LA BIBLIOTHEQUE

AUX REVES

 

 

Jil CASTANET

 

 

 

 

CHAPITRE  I

 

Le Professeur

GENIUS

 

 

Le Professeur GENIUS était, comme il se plaisait à se définir lui-même, un Professeur du Merveilleux, de l’Imaginaire et de l’Extra ordinaire. Dés qu’il le pouvait, il faisait digression, dans son cours de Français, et il transportait ses élèves vers l’irréel, le magique et l’incroyable. Surpris, au prime abord, par la tournure que pouvait prendre une leçon sur le CANDIDE de VOLTAIRE, ou une étude sur la poésie de RIMBAUD, ces Collégiens s’étaient habitués aux frasques de ce Professeur, pas tout à fait comme les autres.  Mieux même, ils attendaient le moment où il les conduirait sur la Planète des Rêves ou sur l’Etoile du Tout Permis. GENIUS n’avait qu’un seul mot à la bouche, pour convaincre ses jeunes cancres, « lire » ! Ces derniers le savaient si bien, qu’avant même qu’il eut fini sa phrase, ils entonnaient en choeur et d’une même voix « lire » ! « Oui », disait-il, « il faut lire pour apprendre, mais aussi et surtout, pour imaginer, pour s’évader, pour se divertir, et pour voyager ». Face à l’incrédulité de ces têtes blondes et bouclées, il avait installé, au fond de sa classe, une armoire fermant à clé, une sorte de bibliothèque pour paresseux de la lecture. Chaque semaine, il invitait ses élèves à choisir un livre et à en parler la semaine suivante, en le restituant. Il n’attendait pas de ces petits galopins une lecture complète, mais du moins un début de lecture. Pour attirer leur curiosité, et pour faciliter cette entreprise, pour le moins audacieuse, il n’avait choisi que des livres d’aventure de la collection VERTE, ne dépassant pas les cent vingt pages. Les débuts avaient été, comme prévu, assez difficiles, chacune et chacun trouvant toujours une bonne excuse pour  ne pas ouvrir l’ouvrage ainsi emprunté. « Je n’avais pas fini mes devoirs, Monsieur ». « J’ai oublié mon livre en classe, Monsieur ». « Je n’ai rien compris à l’histoire, Monsieur ». Pour donner l’exemple, chaque semaine, le Professeur GENIUS sortait un livre de la fameuse bibliothèque et le lisait à voix haute, pendant toute une heure de cours. Gagnant une heure de leçon, et se contentant d’écouter, les jeunes garçons et filles de la classe s’étaient prêtés au jeu. Il leur arrivait même, la semaine suivante, de réclamer la suite du livre précédent, plutôt que de subir la lecture d’un livre nouveau. Le Professeur GENIUS avait prévenu « il y aura une interrogation écrite sur l’histoire racontée la semaine précédente ».

 

« Il pourra s’agir de répondre à des questions portant sur l’histoire elle même ». « Il pourra s’agir, également, d’imaginer une suite à cette histoire ». Chaque fois qu’un enfant était invité à parler du dernier livre qu’il avait lu, le Professeur en profitait pour demander l’aide de tous les autres anciens lecteurs de ce même livre.  Ainsi, chacun se sentait moins seul, face à cette épreuve peu commune. Le Professeur GENIUS avait, tout d’abord, rapporté des livres de son domicile, des livres qui lui appartenaient. Puis, il avait écumé les vides greniers, les brocantes, et autres foires aux livres, pour y découvrir des livres rares, des livres aux histoires plus fantastiques les unes que les autres. Après avoir méticuleusement nettoyé, dépoussiéré et inventorié ses acquisitions, il les avait faites découvrir à ses élèves. Riche d’une centaine d’ouvrages, à présent, sa bibliothèque augurait bien. Par curiosité, ses collègues Professeurs étaient venus voir ce meuble, fait de bois très ancien, sentant la cire, et laissant apparaître, ici ou là, quelques traces d’attaques, venues d’insectes se nourrissant de bois. A vrai dire, ils ne croyaient pas beaucoup au succès de cette entreprise. Certes, ils la jugeaient partir d’un bon sentiment, mais ils doutaient qu’elle suffit à réellement donner l’envie de lire, à des élèves plus disposés à voir un bon film d’aventure au Cinéma du coin.  Très méthodique, GENIUS notait scrupuleusement les titres des livres empruntés, tenait des statistiques pour mieux connaître les goûts et  les choix de ses petits protégés. Il avait pris soin de recouvrir, à son domicile, tous les livres de sa bibliothèque, au moyen d’un papier transparent. Ce professeur, amoureux des livres autant que des enfants auxquels il enseignait, depuis maintenant prés de trente cinq ans, se savait proche de la retraite. Mais, ne recevant pas de courrier dans ce sens, en provenance de la lointaine Académie, et ne voyant pas le sujet abordé par la Direction de l’établissement scolaire, il finissait par se persuader qu’on l’avait oublié. Cet oubli apparent lui convenait à merveille, car il se disait en lui-même « qu’il avait beaucoup, encore, à apprendre à ses potaches ».  Pourtant, la missive arriva, le jour où il s’y attendait le moins, le jour où il venait de constater, enfin, que sa bibliothèque fonctionnait, et qu’il n’avait plus besoin de « batailler », pendant des minutes et des minutes, afin que chacun se servît en livre.  Il ne put  empêcher une larme de glisser le long de ses verres épais, et ce jour là, il renonça à sa lecture hebdomadaire.