Andrée OUGEN MIRANDA

 

 

De la source … au confluent

 

 

 

Chapitre 1

 

L’étrange rêve

 

 

Maître absolu, l’océan s’étale dans cet estuaire qu’il creuse depuis des millénaires. De courtes vagues semblent jouer à saute-mouton et déferlent ainsi jusqu’à la grève. Là, elles roulent sur elles-mêmes laissant un feston d’écume sur le rivage, puis elles retournent à la mer, emportant dans les flots une parcelle de ce continent qu’elles grignotent. Et ceci inlassablement… Le mouvement s’accélère…, l’océan monte, c’est l’heure du flux. Déjà le clapotis s’amplifie comme si l’immensité s’essoufflait…Sur la ligne d’horizon une fumée trahit le passage d’un cargo. Quelques voiliers papillonnent. Tout semble calme et serein…

ET POURTANT…

La baie est aussi embouchure, et le fleuve qui va s’y jeter est glacé de terreur.

Je le sais car ce fleuve c’est MOI !

OUI !  MOI ! !

Chacune des gouttes d’eau qui me compose hurle son effroi. C’est le refus épouvanté de se laisser aspirer par l’abominable bouche qui attend. Des clameurs de désespoir s’entremêlent, s’entrechoquent :

-          Stop ! Faut pas y aller !

-          Faut s’arrêter de couler ! STOP !

-          S’arrêter à tout prix ! Il le faut !

-          Nous sommes perdues ! J’ai peur !

-          Nous allons changer d’identité !

-          Non pas ça ! Pitié pas ça !

-          Non, c’est trop injuste ! Etre absorbées par cet inconnu ! NON !

-          Ralentir ! Il faut au moins RALENTIR !

-          C’est ça, gagner du temps !

-          S’étaler ! S’infiltrer ! STAGNER ! 

-          Trouver des fissures ! VITE ! NE PLUS COULER ! 

-          Ah, si on pouvait remonter vers l’amont !

-          L’Amont ! Oh oui, vers la source !

-          Retrouver la source ! LA SOURCE ! 

-          Vers notre montagne … Vers l’amont ! VERS NOTRE SOURCE ! 

 

Tous ces cris autour de moi sont mes cris, sont MON CRI ! 

En effet j’ai l’étrange sensation d’avoir mille yeux, mille voix, mille oreilles. Je ne suis plus une ; je me sens faite de mille cellules qui vivent la même frayeur, la même panique. C’est l’affolement dans tout son paroxysme. Je sais que ma fin est inexorable. Portée par la brise, d’autres voix plus lointaines préviennent :

 

-                     Mais enfin tu le savais ! Depuis ta naissance, depuis ta source tu as couru vers cette embouchure, vers cet océan qui va te recevoir ! Tu as toi-même choisi ton parcours ! C’est toi seul qui a creusé ton lit et tracé ton chemin ! Cette rencontre c’est ton but final. Tu étais même fier de grossir tes eaux pour en faire don à cet Océan  bleu comme un ciel immense ! Tu parlais de sérénité, de mystère, de profondeur ! Il te fascinait … TE FASCINAIT…

 

Cependant les hurlements de cette entité multiple que je suis devenue reprennent de plus belle :

-          OUI, mais pas tout de suite ! Pas si vite !

-          Pas déjà ! Encore un peu de temps !

-          Il faut ralentir ! Creuser des rigoles !

-          Ou trouver des fossés, n’importe quoi ! ECHAPPER !

-          Déborder même ; tant pis ! Mais pas le néant ! Pas encore ! PITIE ! 

-          Préserver notre identité coûte que coûte !

-          Surtout ne pas la perdre, ne pas nous perdre !

-          LA SOURCE !  VERS L’AMONT, VERS LA SOURCE ! ! !

 

Mais le fleuve coule toujours. Rien ne l’arrête. Rien n’arrête le destin. C’est la fin. Déjà l’OCEAN engloutit le fleuve qui agonise. Je me sens partir. Voici mon tour … Je vais être diluée.

JE VAIS PERDRE MON IDENTITE ! 

Je crie encore

-    LA SOURCE ! 

C’est effroyable. Mon hurlement m’étouffe car il est muet. L’angoisse m’étreint. Je me noie. Je suffoque. Je ne trouve plus d’air. Dans un farouche et ultime effort je me redresse et, trempée de sueur je me réveille !

Tout cela n’était qu’un rêve... Ce rêve me laisse songeuse, perplexe, un peu inquiète aussi. Quelle en est la signification ? La vision de cet océan et de ce fleuve hante souvent mes pensées. Je n’ai pas totalement éliminé l’angoisse éprouvée durant le rêve… Mais il a fait naître en moi quelques réflexions.

On le sait toute vie est telle un fleuve. Elle a une source qui, comme pour lui, selon son lieu, son milieu, son époque, déterminera son destin. Puis elle grandit et s’enrichit des apports qu’elle reçoit au fil des ans. Elle a ses méandres et ses lignes droites, ses passages dans les terres fertiles et fleuries, ses traversées dans les zones arides, dans les garrigues désertées. Un jour enfin c’est l’arrivée à l’embouchure. C’est la fin du parcours !

Bien sûr d’autres eaux naissent, et vont à leur tour vers leur finalité. Ainsi se font le monde et l’humanité. Le fleuve sait sa source, il ne sait pas où l’attend l’Océan. Nous non plus ! Nous ne savons pas où nous guette notre mort… mais nous pouvons, au moins par le souvenir remonter jusqu’à notre source.

 

Aujourd’hui je vais retrouver la MIENNE !