Jean-Louis VASTEL

 

 

Petit fauteuil,

mais grand amour

 

 

 

 

 

 
Enfance

 

 

Je suis né dans un petit village de la Manche, Chanteloup, le 1er avril 1951 ; le jour des fameuses plaisanteries, les « poissons d’avril ». Mais un enfant n’est certes pas une plaisanterie. En revanche, ce fut une surprise pour ma mère puisque je suis venu au monde prématurément.

Mes parents ont d’ailleurs été très inquiets, d’autant que, dès les premiers jours suivant ma naissance, j’ai développé une méningite. Il a fallu m’hospitaliser.

Ma tante Antoinette a imploré la Sainte-Vierge afin qu’elle vienne à mon secours. Je m’en suis sorti, et je doute fort qu’il faille établir une corrélation entre ces deux faits… toutefois, cela me valut, jusqu’à mon entrée en sixième, de ne porter exclusivement que des habits bleus et blancs. Ces couleurs indiquaient que j’étais voué à la Sainte-Vierge, en remerciement. C’était une tradition bien établie, à l’époque.

Mon père, Louis Vastel, était menuisier dans ce village de 200 âmes blotti à quelques jets de pierre d’un château-fort du 11ème siècle. Son épouse, Bernadette, ne travaillait pas, s’occupant de la maison et de ses deux enfants : ma sœur cadette, Agnès, et moi-même.

Pour le mariage de mes parents, mon grand-père maternel leur avait offert une maison mais quelques semaines avant leur union, mon père, au fort caractère, avait eu une altercation avec son patron, perdant ainsi son travail. C'était la période des moissons et pour gagner un peu d'argent, il proposait ses services de « botteleur » aux agriculteurs, on appelait ça « botteler à la loue ». Mais ce travail était peu payé, les finances étaient au plus bas.

Quelques années plus tard, mes parents m'ont raconté que les jours suivant leur mariage, parfois, quand l’argent manquait, ils étaient obligés de ramasser les œufs dans le poulailler afin de préparer une omelette pour le déjeuner.

Ensuite, mon père s'est installé à son compte mais là encore, ce n'était que des petits boulots, comme raboter des portes ou changer des carreaux. J'ai gardé ce souvenir de 1958 d'être assis sur la caisse à outils de mon père placée dans une petite remorque tirée par sa Mobylette.

Un jour, nous sommes allés chez Mme Paris, la seule personne du village à posséder un téléviseur. A cette époque on disait plutôt « une télévision ». C'était un jeudi après-midi, jour de congé hebdomadaire ; il y avait à la télévision une émission pour les enfants : « Les jeux du jeudi », présentée par Jean Nohain. Je suis resté émerveillé devant ce spectacle de clowns,  jongleurs ou autres marionnettes.

L'année suivante, un propriétaire aisé a proposé à mon père de lui prêter de l'argent afin de construire son atelier et s'installer pour pouvoir confectionner ses propres meubles, portes ou fenêtres.

- Vous me rembourserez quand vous pourrez, lui dit M. P., qui était propriétaire de plusieurs fermes et immeubles.

À cette époque on faisait confiance, il n'y a eu aucun acte signé entre les deux protagonistes !

M. P., toujours très élégant, accompagné de son épouse, arrêtait souvent sa belle DS devant la maison de mes parents. C'était pour mon père le signe de futures commandes en perspective.

Au fil des années, mon père a remboursé sa dette, à tel point qu'en 1963, nous avons été la deuxième famille du village à posséder « une télévision ». Mais pour mon père c'était un signe extérieur de richesse, il ne voulait pas que tout le village le sache, alors au lieu de placer l'antenne sur le toit, il l'a fait poser dans le grenier.

Chaque mercredi du mois était diffusée une émission de cirque présenté par Roger Lanzac. Le samedi, c'était les combats de catch commentés par Roger Couderc. Ces soirées-là étaient  l'occasion de se retrouver en famille avec mon oncle, ma tante et mes cousins.

Tout petit, déjà, j’étais un rêveur invétéré, plus accaparé par mes songes que concentré sur les cours magistraux qui m’ennuyaient profondément. Non pas que mes possibilités intellectuelles aient trouvé là leurs limites, seulement voir la vie suivre son cours au rythme des saisons dehors, alors que j’étais assis dedans, provoquait en moi un ennui et une certaine frustration. Alors je rêvassais, je pensais à ce que j’allais faire en rentrant, à mes jeux, à mes copains, aux membres de ma famille…

 

Mes grands-parents paternels ont eu cinq enfants,  trois garçons et deux filles.

Ma grand-mère Lucie, garde-barrière, est née en 1890, quatre ans avant mon grand-père Louis, cheminot, qui était aussi mon parrain. Atteint d’un cancer du larynx, il est malheureusement décédé lorsque j’avais 4 mois.

Mon  père, le numéro 4 de la famille, a vu le jour dans la maisonnette du passage à niveau portant le joli nom de « La Violette » tenu par ma grand grand-mère. Chaque mois, elle m’apportait le journal « La vie du rail ». J’étais fasciné par les photos des belles locomotives.

Bonne vivante, aimant la bonne chère, elle n’oubliait jamais de rajouter son arôme Patrel dans la soupe, ni sa rincette de kirsch dans son café. Elle était très croyante, la grotte de Lourdes n’avait aucun secret pour elle. Voyageant gratuitement, elle partait souvent en pèlerinage, nous rapportant une médaille ou une Sainte-Vierge remplie d’eau bénite.

Malgré son embonpoint elle se déplaçait toujours sur son solex quelques années avant sa mort (93 ans). 

Mon grand-père maternel, Henri Chausse, né en 1892, était agriculteur. Il avait donc 22 ans quand débuta la première guerre mondiale, mais il fut réformé : un accident, durant sa jeunesse, l’avait rendu infirme d’une jambe. 

Je garde encore le souvenir précis de sa grosse moustache caressant ma joue lorsqu’il m’embrassait… Il aimait me parler des bons moments du temps passé, débutant toujours ses phrases par « dans le temps ». Mais toutes ces années de guerres, de dur labeur aux travaux de la terre, l'avaient aussi beaucoup marqué et éprouvé. Son plus mauvais souvenir restait cependant d’avoir assisté à une exécution, en public, celle de deux hommes guillotinés devant le palais de justice de Coutances.

- C’était effroyable, me disait-il, même le pire des meurtriers ne mérite pas tel châtiment.

Lui qui avait un caractère très entier et se déclarait jusqu’alors favorable à la peine de mort… fallait-il qu’il ait été choqué par cette exécution pour changer ainsi d’opinion !

Il a toujours refusé le modernisme. Jusqu’à sa mort, en 1979, il n’a jamais voulu utiliser ni radio, ni poste de télévision, se contentant de son journal départemental. Les aiguilles de son horloge réglées sur les rayons du soleil, il était toujours en décalage avec l’heure légale. Quand il lui arrivait de nous demander l’heure, après avoir écouté notre réponse, il ajoutait :

-        A ton heure ou à la mienne ?

C’était original, certes, toutefois ces vieilles manies s’avéraient parfois agaçantes. Pour le repas dominical, la famille réunie au grand complet attendait tout le temps mon grand-père. Ceci avait pour don d’agacer mon oncle Victor, perpétuel affamé, habitué à manger à heures régulières.

Lors d’un dîner, son estomac criant famine, mon oncle décida d’attaquer le potage malgré l’absence du patriarche. Rentré quelques minutes plus tard, mon grand-père, l’apercevant, tira un grand coup sur la nappe, renversant soupière, assiettes, verres et autres couverts.

-        Je suis chez moi, ici, a-t-il crié, furieux. C’est moi qui commande, on ne commence pas le repas sans ma présence, c’est compris ?

Il avait manifestement abusé de cidre, comme cela lui arrivait assez régulièrement ; mais je ne l’avais jamais vu autant en colère.

Certains soirs, quand il était saoul, tout en trayant ses vaches dans l’étable, il parlait souvent seul, le verbe haut. Il en voulait à la terre entière. J’allais souvent l’épier, riant de ses monologues.

Ma grand-mère, elle, parlait peu, toutes ces années passées prés d’un mari souvent ivre l’avaient rendue acariâtre. Pour éviter de le voir rentrer éméché le soir, elle se couchait tôt. Il devait y avoir des lustres qu’ils faisaient chambre à part.

En 1966, je dormais chez mes grands-parents afin qu’ils se sentent plus rassurés. Je devais traverser leurs chambres pour accéder à la mienne. Un matin, alors que je dormais profondément, c’est par des cris et des pleurs que j’ai été réveillé : ma grand-mère était décédée durant la nuit.

Je n’avais jamais vu de mort avant cette date, mais je garde encore en mémoire l’étrange sensation d’embrasser ce visage glacial.

Les jours suivants, je suis allé prier dans l’église juste en face, pour ma pauvre grand-mère dont la vie n’avait pas dû être facile tous les jours…

 

*****

 

Entre janvier et mars, saison propice au travail de la viande, l’évènement important, pour les familles rurales, consistait à tuer le cochon. Les voisins, souvent, s’entraidaient.

On immobilisait l’animal, puis mon grand-père plantait son grand couteau dans la gorge de la pauvre bête. On avait au préalable placé un récipient afin de récupérer le sang pour la fabrication du boudin.

Le cochon mort, exsangue, on brûlait ses poils avec de la paille enflammée avant de le pendre par les pattes arrières. L’étape suivante consistait à ouvrir la bête, retirer les boyaux, les abats.

Les femmes coupaient de petits morceaux de gras du porc, les mélangeant au sang, sans oublier de remuer en permanence pour éviter la coagulation. Pendant ce temps-là, les hommes se dirigeaient vers la rivière pour y laver les boyaux à grande eau.

Ces différentes tâches accomplies, la fabrication du boudin pouvait commencer.

Les boyaux, remplis de cette mixture concoctée par les femmes, étaient ficelés à leur extrémité puis plongés dans un grand récipient rempli d’eau chaude. Pendant la cuisson, on piquait les boudins pour éviter qu’ils n’éclatent. Le porc était ensuite débité, les morceaux salés, empilés puis conservés dans de grandes jarres en terre ou bien encore fumés dans la cheminée.

Tuer le cochon était aussi le moment des plaisanteries car cela représentait l’abondance, la joie, le bien-manger. Vers l’âge de douze ans, parti chez le voisin  voir débiter son cochon, je l’ai entendu me demander :

-        As-tu ton couteau ?

Comme beaucoup d’enfants de mon âge issus de familles rurales, je possédais un petit Opinel que mon père m’avait offert.

-        Oui ! Pour quoi faire ? ai-je répondu.

-        Pour couper la queue du cochon, pardi !

Je lui ai tendu mon couteau en toute confiance, et c’est avec une réelle stupeur que je l’ai vu introduire l’objet… dans le cul de l’animal. Je n’ai pas beaucoup apprécié cette plaisanterie… ni demandé à récupérer mon couteau.

En juin, période de fenaison, la bonne odeur des foins était synonyme de vacances, la famille était de nouveau mobilisée sur l’exploitation. Ma tante Nénette, mon oncle Victor et mes parents aidaient mon grand-père à la « corvée de foin ».

Le soleil ayant dardé ses rayons sur les herbes coupées, ma tante et ma mère préparaient des meules de foin appelées « veillottes ». Ce travail effectué, mon père et mon oncle bottelaient chacun leur tas de foin à la main. D’un seul coup d’œil, on pouvait reconnaître les bottes fabriquées par mon père de celles faites par mon oncle : elles étaient proportionnelles à leurs morphologies. Mon oncle était grand et costaud, mon père beaucoup plus frêle.

Après une légère pose, le travail reprenait.

Grimpé dans la charrette tirée par « Pompon », mon grand-père réceptionnait les bottes de foin perchées aux bouts des fourches. J'étais content quand on me demandait de mener le cheval de tas en tas, jusqu’à ce que la carriole soit pleine. Plusieurs allers-retours vers les greniers suivaient. Le fourrage y était entassé, précieux aliment d'hiver pour le bétail.

A l’automne, la vie de la ferme étant rythmée par les saisons, toute la famille ramassait les pommes dans les vergers de mon grand-père. Nous portions de gros paniers en osier que nous allions vider dans le tombereau tiré par « Pompon », lorsqu’ils étaient bien remplis.

Ces pommes étaient ensuite déversées dans un énorme pressoir surmonté d’une grosse vis sans fin actionnée par un cheval tournant en permanence autour de la cuve. J’aimais le bruit de ces pommes qui craquaient, écrasées par la roue de bois, et cette fragrance douceâtre du jus de pomme frais qui se dégageait dans l’atmosphère en bouffées acidulées. Nous trempions parfois les doigts dans le jus qui coulait puis les portions à notre bouche pour goûter cette mixture brute…

Outre la ferme de mes grands-parents, le château de mon village restera un des endroits privilégiés de mon enfance. Une fois par semaine, je me rendais chez le châtelain,  Monsieur de Witasse Thézy, également maire de la commune, pour y acheter du beurre fabriqué par ses fermiers. Après avoir poussé la lourde grille, je pouvais pénétrer à l’intérieur de la forteresse et contempler les lieux.

Sur les murs extérieurs, j’admirais les sculptures d'animaux, de fleurs, de monstres. A l'intérieur, dans la pièce principale, je pouvais distinguer une énorme cheminée, capable de contenir un bœuf entier !

Ce château était entouré de douves poissonneuses. Mon père étant conseiller municipal et aussi menuisier attitré du châtelain, je bénéficiais d'un droit de pêche tacite. J'attrapais souvent des carpes où des tanches que j'offrais ensuite à mon grand-père.

Le château était desservi par quatre grandes allées de hêtres majestueux. Le jeudi ou pendant les vacances, avec mon cousin Jacques et quelques copains, nous utilisions ces espaces pour organiser nos « minis jeux olympiques ». Jeter le plus loin possible un gros caillou (notre poids), courir le 200 ou le 400 mètres en chronométrant, faisaient partie des épreuves principales. Pour le saut en hauteur, nous avions découpé en rondelles de vieilles chambres à air de vélos attachées ensemble et tendues entre 2 piquets.

Jacques et moi adorions le sport. Par la suite, au collège, je me suis intéressé au football.

Le week-end, Jacques et moi étions toujours fourrés ensemble, comme larrons en foire. Lui  jouait au football de son coté, puisque nous n'étions pas scolarisés dans le même établissement. De ce fait, d'ailleurs, on ne se voyait qu'un week-end sur deux, l'autre week-end je ne rentrais pas chez mes parents.

J’ai beaucoup rêvé, à cette période… avant ou après aussi ; comme aujourd’hui, d’ailleurs !

Cherbourg disposait d’une grande équipe et je jouais parfois comme gardien de but en lever de rideau, avec l’équipe cadets. Un jeudi, nous nous sommes entraînés sur le stade de l’équipe professionnelle et leur entraîneur est venu me trouver :

-        Dis-moi, ça te plairait de devenir professionnel ?

-        Oh oui ! (Doux euphémisme !)

Il ignorait à quel point j’étais passionné. C’est pratiquement par le football que j’ai appris la géographie, tellement j’étais attentif au programme des rencontres. Lorsque Ajaccio est venu jouer contre Cherbourg, cela a ravivé mes rêveries : ils avaient parcouru 1000 kilomètres pour jouer ici ! Moi, je n’avais pas circulé à plus de 100 kilomètres de chez moi, alors forcément, cela m’impressionnait. Je me souviens aussi d’un contraste saisissant : nous étions au début de l’été, les jambes des Cherbourgeois étaient toutes blanches, par opposition à celles des joueurs corses, bronzées. C’était drôle.

Plus tard, Jacques et moi avons joué au football dans la même équipe. Puis nous avons eu 17-18 ans, l’âge des premières sorties, des premiers flirts.

 

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