De la source …
au confluent
Maître absolu,
l’océan s’étale dans cet estuaire qu’il creuse depuis des millénaires. De
courtes vagues semblent jouer à saute-mouton et déferlent ainsi jusqu’à la
grève. Là, elles roulent sur elles-mêmes laissant un feston d’écume sur le rivage,
puis elles retournent à la mer, emportant dans les flots une parcelle de ce
continent qu’elles grignotent. Et ceci inlassablement… Le mouvement
s’accélère…, l’océan monte, c’est l’heure du flux. Déjà le clapotis s’amplifie
comme si l’immensité s’essoufflait…Sur la ligne d’horizon une fumée trahit le
passage d’un cargo. Quelques voiliers papillonnent. Tout semble calme et
serein…
ET POURTANT…
La baie est
aussi embouchure, et le fleuve qui va s’y jeter est glacé de terreur.
Je le sais car
ce fleuve c’est MOI !
OUI ! MOI ! !
Chacune des
gouttes d’eau qui me compose hurle son effroi. C’est le refus épouvanté de se
laisser aspirer par l’abominable bouche qui attend. Des clameurs de désespoir
s’entremêlent, s’entrechoquent :
-
Stop ! Faut
pas y aller !
-
Faut s’arrêter de couler !
STOP !
-
S’arrêter à tout prix ! Il
le faut !
-
Nous sommes perdues ! J’ai
peur !
-
Nous allons changer
d’identité !
-
Non pas ça ! Pitié pas
ça !
-
Non, c’est trop injuste ! Etre absorbées par cet inconnu ! NON !
-
Ralentir ! Il faut au moins
RALENTIR !
-
C’est ça, gagner du temps !
-
S’étaler !
S’infiltrer ! STAGNER !
-
Trouver des fissures !
VITE ! NE PLUS COULER !
-
Ah, si on pouvait remonter vers
l’amont !
-
L’Amont ! Oh oui, vers la
source !
-
Retrouver la source ! LA
SOURCE !
-
Vers notre montagne … Vers
l’amont ! VERS NOTRE SOURCE !
Tous ces cris
autour de moi sont mes cris, sont MON CRI !
En effet j’ai
l’étrange sensation d’avoir mille yeux, mille voix, mille oreilles. Je ne suis
plus une ; je me sens faite de mille cellules qui vivent la même frayeur,
la même panique. C’est l’affolement dans tout son paroxysme. Je sais que ma fin
est inexorable. Portée par la brise, d’autres voix plus lointaines
préviennent :
-
Mais
enfin tu le savais ! Depuis ta naissance, depuis ta source tu as couru
vers cette embouchure, vers cet océan qui va te recevoir ! Tu as toi-même
choisi ton parcours ! C’est toi seul qui a creusé
ton lit et tracé ton chemin ! Cette rencontre c’est ton but final. Tu
étais même fier de grossir tes eaux pour en faire don à cet Océan bleu comme un ciel immense ! Tu parlais
de sérénité, de mystère, de profondeur ! Il te fascinait … TE FASCINAIT…
Cependant les
hurlements de cette entité multiple que je suis devenue reprennent de plus
belle :
-
OUI, mais pas tout de
suite ! Pas si vite !
-
Pas déjà ! Encore un peu de
temps !
-
Il faut ralentir ! Creuser
des rigoles !
-
Ou trouver des fossés, n’importe
quoi ! ECHAPPER !
-
Déborder même ; tant
pis ! Mais pas le néant ! Pas encore ! PITIE !
-
Préserver notre identité coûte
que coûte !
-
Surtout ne pas la perdre, ne pas
nous perdre !
-
LA SOURCE ! VERS L’AMONT, VERS LA
SOURCE ! ! !
Mais le fleuve
coule toujours. Rien ne l’arrête. Rien n’arrête le destin. C’est la fin. Déjà
l’OCEAN engloutit le fleuve qui agonise. Je me sens partir. Voici mon tour … Je
vais être diluée.
JE VAIS PERDRE
MON IDENTITE !
Je crie encore
- LA SOURCE !
C’est
effroyable. Mon hurlement m’étouffe car il est muet. L’angoisse m’étreint. Je
me noie. Je suffoque. Je ne trouve plus d’air. Dans un farouche et ultime
effort je me redresse et, trempée de sueur je me réveille !
Tout cela n’était
qu’un rêve... Ce rêve me laisse songeuse, perplexe, un peu inquiète aussi.
Quelle en est la signification ? La vision de cet océan et de ce fleuve
hante souvent mes pensées. Je n’ai pas totalement éliminé l’angoisse éprouvée
durant le rêve… Mais il a fait naître en moi quelques réflexions.
On le sait
toute vie est telle un fleuve. Elle a une source qui, comme pour lui, selon son
lieu, son milieu, son époque, déterminera son destin. Puis elle grandit et
s’enrichit des apports qu’elle reçoit au fil des ans. Elle a ses méandres et
ses lignes droites, ses passages dans les terres fertiles et fleuries, ses
traversées dans les zones arides, dans les garrigues désertées. Un jour enfin
c’est l’arrivée à l’embouchure. C’est la fin du parcours !
Bien sûr
d’autres eaux naissent, et vont à leur tour vers leur finalité. Ainsi se font
le monde et l’humanité. Le fleuve sait sa source, il ne sait pas où l’attend
l’Océan. Nous non plus ! Nous ne savons pas où nous guette notre mort… mais
nous pouvons, au moins par le souvenir remonter jusqu’à notre source.
Aujourd’hui je
vais retrouver la MIENNE !