée faire cette mammographie et que j’ai appris à mon tour que je souffrais d’un cancer du sein. Le prélèvement était négatif mais le chirurgien m’a dit que si, c’en était bien un. Il a décidé d’opérer 15 jours plus tard.

Tant qu’on ne sait pas, on n’y pense pas, bien sûr, mais après c’est horrible. J’avais pratiquement l’impression de le sentir en moi et le fait d’attendre 15 jours avant de l’enlever m’affolait, je me disais « il grandit en moi, c’est affreux ». J’aurais voulu être opérée tout de suite.

Opérée le 16 décembre, j’ai passé 6 jours dans une clinique, à Rouen, et je dois avouer que tout le personnel s’est montré attentif et humain.

Il n’était pas question que mes enfants quittent la maison, donc Gaby a demandé à ce que ses horaires soient provisoirement modifiés pour être avec eux le matin et le soir. Entre deux, ils se débrouillaient, ce n’était plus des bébés.

Rentrée à la maison, j’ai craqué, j’ai déprimé. Pendant 2 mois j’ai cessé de m’alimenter, me sustentant d’un yaourt et d’un jus d’orange par jour. Je me levais, buttais dans tous les meubles parce que je ne tenais plus debout. J’étais dans un tunnel, un trou noir. L’idée de manger m’était proprement insupportable, à tel point que j’ai perdu 10 kilos en deux mois. Et puis un jour, comme ça, brusquement, j’ai replié le canapé clic-clac où je passais mes journées allongée et j’ai repris une vie et une alimentation normales. C’était fini.

L’opération en soi n’est rien. Ce qui est dur, c’est tout ce que l’on associe au cancer, la « condamnation » à mort… C’est ça qui est insupportable. Une fois qu’on a compris, on lutte… ou on ne lutte pas. Je me suis ainsi reprise en mars et dès le mois de mai, je me suis inscrite dans un centre pour ne surtout pas reprendre ces kilos envolés et même essayer de perdre encore du poids. Ma fille, qui avait encore quelques kilos en trop après sa grossesse, s’est inscrite avec moi. J’aurais dû le faire plus tôt, puisque je suis passée de 107 à 70 kilos, tandis que Frédérique perdait 30 kilos en 8 mois !

C’est vraiment le jour et la nuit. Du coup, j’ai recommencé à apprécier mon corps en le redécouvrant. Je fais du sport, je bouge.

Sans mon cancer, j’ignore si je l’aurais fait. C’est curieux, cet effet bénéfique secondaire, totalement inattendu. Un jour, il peut récidiver, mais il peut aussi ne pas le faire. Pour l’instant, ce n’est ni un souci, ni une obsession, je n’y pense pas. Je me suis enlevée ça de la tête et si vraiment la situation n’évoluait pas dans un sens positif, il serait temps d’aviser. En attendant, je vis… ça oui !

Et puis grâce à mon métier, j’ai retrouvé un certain équilibre. J’y prends d’autant plus plaisir que j’obtiens souvent des résultats positifs et concrets. C’est déjà énorme. Même si j’ai découvert ma passion pour cette activité sur le tard, ce travail auprès des jeunes m’apporte un réel bien-être. Ils m’équilibrent tout autant que je les équilibre, même si cela peut paraître étrange. En vérité c’est un échange, et c’est bien parce que j’ai traversé toutes ces épreuves que je peut leur apporter ce dont ils ont impérativement besoin. Je les vois mal vivre dans une famille modèle, ils étoufferaient. Il faut les accompagner, pas les surprotéger ; ce qui est vrai pour tous les enfants l’est encore plus pour eux. Et ce n’est pas parce qu’il y a un accrochage qu’on arrête, ils doivent bien le comprendre, savoir que des accrochages, il y en aura, cela fait partie de la vie. On partage les mauvais moments comme les bons, main dans la main. Nous faisons front commun. Echecs et succès sont toujours imprévisibles mais nous indiquent le chemin pour aller plus loin. La vie est faite de beaucoup d’embûches qu’il convient d’assumer, de beaucoup de chagrins qu’il faut consoler, de beaucoup de petits bonheurs qu’il faut savoir saisir.

Pour prendre en charge les jeunes qui me sont confiés, j’essaye d’utiliser à bon escient un savant mélange de confiance, de tendresse, de fermeté et de dialogue. Je suis toujours là pour eux mais je peux aussi les laisser assumer leurs responsabilités face aux contraintes de la vie tout en restant vigilante : au premier dérapage, je réagis. Chaque jour est une victoire, un pas de plus vers la réussite de leur avenir.

En leur donnant cet amour maternel qui m’a manqué, enfant, je compense quelque chose au fond de moi et leur offre ce qu’ils cherchent au moment où ils le désirent. L’administration a évolué, les modes de placement aussi, aussi ne souffriront-ils pas de tout ce que j’ai enduré. Je les aide à prendre une bonne trajectoire pour leur éviter mes erreurs, notamment ma propension à mal choisir un conjoint et à répéter ce mauvais choix. Grâce à tout cela, eux n’en subiront pas les conséquences, ils seront mieux armés pour gérer leur vie.

En même temps que l’amour, la tendresse, j’essaye de leur offrir une notice de vie, tandis qu’ils donnent un sens à ma propre destinée.

J’exerce le plus beau des métiers… et je ne suis pas prête d’arrêter.

 

 

 

 

 

Livre II

 

Dominique

 

 

 

 

 


 

J

’ETAIS encore avec mes frères quand je décidai, petit spermatozoïde microscopique, de prendre mon destin en mains et d’échapper au sort qui m’attendait, comme tous les miens. Pour cela, il me fallait rester vigilant et réussir à m’échapper afin de prendre un chemin différent, à la première étreinte de mes parents. J’espérais seulement être le seul à raisonner ainsi, sinon, la lutte serait probablement difficile.

Si je savais ce que je voulais, j’ignorais en revanche comment procéder exactement. Le jour « J », je restai en arrière du gros des troupes, pensant avoir ainsi plus de chances de m’échapper. Je ne tenais pas à être entraîné malgré moi dans le flot impétueux de mes frères qui se ruaient avec un enthousiasme à peine descriptible.

Le voyage de papa à maman se passa finalement sans encombre. Hélas ! Dès mon arrivée il me fallut déchanter : je n’étais pas le seul, loin s’en faut ! Quelques-uns de mes frères avaient manifestement eu la même idée et c’était maintenant à qui trouverait le premier l’ouverture qui conduit dans la douceur de cet œuf qu’il me tardait de féconder.

La chance était avec moi car après plusieurs essais infructueux, où j’eux l’occasion d’observer la brutalité de mes congénères, prompts à me pousser pour prendre ma place, ainsi que le manque d’hospitalité de l’œuf, pas pressé de m’ouvrir le passage, je trouvai enfin l’ouverture, qui se referma dès que j’eus franchi ce sas. Une petite pensée pour mes frères moins chanceux que moi et je filai vers mon destin, heureux.

Mon travail de fécondation terminé, je partis pour mon deuxième voyage, afin de m’accrocher à la paroi de l’utérus de ma maman. Il fallait bien m’arrimer, j’allais y passer neuf mois, d’après les légendes que les anciens de notre groupe colportaient. Et comme tout cela m’avait énormément fatigué, je suis resté plusieurs semaines à somnoler, me reposant en profondeur, bien au chaud.

Un jour, j’ai commencé à sentir mon petit cœur battre, me demandant de quoi il retournait. Etrange sensation   Pas désagréable, au demeurant. J’étais minuscule encore, mais visible pour les spécialistes, ce qui leur permit d’annoncer la bonne nouvelle à maman. Elle n’était plus seule : je grandissais en elle.

Pour nous commençait une vie de symbiose. Je ne pouvais vivre sans elle, elle était la seule à pouvoir me permettre de me développer, de me former, jour après jour, jusqu’à devenir un bébé grand et fort. Pour l’instant je n’étais qu’une petite chose informe avec de simples battements de mon petit cœur pour confirmer que je vivais.

Je restai plusieurs semaines au calme, bien au chaud, en attendant mon évolution. Bien sûr, maman savait que j’étais là en raison des symptômes générés par ma présence, par contre elle ne me sentait pas encore directement. Je prenais si peu de place !

J’étais avec elle depuis 4 mois, peut-être 4 et demi ; je grandissais normalement et suivais un cycle normal d’évolution quand j’ai soudain éprouvé l’envie folle de manifester ma présence, pour être sûr que l’on ne m’avait pas oublié. On n’est jamais trop prudent ! J’avais l’impression que l’espace se restreignait. Ce n’était pas facile de communiquer, ma maman devait déborder d’activité car j’étais constamment baladé de droite à gauche, de gauche à droite…

Ma décision de bouger prise, j’ai dû attendre que ma maman s’arrête de circuler. Ce n’était pas encore de grandes cabrioles mais c’était suffisant pour que maman sache bien que j’étais toujours là et s’en réjouisse.

Mes jambes, mes bras poussaient. Au début, mes pieds et mes mains ressemblaient à des palmes, c’était rigolo. Après, mes doigts se sont progressivement profilés ; tout mon corps prenait forme.

Je manifestais ma présence chaque fois que maman s’allongeait, pour lui faire savoir que j’appréciais assez ces moments de calme, et puis je la sentais disponible pour m’écouter. Comme ça, j’avais plus de place pour bouger et je sentais bien à quel point elle était heureuse : elle posait ses mains sur son ventre, j’en ressentais la chaleur.

Pendant qu’elle était active, cela me berçait alors j’en profitais pour faire une petite sieste réparatrice. Mes moments d’activité étaient donc encore restreints, par la force des choses, mais cela me suffisait.

Je n’étais pas seul, j’entendais maman vivre : sa respiration, son cœur, sa voix… de la musique, aussi, parfois. J’étais bien, disposant de tout le confort d’un cinq étoiles.

Il y avait juste un petit problème : au fur et à mesure que les mois passaient, je grandissais, je me formais, mais j’avais aussi de moins en moins de place et il me fallait contrôler mes gestes pour ne pas faire mal à ma maman. Je conserve tout de même un bon souvenir de cette période.

 

I

L y avait environ 9 mois que j’avais pris mon destin en mains (les anciens avaient donc bien raison) quand, brusquement, une irrésistible envie de voir la tête de mes parents m’a animée. Je voulais aussi voir ce qu’il y avait à l’extérieur et puis j’étais assez gros et costaud pour me débrouiller seul et laisser un peu ma maman se reposer, elle devait être fatiguée et je trouvais qu’elle avait fait du bon boulot.

Ses déplacements et ses gestes étaient plus lents, je le sentais bien, et ses périodes de repos plus nombreuses. Il était temps d’aller prendre un peu l’air.

Pour cela, il me fallait participer à l’ouverture de la porte qui m’avait laissé passer neuf mois plus tôt. Seulement voilà : j’avais pris de l’ampleur pendant ce laps de temps et je ne savais pas trop comment m’y prendre. Je me manifestai donc auprès de maman pour lui faire comprendre que j’étais prêt pour notre séparation, prêt à prendre et assumer mon indépendance.

Ensemble, nous avons commencé le travail à la maison. Nous irions à la maternité le moment venu, m’a-t-elle fait comprendre. Pour l’heure, c’est dans le calme et la douceur que nous nous préparions à la séparation. Nous avions tout le temps, puisque c’était encore le début de l’après-midi et maman n’avait rendez-vous à la maternité qu’à 21 heures.

Ce n’est finalement que vers 3 heures du matin que j’ai pu libérer ma maman et la laisser se reposer en paix. C’était un sacré travail de sortir, j’étais épuisé, mais je ne crois pas que les gens qui m’avaient pris en charge se rendaient bien compte de ma fatigue. On me palpait, j’étais inspecté de la tête aux pieds, lavé, mouché, pesé, mesuré, emmailloté, puis quand même, au moment où je commençais à désespérer un peu, j’ai pu rejoindre les bras de maman. Vue de l’extérieur aussi, elle était la plus belle des mamans. Nous avons fini cette nuit mouvementée ainsi, l’un contre l’autre.

On m’a dit que je m’appelle Dominique, que je pèse 3,300 kg et que je mesure 50cm. Un « collègue » plus grand (il était sorti de sa maman depuis 48 heures) m’a demandé : « T’es un gars ou une fille ? » Je n’ai pas su quoi répondre, je n’avais pas appris ça. Il a soulevé ma petite couverture et m’a dit « T’es un gars ».

« A quoi t’as vu ça ? » ai-je demandé à mon tour.

« Ben, t’as des petits chaussons bleus. Pour les filles, ce sont des roses ».

Quand même, il y en a qui sont sacrément calés…

 

J

E n’ai pas un cheveu sur la tête. Je m’en aperçois en voyant les adultes, il va falloir que je fasse quelque chose parce que j’ai un peu froid sur le haut du crâne.

Et puis c’est pas tout ça, mais je commence à avoir sérieusement faim. Qu’est-ce qu’ils ont prévu au menu, ici ? Il faudrait peut-être vérifier que mes poumons fonctionnent bien, également. Allez, tiens, on va pousser une petite chansonnette pour voir ce que ça donne !

Ah ! J’ai à peine commencé à crier que maman s’affaire autour de moi. C’est bon à retenir, ce truc là. Il me faut quand même attendre un moment avant de voir apparaître mon biberon mais bon, si c’est nouveau pour moi, ça doit l’être aussi pour elle, alors je ne récrimine pas trop. Il faut savoir rester zen. Je finis de me calmer dans la douceur de ses bras, après quoi nous dormons un peu tous les deux, paisiblement.

L’après-midi, c’est l’heure des visites, tout le monde n’a que ce mot à la bouche. Mais c’est quoi « visite » ? Ah ! Voilà la réponse, je vois arriver un tas de gens : papy, mamy, Marcel, les parents de mon papa, mon oncle Claude, ma tante Chantal… Tout le monde s’extasie au-dessus de mon berceau ; ma maman est chaleureusement complimentée et puis après ce qui me paraît un siècle, nous retrouvons le calme. Mais moi, c’est la visite de mon papa que j’attends ! Sans lui je ne serais pas là ! J’apprends qu’il travaille et ne viendra que ce soir. En attendant, un petit dodo ne serait pas de refus, tiens.

Quand je me réveille, il est justement penché au-dessus de moi, à son tour, sa main tenant mes petits doigts avec douceur. Je ne le vois pas très bien, mon regard est encore trouble, je suis en phase de réglages. N’empêche que je sens et apprécie sa douceur. Nous faisons connaissance. Pendant neuf mois, ma maman m’a appris à la connaître, à ressentir son bien-être ou l’inverse, mais pour mon papa, c’était plus compliqué. J’entendais sa voix feutrée, c’est sûr, et puis je sentais bien la différence entre ses mains à lui et ses mains à elle, mais c’était tout. Là, nous sommes enfin réunis.

Le lendemain, c’est au tour de pépé et mémé de nous rendre visite. Ils habitent loin et dès qu’ils ont constaté que tout allait bien pour nous deux, ils rentrent chez eux ; maman promet d’aller les voir très bientôt.

Nous restons une semaine au calme, à la maternité. Les journées s’écoulent, paisibles, faites de dodos, biberons, câlins dans les bras de maman, remplacés par ceux de papa quand il passe nous voir en rentrant de son travail.

Aujourd’hui est un grand jour : nous préparons les bagages et rentrons chez nous avec papa. Je vais enfin connaître notre maison et découvrir le joli berceau préparé avec amour par maman. La maternité, ça a son charme, seulement il y a toujours du bruit, des portes qui claquent, des bébés qui pleurent… Chez nous je serai le seul bébé à pleurer ! Le moins possible, quand même, parce que je suis un gentil bébé. Mais bon, il faut bien éduquer un peu les parents, sinon, qui le fera ?

Nous habitons un appartement très agréable, à Compiègne. Maman passe ses journées avec moi, elle s’occupe de notre logis pendant que je dors, et quand je me manifeste parce que j’ai faim ou que mes petites fesses sont mouillées, elle est toujours là pour moi. Mon papa travaille toujours, donc je ne le vois que le soir.

Nous passons 3 mois ainsi, cool cool, et puis une nuit, une douleur aiguë à l’oreille me réveille. Aïe aïe ! C’est quoi, ça ? Maman me prend dans ses bras, m’allonge près d’elle et cale ma petite tête contre elle. J’ai un peu moins mal mais au petit matin, ça revient, alors le médecin vient. Il diagnostique une otite. Je reconnaîtrai bien cette douleur, par la suite, parce que jusqu’à un an, j’en aurai beaucoup, des otites.

Presque à chaque fois, mes parents m’enveloppent dans une couverture pour me conduire chez le spécialiste, qui pratique une para-synthèse. Là, franchement, je ne vous recommande pas, j’ai connu des moments plus agréables. Enfin, il faut faire avec… Finalement, à 5 mois il procède à l’ablation de mes végétations, ce qui a pour conséquence de ralentir un peu ma croissance. Cela dit, je ne suis pas hyper pressé, alors rien de grave. Maman s’inquiète un tout petit peu, je la rassure. Elle voit bien que je suis un bébé normal, toujours sans un cheveu sur la tête : avec tous ces problèmes d’oreille je n’ai pas eu le temps de m’en occuper mais c’est promis, j’y songe.

Je connais bien mon papy, ma mamy, mes oncles et tantes du côté de papa, un peu moins mon pépé et ma mémé, du côté de maman. Mémé a été opérée après ma naissance, on m’a dit que c’est grave, c’est un cancer, et elle a voulu attendre que je vienne au monde avant d’entrer à l’hôpital. Je vois bien que quand maman rentre, après être allée la voir, elle est triste. Je fais ce que je peux pour lui rendre le sourire.

 

D

EPUIS que maman a repris le travail, je vais en nourrice. Ce n’est pas loin de chez nous, juste dans le même immeuble, deus portes plus loin. Ma nounou est très gentille, elle a déjà 4 enfants et son mari travaille avec papa.

J’ai 4 mois quand je commence à éprouver de nouvelles douleurs, dans mes gencives cette fois. Je n’ai pourtant ma première dent qu’à 6 mois. Quand j’ai mal, maman me masse avec un liquide et ça me calme… jusqu’à la fois suivante, puisque les dents arrivent les unes après les autres.

J’ai à peu près un an quand je me rends compte que papa prépare son départ. Il a quitté son travail après en avoir trouvé un autre, mais loin de la maison. Comme maman travaille, il part seul et ne rentre qu’une fois par mois. Maman est triste et moi aussi.

Au bout de 6 mois, les vacances arrivent enfin. Comme maman n’a pas obtenu sa mutation elle prend quelques congés en se mettant en disponibilité, ainsi nous pouvons déménager tranquillement et rejoindre papa. C’est bien : j’ai maman toute la journée avec moi !

Nous aménageons dans un appartement situé au dernier étage d’un immeuble. Nous sommes bien, ne fut-ce que parce que nous sommes réunis, tous les trois.

Je suis un petit garçon bien constitué, sans retard. J’ai beaucoup de dents. Je commence à parler mais ne marche pas tout seul et je n’ai toujours pas de cheveux sur ma tête. Désolé, mais après les oreilles, il y a eu les dents, j’ai eu autre chose à faire ! Mais c’est promis, cette fois, sérieux, je vais m’en occuper.

Mon coin de paradis, c’est mon parc. Dedans sont étalés mes jouets préférés. Je me sens en sécurité, là, bien calé avec mon coussin, ma sucette à la bouche… Je suis bien, je m’endors, à l’abri de toute agression. En fin d’après-midi, quand le temps le permet, nous prenons la poussette afin de descendre au-devant de papa, qui remonte en voiture, son travail terminé.

Nos voisins ont un petit garçon un peu plus âgé que moi et pendant que les parents discutent, nous jouons, tous les deux. Nous habitons à Gray, dans la Haute-Saône. Parfois, nous partons passer le week-end chez papy et mamy, à Compiègne, ou encore chez pépé et mémé, à Villers.

Nous restons là un an, puis papa cherche un autre travail. Il en trouve un à Suresnes, près de Paris. Re déménagement ! Maman a le droit de reprendre son ancien poste à Compiègne, où nous revenons habiter, papa fera la route tous les jours. Maman a dû se débrouiller pour trouver un appartement dans le privé, n’obtenant pas de réponse des HLM. Je dois retourner chez la nourrice, mais pas la même, c’est trop loin de là où nous habitons. Cela tombe bien puisque la voisine n’a pas d’enfant et voudrait en adopter un. En attendant, elle va me garder !

Je marche depuis l’âge de 18 mois. Maman dit qu’il était temps mais moi j’aimais bien qu’on me trimballe dans les bras. Enfin, c’est drôle de marcher, d’être autonome pour mes déplacements. Je m’accroche à tout ce qui traîne. Et puis je risquais de paraître trop en retard alors j’ai fait un effort. Dur dur, la vie de bébé ! Il a raison le Jordi ! Enfin… je me suis fait porter dans les bras pendant un an et demi, ce n’est déjà pas si mal. Je me laisse aussi pousser le cheveux, cette fois, je suis blond aux yeux bleus.

Ma nounou est bizarre, je trouve. Je veux bien qu’elle se fasse la main en attendant d’adopter un petit, mais franchement, elle est carrément spéciale. Je passe toutes mes journées au lit ou assis à table. Je n’ai jamais de jouets alors que maman lui en a confié et elle me donne de drôles de choses à manger ; en plus elle se fâche quand je n’aime pas et de colère elle m’a même mis au lit. Jusqu’au jour où maman est rentrée plus tôt que prévu. Je venais de me prendre une claque sur la joue et la marque était encore très visible, et puis j’étais assis à table, mes jouets enfermés dans un placard. Maman n’a pas mis longtemps à comprendre et après une discussion plutôt houleuse, elle m’a récupéré ainsi que la caisse de jouets et mes affaires. Je n’ai plus jamais revu cette mégère et franchement, elle ne m’a pas manquée.

 

J

E suis retourné chez mon ancienne nourrice. Maman, a acheté un siège pour le Solex, solidement fixé sur le porte-bagages. Elle me dépose le matin et me reprends le soir. J’adore ça… sauf quand il pleut, là je hurle pour manifester ma réprobation. Je veux un parapluie ou du soleil tout le temps ! L’eau, je veux bien, mais chaude, dans mon bain. Les adultes ont quand même de drôles d’idées…

Les HLM ont donné leur réponse, en nous octroyant un appartement. Nous avons donc déménagé pour un logement qui était plus dans nos prix. Je ne sais pas pourquoi mais moi, j’ai eu peur. Le sol était en plancher et dès que je marchais, il craquait. Et puis pour Noël j’ai reçu une locomotive qui fait du bruit en roulant, et crache de la fumée, et elle aussi me fait peur, du coup elle est restée sur une étagère très longtemps.

Un jour, je me suis promené avec la sucette, dans la journée. J’avais le droit de la prendre le soir pour m’endormir mais maman disait que j’étais grand et pouvais la laisser dans mon lit. Ce jour là, donc, j’avais oublié la consigne et maman a pris la sucette puis l’a accrochée sur la cheminée de la locomotive. Je ne l’ai plus jamais reprise. J’étais un peu malheureux… Il fallait bien grandir !

Quand j’ai eu 3 ans, maman a décidé de demander sa mutation pour la région parisienne. Papa en avait assez de devoir faire la route tous les jours.  Elle a été nommée à Courbevoie. Le temps qu’ils trouvent un appartement, je suis parti chez pépé et mémé.

J’aime bien aller là-bas, c’est la campagne, je suis toujours dehors et ils sont aux petits soins pour moi. J’aime faire les courses avec pépé, il est calme, tout doux, il me tape la main et dit : « Alors, on y va mon pote ? » et nous partons main dans la main.

Le matin, quand il se lève, il siffle toujours, c’est agréable quelqu’un d’aussi gai.

Voilà, maintenant la famille réside à Nanterre. L’appartement est beau, il y a un ascenseur. Je pars le matin avec maman, elle me dépose à la garderie à côté de son travail et me reprend le soir. Nous empruntons le bus. Je n’aime pas trop parce qu’il y a beaucoup de monde, je suis parfois un peu tassé. Enfin… Notre nouvelle vie s’organise, papa est tout près de son travail.

J’ai quand même un petit problème : je me sens toujours fatigué et dès que je marche un peu, j’ai mal au ventre. Maman a même racheté une poussette, parce que je commence à être un peu trop lourd pour qu’elle me porte. Et puis voilà qu’une nuit je suis pris de violentes douleurs au ventre ! Le matin, je suis hospitalisé et opéré d’urgence d’une péritonite. A ma sortie de la clinique, je pars me reposer deux mois chez mes grands-parents, à Villers. Mes parents viennent me voir tous les week-ends.

Quand je reviens à la maison, maman m’annonce une grande nouvelle : je vais avoir un petit frère ou une petite sœur. Un bébé, pour moi, c’est avant tout un copain pour jouer et je suis très content. Par contre il faut attendre longtemps, très longtemps, avant d’en voir le bout. Et puis je repars chez mémé et pépé pour attendre la naissance, désormais imminente.

C’est une petite sœur ! Tout au long du chemin qui me conduit à la maternité, j’imagine cette petite sœur jouant avec moi. Cela commence mal : les enfants n’ont pas le droit de rentrer. Ils savent que je suis son frère ? Non mais ! Bon, avec pépé, on fait le tour de l’immeuble afin de trouver la fenêtre de la chambre et là, je tombe des nues : maman me présente ma petite sœur, seulement elle n’est pas plus grande qu’une poupée ! Comment voulez-vous que je joue avec ça ! C’est un gadget, pas un enfant ! Elle a l’air tellement fragile… Je suis tellement surpris de la découvrir si petite, moi qui la pensais à ma taille, que j’en oublie de sauter de joie. Maman ne s’est pas foulée, comme je le dis à pépé : « Dis donc, elle aurait pu la faire plus grande ».

Bientôt, nous rentrons tous à la maison et là, je vais enfin savoir ce que c’est que de bercer la petite sœur. Maman demande un congé sans solde pour rester avec nous un an mais comme nous ne sommes pas très riches, elle garde d’autres enfants durant la journée. Moi, je vais à l’école juste à côté de l’immeuble.

J’ai deux copines, elles sont jumelles. Maman ne les reconnaît pas, moi si. J’ai un truc… mais je ne le dirai pas, je le garde pour moi !

Je trouve qu’on est heureux, nous, les enfants. Les adultes, c’est une autre paire de manches. Je ne crois pas, non.

 

M

A sœur a un an et moi six quand, après de violentes disputes, maman nous emmène loin dans une autre maison, à la campagne. Nous avons voyagé toute la nuit.

Nous restons là deux mois. Papa vient nous voir une fois, ensuite nous remontons à Paris pour partir en vacances en Haute-Savoie avec Jean, un ami de maman dont la femme est morte dans un accident. Je m’en souviens, ils étaient amis avec papa et maman depuis longtemps et ils venaient parfois chez nous. Ils ont eu deux fils, le plus grand s’appelle Jean et l’autre Michel.

Jean et Michel sont dans une colonie de vacances ; Jean est cuisinier et Michel dans un groupe. Le fils aîné est rentré à Paris. Ma sœur, maman et moi nous logeons dans un chalet, en montagne. Jean vient nous voir après son travail et repart le matin. Les groupes d’enfants qui sont à la colo font du camping encore plus loin que nous. Ils passent devant le chalet, s’arrêtent pour boire et prendre de l’eau fraîche, aussi, tous les jours, nous avons de la visite. Nous ne nous ennuyons pas du tout.

Frédérique commence à marcher, nous allons ramasser des fraises dans les bois. Fin août, nous rentrons à Paris et déménageons tous pour nous installer dans le Sud-Ouest, dans une grande maison. Jean et maman ont été mutés là-bas. Le temps de s’installer et c’est déjà la rentrée. Pour moi, direction le CP ! C’est du sérieux… L’apprentissage de l’écriture, et tout, et tout…

Frédérique va chez une nounou dans le petit village, c’est en fait la postière, et elle vient aussi me chercher à la sortie de l’école. Michel est au collège. Au début il rentrait tous les jours avec le car, mais ensuite il était fatigué donc il est resté sur place, comme pensionnaire. Dommage, je m’amusais bien avec lui, et je l’aimais bien. Par contre, Jean est dur et se fâche facilement.

On cultive les melons dans la région où nous résidons. Je n’aime pas ça mais Jean m’oblige à en manger. Parfois je reste une heure à table.

Ma petite sœur a grandi, je peux enfin jouer avec elle. Elle est très mignonne, blonde aux yeux bleus, comme moi. Quand maman revient de son travail, elle nous prend au passage et nous ramène le matin. Il faut se lever très tôt. Au bout de quelques mois, en rentrant le soir avec elle, nous mangeons puis elle nous amène chez la nourrice où nous pouvons dormir plus longtemps le matin.

Le mercredi après-midi, nous allons voir Michel en pension, maman ne travaille pas.

La maison que nous habitons est très ancienne. Jean a décidé, avec le maçon, qu’il vaut mieux tout détruire que de restaurer, le prix n’en sera pas plus élevé. Les travaux se feront en deux temps : première tranche avec le garage, une buanderie où ira la chaudière à fioul, une salle de bains, un WC et une pièce qui nous servira pour manger. Deuxième tranche : quand tout ceci sera terminé, deux chambres mansardées, au-dessus.

Pendant ces travaux-là, nous restons dans la vieille maison. Le premier chantier dure 3 mois. Nous avons aménagé à côté, et l’autre chantier démarre pour 6 mois. Il comprend une entrée principale, un salon, une grande cuisine, une autre grande pièce, et à l’étage, 5 chambres de belle dimension plus une salle de bains WC.

Je pensais naturellement que nous aurions beaucoup de place, chacun notre chambre, à la fin de ces travaux, mais ce n’est pas ce que Jean avait prévu. La seule pièce que nous utilisions, dans cette partie, c’était la cuisine. Les autres, nous n’avions pas le droit d’y mettre les pieds, il les réservait pour ouvrir une pension de famille pendant les vacances, recevant des gens de passage, des touristes.

Il a demandé à maman de s’occuper de la décoration. Elle a peint chaque chambre dans les tons pastels, acheté des draps dans les mêmes tons pastels, fait les dessus de lit assortis et acheté de jolies chambres à coucher. C’est superbe ! Un peu de publicité dans les journaux de l’Education nationale et les nouveaux pensionnaires sont arrivés. Cela signifiait plus de vacances pour maman… en outre elle nous avait annoncé, dans tout ce remue-ménage, la venue d’un autre bébé, dans quelques mois. Mon frère Alain est effectivement né le 23 mars 1972.

Jean a conduit maman à la maternité un soir, tard, après qu’elle nous ait déposés chez la nounou. Elle est revenue nous chercher une semaine après avec un petit frère dans un bras et un vélo pour moi. Quant à Jean, il était parti en vacances en Bretagne avec Michel, après avoir déposé maman devant la porte de la maternité. Elle ne l’a pas revu, il n’est rentré à la maison qu’une semaine après le retour de maman et du petit frère, ce qui m’a étonné.

J’avais alors 7 ans, Frédérique 2 ans, Michel 12 ans et le petit frère déjà quelques mois, mais je comprenais bien, moi, quand Jean disait qu’il était malade, c’est qu’il buvait trop. Je l’avais déjà vu boire à même la bouteille dans la réserve, toutefois c’était des histoires d’adultes, tout ça. Je sais que moi, il ne me battait pas, ni ma sœur, et quand il criait vraiment très fort, maman se mettait entre lui et nous. Du reste, elle nous emmenait partout avec elle, excepté au travail, mais à ce moment là nous étions à l’école ou chez la nounou.

Quand elle a repris son travail, elle a essayé de mettre Alain chez la même nounou. Au bout de quelques jours, elle a dit que ce n’était pas possible car il criait trop, dans la journée, et les gens qui venaient à la poste pour téléphoner n’étaient pas contents, ils n’entendaient rien. C’est vrai que mon petit frère avait de la voix ! C’est donc notre voisine d’en face, Liliane, qui l’a pris. Avec son mari, ils avaient 4 enfants : Cathy, Thierry, et les jumeaux, Nelly et Richard. Moi, j’étais de l’âge de Thierry. Du coup, je rentrais de l’école avec eux. Son mari était chauffeur de poids lourds.

Alain avait un an quand Jean a obtenu une promotion. Il a été muté d’office dans le même établissement que maman et son poste nécessitait qu’il soit logé sur place, aussi avons-nous apporté dans l’appartement le strict nécessaire. Nous passions la semaine à Marmande, les week-ends et les vacances à Villefranche. Nous avons changé d’école et Alain de nounou. Puis le 31 août 1973, maman et Jean se sont mariés.

 

L

’ANNEE de mes 9 ans, Jean a été à nouveau muté. Nous avons donc repris le chemin de Villefranche à temps plein en septembre 1974. Maman venait d’être opérée, en mars, et elle est restée 15 jours hospitalisée. Elle a maigri. Je trouve aussi qu’elle a du mal à se remettre de cette intervention chirurgicale, et puis pendant les vacances de Pâques elle repart quelques jours à la clinique, et encore en août. La reprise de septembre est difficile, pour elle.

Moi, je retrouve mon ancienne école, mes copains, la voisine, et Alain sa nounou. Il commence à aller en maternelle.

En jouant pendant les vacances, au stade, je me suis fait un gros hématome en haut de la cuisse. Le bleu est parti mais ça reste enflé. Maman dit que si ça continue, elle va m’emmener voir le médecin.

Les jours passent. Ce dimanche de novembre, je lui dis que je vais à la messe avec ma sœur. Comme elle va chercher le pain, elle nous dépose devant l’église en précisant : « Comme ça je serai sûre qu’il ne t’arrivera rien ». C’est compter sans la fatalité : elle a à peine démarré que je traverse avec ma sœur, pour rejoindre un copain. Ma sœur est sur mes talons et quand maman rentre du pain, je suis dans l’entrée de la maison avec une dame… celle qui m’a renversé ! Elle n’a rien pu faire.

Maman l’écoute à peine, car elle pense bien sûr à une jambe cassée. Elle m’installe dans la voiture, au mieux, et part pour l’hôpital. Elle n’a pas vu la grosse tâche de liquide de freins sous la voiture, qui est une Citroën GS. Sans circuit hydraulique, la voiture ne fonctionne pas comme avant mais elle n’a qu’un but : arriver à l’hôpital. Heureusement, elle n’a pas à freiner trop brusquement pendant le trajet.

Le verdict tombe : double fracture du tibia et du péroné. Pendant que les médecins s’affairent, Jean a téléphoné à maman en lui disant de ne pas reprendre le volant, car la veille il a porté la voiture à la révision et le garagiste a oublié de remettre la durit de liquide de freins, il vient de prévenir. La GS n’a plus ni freins, ni suspensions. Il s’occupe de venir avec le mari de la nounou qui nous ramènera tandis que lui prendra la voiture en charge.

Maman profite de ce que nous sommes à l’hôpital pour parler de ma bosse à la cuisse. Un rendez-vous est pris pour le lendemain, afin de pratiquer quelques examens. Là, j’apprends qu’il faut m’opérer d’une poche de pus qui s’est formée à la place de l’hématome et menace l’os. je suis donc opéré la même semaine. Maman me dira plus tard avoir eu la peur de sa vie car au retour du bloc, dans ma chambre, où elle m’attendait, j’ai fait un arrêt respiratoire. J’ai été ramené illico en salle de réanimation et tout le temps qu’elle m’attendait, elle était morte de peur.

Je suis resté 3 mois dans le plâtre. J’étais en pleine période de croissance et mes os ne se ressoudaient pas bien. Maman me portait, soit dans ses bras, soit sur son dos. Je n’avais pas le droit de mettre le pied à terre et je ne savais pas bien me servir des cannes, alors pour éviter que je tombe elle me portait… et j’étais lourd !

Enfin, je me suis finalement bien remis de tout ça.

 

A

 CETTE période, l’un des restaurants du village a été mis en gérance. Maman a posé un congé de convenance personnelle, elle y avait droit jusqu’aux 8 ans d’Alain. Elle pensait être plus souvent près de nous que lorsqu’elle travaillait au lycée, en prenant cette gérance.

Nous avons aménagé au restaurant le 1er janvier 1976. La maison de jean nous servait d’annexe, quand nous n’avions pas assez de chambres sur place. Nous étions à peine installés, depuis 3 mois, que Jean est parti 3 semaines suivre une cure de désintoxication. Maman allait le voir l’après-midi, tous les deux jours.

Au moment de prendre le restaurant, les ouvriers du coin avaient déserté, n’étant pas contents du changement de propriétaire. Ils sont progressivement revenus, les mariages et les cérémonies aussi, cela tournait bien. Cette première année, le restaurant a fait peau neuve : papiers peints, peintures, chauffage, sanitaire… Les affaires marchaient bien mais maman avait encore moins de temps pour nous que quand elle travaillait au lycée où, au moins, elle bénéficiait de son dimanche. Cette vie de fou a duré 3 ans.

Quelques mois avant d’arrêter, un matin où Jean criait après elle, elle est montée dans sa chambre et a avalé la boîte de cachets. Jean pensait qu’elle dormait et l’a laissée jusqu’au soir. Là, il a fini par s’inquiéter et a appelé le médecin. Celui-ci ne pouvait plus faire grand chose, cela faisait plusieurs heures déjà que les faits s’étaient produits.

Une violente discussion est intervenue entre Jean et le médecin, et maman est restée une semaine sans pouvoir travailler. Moi, je passais la voir   elle dormait toute la journée.

En décembre, nous sommes partis chez pépé et mémé avec Muguette, qui vivait avec nous depuis que nous étions au restaurant. Le temps de régler de problème du fonds de commerce, puis maman est revenue nous chercher aux vacances de février. Nous n’habitions plus à Villefranche, mais à Tonneins, dans une belle maison toute neuve, près de la piscine. Nous étions inscrits à l’école toute proche.

Comme la maison était toute neuve et qu’il y avait de la moquette partout, nous mangions au rez-de-chaussée aménagé et ne montions à l’étage que pour dormir. Muguette était revenue avec nous et le dimanche, elle nous emmenait à la messe. Moi, j’allais au catéchisme. Maman ne travaillait pas, elle ne pouvait pas reprendre son poste avant septembre. C’était bon de l’avoir pour nous tout le temps.

Cette année là, nous sommes tous partis en colonie de vacances à Capbreton. Jean et maman travaillaient, lui faisait la cuisine, elle le repassage, et nous, nous étions dans des groupes d’enfants, mais nous nous voyions tous les jours. J’avais alors 13 ans.

Michel venait de passer un CAP de serveur et son patron lui a trouvé une place à Paris pour préparer un CAP cuisine. Il est venu nous voir de temps en temps, en week-end. Du restaurant, nous ne parlions plus. Terminé.

La maison était belle mais le loyer très élevé. Trop cher, seulement c’est tout ce qu’ils avaient trouvé. Nous sommes restés là un an, puis à 200m, une maison plus simple et moins onéreuse s’est trouvée sur le marché de la location. Affaire conclue, nous avons déménagé.

J’ai presque tout fait tout seul, avec maman. Qu’est-ce qu’on a pu rire tout le temps que cela a duré !

 

M

AMAN a repris le travail en septembre et nous nous sommes retrouvés dans le même collège, comme prévu, donc nous partons ensemble. Frédérique est souvent malade, elle fait de l’asthme. Il est même question qu’elle parte dans un centre pendant 3 mois. Elle y est déjà allée à l’âge de 4 ans.

Je ne sais pas si c’est cette idée de départ qui contrarie maman mais un matin, en arrivant au travail, elle a ressenti un malaise, et par la suite elle en aura souvent d’autres. Le directeur a appelé le médecin, et puis un jour il a carrément fallu l’hospitaliser.

Jean m’a dit de la laisser se reposer mais moi, je vois bien que quand je vais la voir le soir, à la sortie de mes cours, elle est heureuse.

Muguette s’occupe de nous ; ça dure deux mois, puis un jour de sport je me luxe l’épaule. C’est l’infirmière qui me conduit à la clinique et comme pour maman, cela m’arrivera à plusieurs reprises par la suite.

Depuis que papa et maman sont divorcés, nous n’avons pas souvent de nouvelles de lui. Il s’est remarié la même année qu’elle et habite à paris. Je suis allé deux ou trois fois en vacances chez la mamy et le papy, pas plus. Par contre, pépé et mémé passent un mois chez nous durant l’hiver, et un mois l’été. C’est super quand ils sont là, c’est la fête. Je les adore, tous les deux.

J’ai 14 ans, je fais ma communion et c’est encore un sujet de discussion : il faut louer une aube, Jean ne veut pas. Maman veut organiser une fête : il ne veut pas non plus. Pour moi, la fête, ce n’est pas grave… mais l’aube, tout le monde en porte une en cette occasion exceptionnelle.

Je vois bien que maman est triste, je lui dis que ce n’est pas grave, ni même important. C’est quand même la communion, et je le pense vraiment.

Je suis grand, pour mon âge. J’étais très blond, petit, désormais je suis châtain. J’avais des cheveux souples, mais depuis l’âge de 12 ans ils ont tendance à friser.

Comme au collège je ne travaille pas trop bien, je vais dans une école privée. Un jour, un copain me pousse et j’ai mal au bras. Le soir, quand je rentre, je vais passer des radiographies à la clinique et il apparaît que j’ai une fracture. Je reste plâtré un mois.

Pépé et mémé commencent à se faire vieux. Elle tombe malade. Ils ne pourront pas parcourir tous les kilomètres pour venir nous voir et nous, rien ne nous retient dans la région. La mutation de maman nous permet d’effectuer un bond de 500 km vers eux.

Nous allons dans la Haute-marne. Le départ est prévu pour les grandes vacances. Jean fait une colo avec Alain et Frédérique. Le déménagement, nous nous en occupons, mais deux jours avant je vais me baigner au lac, je fais un faux mouvement et je me luxe encore la clavicule. Maman est avertie. Je suis déjà au bloc.

Je ne peux contribuer à ce départ, pas question d’aider. C’est le folklore ! Le camion prévu est trop petit, il faut en demander un autre. Nous perdons du temps et le train que nous devions prendre s’en va sans nous. Les déménageurs sont sympas : ils nous emmènent dans les camions. C’est moi qui bénéficie de la meilleure place : je suis couché sur le canapé à l’intérieur du camion. Nous voyageons toute la nuit, et la matinée suivante.

Nous arrivons à notre nouvelle adresse. C’est plein d’immeubles, les uns contre les autres. Il n’y a que cela dans une énorme zone concentrée d’immeubles. Notre appartement est grand, ça va. Les camions sont déchargés. Il nous faut des jours et des jours pour remonter les meubles et tout déballer. Pas facile non plus de s’acclimater au quartier, et la rentrée scolaire arrive. Jean aussi… et il râle.

Je ne comprends pas pourquoi, le dimanche, il prend l’habitude de nous emmener promener en voiture. Parfois, il nous apprend à conduire, nous achète des bonbons. Maman reste à la maison. Elle est toujours fatiguée.

C’est vrai que, depuis son hospitalisation de deux mois, elle est toujours sous traitement. Moi, je vais à l’école. Au début, on se moque de moi à cause de l’accent. Dans ma classe, la moitié des élèves sont étrangers. Parfois, je me fais racketter. J’ai peur, mais dès qu’on dit quelque chose, on voit arriver les oncles, le père, toute la famille… alors je ne dis rien, seulement j’ai trouvé un rasoir et il est toujours dans ma poche.

 

N

OUS restons dans cet immeuble un an après ma classe de 4ème. Comme je ne souhaite pas retourner à l’école, je m’oriente vers un contrat de préapprentissage chez un marchand de cycles. Nous déménageons, une fois de plus, dans une jolie maison de plain-pied, et pour moi, c’est le début du bonheur, de mon indépendance… et des grandes décisions.

En face de chez nous vit une fille de mon âge. Elle est belle, mais belle ! Elle me paraît carrément inaccessible et Jean me dit qu’elle n’est pas pour moi. Pas pour moi ? Attends un peu, tu vas voir… Je n’ai de cesse qu’elle n’accepte enfin de sortir avec moi.

Ma sœur doit partir en janvier dans un collège, à Embrun, en raison de son asthme. C’est loin, elle va nous manquer, même si parfois je l’enverrais bien au diable. A 11 ans c’est curieux, une fille, et quand je suis avec Patricia, je n’ai pas vraiment besoin d’elle. Quant à Alain, je ne sais pas trop ce qu’il a mais depuis quelques jours il débloque « sérieux » le frangin, il a arrêté l’école.

Au bout de 3 mois chez le marchand de cycles, j’arrête. Maman n’est pas très contente, ça je m’en doutais. Enfin, elle réussit, avec l’aide du directeur du collège où elle travaille, à me faire reprendre en janvier une classe de 3ème. Pas question que je reste à ne rien faire !

Tout roule, Patricia va au même collège que moi. La rentrée de janvier se passe même mieux que prévu puisque nous sommes carrément dans la même classe. Maman a pris le train pour conduire Frédérique. Dur voyage, moralement. Je ne sais pas laquelle des deux était la plus mal à l’idée de cette séparation.

Je n’obtiendrai pas mon brevet toutefois j’aurai la possibilité d’intégrer une école professionnelle. Frédérique rentre pour les vacances de Pâques et mon frère délire de plus en plus malgré ses séances chez le psychologue. Mon pauvre frérot…

J’ai assez souvent des accrochages avec Jean qui n’apprécie guère ma nouvelle indépendance et veut me régenter. Heureusement, au printemps il part provisoirement dans un logement à Saint-Dizier, ils se séparent provisoirement parce que maman ne peut plus gérer ses problèmes d’alcool en plus de l’éloignement de ma sœur et des malaises de mon frère, en plus de mon adolescence et de mon indépendance. Je veille à ne pas trop tirer la ficelle, je crois qu’elle a sa dose et aspire à un peu de calme et de sérénité, ce que je comprends aisément.

Les grandes vacances sont programmées : je pars avec Jean à Mouthe (depuis qu’il n’est plus avec nous il s’est calmé, nos rapports sont moins conflictuels), il m’a trouvé du travail ; ça me fera un peu d’argent avant la rentrée scolaire que j’effectuerai dans un lycée professionnel. Finalement, je reviens de colo les poches vides, j’ai tout dépensé au téléphone avec Patricia. Et je vais vous dire : ça valait le coup !

Comme je rentre au lycée, je ne peux pas accompagner les autres au mariage de la fille de nos amis, et j’en ai d’ailleurs un peu gros sur la patate. Maman conduira Frédérique à Embrun par le train.

C’est ma première journée de classe. J’apprends qu’au dernier moment ils ont changé leurs plans et qu’ils sont tombés avec la voiture dans un ravin. Maman vient me voir deux jours plus tard. Jean est resté là-bas après deux interventions chirurgicales, mon petit frère a le bras dans le plâtre. Je trouve que ça lui va bien, d’ailleurs. Bon… je peux en rire, ce n’est pas trop grave. J’ai eu un peu peur rétrospectivement en apprenant la nouvelle mais je constate qu’ils s’en sortent bien, c’est l’essentiel. Heureusement que maman ignore que je suis sorti avec la voiture, conduisant sans permis. Le problème, c’est qu’en l’apprenant, plus tard, elle ne partira plus sans emporter les clés… Dommage. C’était sympa ces petites virées.

 

I

L est prévu que nous déménagions en avril 1983 dans une maison neuve, à quelques kilomètres. Une maison qui sera rien qu’à nous ! La construction a commencé. Maman bondit de joie à cette idée. C’est super.

Après une semaine au lycée, je suis pensionnaire. Séparé de Patricia, je ne veux pas y retourner. Trop dur.

Je n’ai pas classe le lundi, nous en profitons pour faire un marché avec maman : je trouve une place d’apprenti dans la journée ou je repars. La chance est avec moi (et puis je suis très motivé…) puisque je reviens avec un contrat de deux ans dans un garage. Exactement ce que je voulais faire.

Jean nous rejoint 15 jours après l’accident. En fait il est directement transféré à l’hôpital, ensuite il part à Colmar en maison de rééducation. Il ne peut plus se servir de son bras et maman se sent responsable, comme d’habitude, au prétexte que c’est elle qui conduisait au moment de l’accident. C’est lui qui lui a imposé la voiture alors qu’elle devait y aller en train, mais, bon… il faut toujours qu’elle porte la misère du monde sur ses épaules. Sacrée maman !

Elle libère l’appartement de Jean, rapporte ses affaires à la maison. Frédérique nous rejoint pour les vacances et nous explique que comme elle s’ennuie trop, seule là-bas, elle ne repart pas. Et allez donc, encore un problème à gérer pour notre maman préférée…

Jean profite de son arrêt de travail et de sa rééducation pour suivre une nouvelle cure de désintoxication.

En avril, nous aménageons dans la nouvelle maison. Elle est jolie et c’est à nous. Au mois de juillet, malheureusement, pépé décède. Je suis très peiné, il a été un vrai grand-père plein de gentillesse, pour nous.

Je continue mon contrat d’apprentissage et ça marche bien. Jean, après plusieurs visites des inspecteurs et médecins de l’assurance, gagne un vrai « jackpot ». A l’insu de maman il a demandé un logement social et part dès qu’il  l’obtient.

Pendant l’été nous avons rompu, Patricia et moi. Nous avons sans doute besoin de ça pour mesurer à quel point nous nous aimons. Elle me manque trop. Après quelques mois de désarroi de part et d’autre, nous recollons les morceaux, plus déterminés que jamais à gagner notre indépendance et nous installer dans notre nid à nous.

Nous vivons seuls avec maman et voyons Jean de temps en temps. En mars avril, Patricia craint d’être enceinte, alors je cherche du travail, un emploi mieux rémunéré que mon apprentissage actuel. Ce n’est pas du goût de maman qui aspire à un peu de stabilité, pour elle comme pour nous, et me fait remarquer que nous ne sommes qu’à 3 mois du CAP. Je la rassure : je pourrai le passer en candidat libre.

Je cherche un appartement et, progressivement, je l’aménage. Je suis trop occupé par mes amours et ma liberté pour me rendre compte que seule, maman a du mal à gérer les dépenses de la maison. En prenant le large, cela a pour conséquence de faire diminuer les allocations familiales de moitié. Et comme je travaille mon père cesse de verser une pension alimentaire. Maman ne peut donc garder la maison qu’elle décide de mettre en vente.

Nous songeons de plus en plus au mariage et l’évoquons régulièrement. C’est difficile à accepter, pour une mère qui me voit toujours comme son enfant, parfois même son bébé. Je crois qu’elle aurait aimé me garder le plus longtemps possible près d’elle, et quand on connaît son passé, ça se comprend. Je le conçois, d’ailleurs, seulement moi je suis grand, je veux vivre ma vie d’adulte, ma vie de couple.

Elle demande sa mutation pour se rapprocher de mémé qui ne va pas très fort depuis le décès de pépé. Elle part à Forges les eaux avec mon frère et ma sœur, tandis que nous restons à Saint-Dizier, chez nous.

Nous nous marions en juin. Toute la famille est réunie en cet honneur. Il fait beau, nous sommes heureux et prenons notre envol pour vivre pleinement notre vie, à notre tour.

La suite, imprévisible, irréversible… vous la connaissez.

 



 

 

 

Postface

 

 

 

 

 

C

E récit, Dominique, je l’ai rédigé en ton nom pour que vive ta mémoire au travers de ton fils et des générations qui le suivent et le suivront.

 

Je veux que tu restes présent dans leur vie comme tu es présent dans mon cœur. Un peu de toi est là à jamais, dans ces pages que j’ai voulues sensibles et drôles, car si un drame a prématurément interrompu ta jeune existence, tu n’étais aucunement triste, et je voulais que ce récit soit le plus possible fidèle à ton image.

 

Ta vie d’homme, Anthony la connaît au travers des récits de sa maman, comme il sait au fond de son cœur combien tu aurais aimé l’accompagner tout au long de sa vie, et combien tu l’aurais aimé. D’ailleurs, tu aimais déjà cet enfant du bonheur qui allait naître. Aujourd’hui, tu serais fier de lui…

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conception & impression :

Editions Scripta – Resmarec – 22170 Lanrodec

Numéro imprimeur : 099 ©

 

Achevé d’imprimé : le 15 septembre 2000

ISBN : 2-910870-51-0

Dépôt légal : 3e trimestre 2000