Justine

I

l est huit heures du matin et cela fait déjà une semaine que je suis hospitalisée avec ma jambe droite dans le plâtre. Et lors de la visite quotidienne du médecin, celui-ci me confirme que je vais devoir le supporter les deux prochaines semaines. Chose qui ne m'arrange pas, car il fait très chaud. Je transpire dans mon plâtre, je me sens nerveuse, ce qui n’est pas fait pour arranger mon moral. Il fait chaud, très chaud, mais pour la saison, cette chaleur est normale puisqu'on est en plein mois de juillet.

Insupportable de supporter ce soleil qui éblouit ma fenêtre, ma chambre, c'est une première classe, avec les avantages que cela comporte. Tel, d’avoir la télévision pour moi ou encore, comme de pouvoir circuler en robe de chambre sans peur d'être vue.

Mais le temps me paraît long, je feuillette des ouvrages et regarde la télé à longueur de journée. Je ne suis pas dans mon assiette, ces journées ne semblent pas en finir, mais comme aujourd'hui c'est le jour des visites, mon moral reprend le dessus car ma famille vient me dire bonjour ! Heureusement qu'ils sont là ! J'ai bien du mal parfois à remettre mes enfants sur les rails, mais que ferais-je sans eux ? Mes enfants sont le rayon de soleil de ma vie. Je suis bien contente d'être leur mère ! Parfois je leur dis qu'ils sont le soleil de ma vie !

Bon, ce n'est pas tout, il faut que je me concentre, je dois me faire un shampoing, il faut que je sois présentable ! Tiens, on frappe à la porte, cela doit être les stagiaires qui m’apportent le café.

Je prends la parole et leur dis :

      Vous êtes tôt ce matin ! J’imagine que vous avez déjà fait le tour des chambres avant de venir chez moi et que le café n’est plus que tiède ?

Mais elles me répondent :

      Nous venons chez vous en premier ce matin ! Et puis le café est ultra chaud.

Je goûte le café et leur dis :

      Quant au goût, celui-ci ressemble plus à du jus de chaussettes qu’autre chose. Et puis, j’en ai marre, il faut que je l’avoue ! Tout me pèse lourd ce matin, je suis de mauvaise humeur, rien ne va ! Et dire que je me retrouve ici, car j'ai dégringolé les marches de l'escalier, je suis en colère contre moi ! Et quand je suis de mauvaise humeur, je fais entendre ma voix !

Les stagiaires poursuivent :

      De quoi vous plaignez-vous ? Vous avez une chambre pour vous toute seule, téléphone, plus télé ! Et puis, dans un an, cet incident ne sera plus qu’un souvenir ! Voilà déjà votre visite matinale, madame !

      Bonjour monsieur, votre femme n’est pas très contente ce matin !

Justine en profite pour lui dire :

      Les médecins m'ont dit que j'en ai encore pour trois semaines ! J'ai plein de travail qui m'attend chez moi ! Je ne resterai pas une minute de plus dans cet hospice, je veux rentrer, ici je me sens inutile.

Discussions sur discussions, nous prenons ensemble l’initiative d’en parler au médecin-chef. Mais celui ci répond :

      Si vous décidez de partir maintenant, l’hôpital se dégage de toute responsabilité.

Tant pis, nous acceptons ce risque. Enfin, je respire de nouveau le grand air. Le vent doux frôle mes longs cheveux, me fait remonter le moral ! En plus je vois mon ombre qui me suit jusqu’à la voiture, c'est marrant !

Avec tout cela, je me sens prête à affronter mon ménage qui m'attend. Mais une fois de retour chez moi, à ranger la maison comme je me le suis promis à l’hôpital, la fatigue commence à me prendre après cinq minutes sur pied. Je ne supporte pas d'être sur pied aussi longtemps, il faut que je me repose.

A ce rythme je n’avance pas, je ne vois pas d’amélioration à mon genou. Au contraire, il me fait de plus en plus mal. Et quand je le dis à mon mari, celui- ci me conseille de prendre quelques jours de repos chez mes parents. Il ajoute :

      Tu te changeras les idées, téléphone à ton amie pour qu’elle t’accompagne en voiture là-bas ! Pour le plâtre, ne t’inquiète pas, j’en parlerai au chirurgien !

      Une heure après, Sophie fait acte de présence chez moi. Comme toujours, elle laisse tout de côté quand il s'agit de me rejoindre ! Et elle me le dit :

      J’ai dû annuler un rendez-vous pour venir chez toi ! C’est que ce n’est pas tout près, la maison de tes parents ! Un long trajet de soixante kilomètres à parcourir.

Pour redonner courage à Sophie, qui n'est pas contente, je lui dis :

      Comme ton métier est journaliste, tu pourras en profiter pour faire des photos pour ton magazine !

Et c’est ainsi que nous prenons la route vers cette verdure. Sur le trajet, je prends la parole en disant :

      Tiens, un tracteur devant nous ! J’adore traverser la campagne, mais quand un de ces mastodontes nous oblige à rouler à vingt à l'heure, cela va nous retarder un bon quart d'heure ! Bref, nous ne sommes pas prêts d'arriver chez mes parents, mais, tiens, le voilà qu'il se met sur le côté de la route. Bien sûr, il stoppe son engin devant un restaurant ! Stoppe ici, Sophie, et attendons qu’il rentre au café pour que je puisse  jeter un coup d'œil à l’intérieur de la cabine !

      Tu as de drôles d'idées, ma chère Justine !

      Ben ! Quoi ! Je ne vais certainement pas lui demander si je peux voir sa cabine ! Je préfère attendre qu’il soit rentré au café, avant de regarder. Oh ! Là ! Quelle cabine ! Super équipée, tableau de bord comme un avion ! Il doit sûrement remplir son semi-remorque de bois ! Ce sera bon pour l’hiver quand tous seront près de la cheminée, surtout les jours de fête comme Noël !

Sophie :

      Tu as toujours été une grande sentimentale !

      C'est romantique de pouvoir rester assise toute une journée devant le coin du feu et écouter le crépitement des flammes. Et puis maintenant que tu es journaliste, je peux lire en toute tranquillité une revue dans laquelle se trouve ta signature !

Sur cela son amie lui dit :

      Ma signature se trouve également dans la revue du mois dernier, l'as-tu lue ?

      Tes revues, je les lis, justement devant ma cheminée en hiver.

      Encore huit mois à attendre, ma chère, et nous sommes en décembre ! Patience !

      Oh ! Tu sais, ce n’est pas seulement cette saison hivernale que j’aime, mais toutes. J’adore regarder la verdure, les champs, la forêt ! Sans oublier le spectacle de la petite cascade qu’on ne va pas tarder à croiser, tiens, voilà déjà le croisement. Prends à droite, nous la verrons, et puis nous gagnons au moins dix kilomètres.

Justine qui connaît bien ce petit chemin étroit sait qu'il est dangereux et qu'il aboutit sur une route nationale. Elle se souvient de la dernière fois qu'elle a rendu visite à ses parents et pris ce chemin, et donc préfère prévenir son amie du danger en disant :

      Il y a six mois avec mon mari, au même endroit nous avons vu un accident. Le feuillage de l'arbre cachait littéralement le panneau stop et cela a provoqué un accident. Roule doucement, on ne sait jamais ! Voilà, on y est. Tu vois, cela n'a pas changé, le panneau est bien caché sous les branchages de l'arbre ! Comment veux-tu dans ce cas ne pas heurter une voiture ! En plus, c'était un jeune automobiliste qui venait tout juste d’avoir son permis.

      Par contre, je vois qu'il y a un nouveau supermarché qui s'est installé dans ce coin ! J'en profite pour m'acheter des cigarettes ! En plus, les places de parking sont vides ! Attends-moi quelques minutes, le temps de faire le plein et on repart aussitôt.

Justine, qui apprécie la balade dans sa région d'enfance, lui dit :

      Prends tout ton temps ! Moi, je jette un coup d'œil aux alentours. Je vois déjà une personne âgée qui regarde par sa fenêtre.

      Tu me raconteras cela quand je ressortirai du magasin !

Voilà que Sophie revient après s'être absentée un bon quart d'heure pour démarrer en trompe, Justine ajoute :

      Cela se voit que nous sommes étrangères par ici ! Pendant que tu étais dans ce magasin, j’ai observé une vieille personne qui regarde le va-et-vient des voitures !

Rien qu'à voir son physique endurcie par la vie, j'imagine que cette femme a eu une vie de dur labeur dans sa ferme. Toujours travailler, jamais de loisirs, ni de distractions, forcément, alors que la vie n’est pas gaie, tu ne t’attends pas à grand-chose !

      Mais Justine, tu ne connais pas cette Dame, qui te dit qu’elle n’aime pas les voyages ? Peut-être qu’elle a vu d’autres pays dans sa vie !

      Je me demande comment doit être l’intérieur de sa maison ? Propre ou en désordre ? Je ne saurai jamais ! C’est juste le temps de quelques minutes, le temps de dépasser cette maison, que je me pose cette question ! Ce serait un bon reportage pour toi Sophie ! Le titre : « Une journée à la campagne ». Qu'en penses-tu ?

Mais mon amie me regarde et me répond d'un ton :

      Je vais voir les gens qui font appel à moi et cela s’arrête là. Tu as de ces idées, jamais je n'irais demander les gens pour un reportage ! Autre chose, Justine, je crois qu'il ne va pas tarder à pleuvoir ! Regarde comme le temps change ! Un orage se prépare ! Tu as vu ça ! D’une seconde à l'autre il fait noir total ! Le tonnerre qui gronde, il fallait juste que ce soit aujourd’hui. En plus, voilà l’eau qui tombe comme une massue ! Tu ne dis plus rien, Justine, que se passe t-il ?

      Je me concentre sur la route ! Avec toute cette buée sur le pare brise, on ne voit plus grand-chose.

      J’ai mis les essuie-glaces en deuxième vitesse, mais pas question de voir plus loin qu’un mètre de l’habitacle. Je ne vois plus que de la pluie et deux feux arrière qui clignotent.

      Mais freine, c’est une voiture qui roule devant nous ! Braque à droite, vite !

Le temps se calme quelques minutes après et les rayons de soleil font leur apparition, mais quel ravage ! En voulant éviter le véhicule de devant, nos deux amies se retrouvent sur le trottoir, la carrosserie autour d'un arbre. Le résultat est : « La voiture n’avance plus, la carrosserie est enfoncée, le pneu, lui, est crevé. »

Justine :

      Tiens, ce tracteur tombe à pic ! Stoppons-le pour qu'il nous donne un coup de main ! Regarde, même qu'il est accompagné de son fils !

Le fermier, peu souriant avec son apparence rude, ne parle guère mais fait de son mieux pour remettre le véhicule en état de conduite. Après avoir travaillé sur la carrosserie une demi-heure, il brise le silence et dit :

      Voilà, mesdames, la roue de secours est en place, l’aile est redressée, vous pouvez continuer votre route. Mais roulez doucement, vous ne ferez pas cent kilomètres.

Nous le remercions de sa gentillesse et lui disons au revoir ainsi qu'au jeune adolescent qui se trouve dans la cabine du tracteur. Celui-ci est plus attiré par ma mini-jupe qu'au travail effectué par son père. Et vu qu'il est de la campagne, il profite de l’occasion ! En lui disant au revoir, je le vois sourire avec ses joues roses. Mais je dois bien insister pour qu’il lève son regard vers mon visage.

Nous poursuivons notre route, arrivons tant bien que mal à destination, où ma mère attend avec impatience !

Puis, elle nous dit :

      J’ai déjà téléphoné à ton mari pour savoir quand tu arrives ! Mais tu as eu un accrochage ?

      Tout d’abord laisse-moi te dire bonjour, et puis il faut que je prévienne papa, pour qu’il améliore la carrosserie !

Mon amie me tient compagnie en attendant que mon père rectifie encore l'état de ma voiture pour qu'elle puisse reprendre le chemin du retour. Et quand vient ce moment, moi qui n'aime pas l’au revoir, je commence à pleurer comme une madeleine ! Et je lui dis :

      Quelle chance tu as d’aller retrouver les tiens !

      Arrête Justine, tu ne crois pas que tu exagères ? Et puis, tu n’es pas une étrangère dans cette région, tu es chez tes parents. Mais, je vois où tu veux en venir ! Tu n’aimes guère être loin des tiens ? Il faut être patiente, détends-toi plutôt, profite de cet air pur, et reviens en bonne santé. Bon, je te quitte, à plus !

C’est donc au moment où Sophie ouvre la portière de la voiture, que nous rencontrons le jeune garçon d’auparavant. Un peu tête en l’air, un peu rêveur, son regard se dirige, une fois de plus, vers nos jambes. Mais voyant cela, sans perdre une seconde, je l'interromps dans ses fantasmes en ajoutant :

      Tiens, comme on se retrouve ! Bonjour !

Puis, il commence à me raconter ses problèmes. Claude me dit qu’il en a assez de son village. Qu’il en a assez de son frère qui l’embête pour un rien, uniquement parce que son opinion est différente ! Ici, à la campagne, les jours se ressemblent, ils n’apportent pas de grands changements. Aller à l’école, faire ses devoirs, voir les mêmes têtes tristes toute la journée, tout cela ne suffit plus.

Je lui explique qu'il est important de faire ses devoirs, d’apprendre ! Et puis, après l’école, il y a le collège, le lycée, l’université. Apprendre à te discipliner, centrer ton esprit en faisant une chose à fond, fortifier ton caractère, être honnête, l'apprentissage dure ta vie entière ! Tu verras !

Sophie :

      Bon, je dois retourner chez moi, car j’ai deux enfants moi aussi, et croyez-moi, ils ne sont pas du genre à rester assis pour étudier. Au revoir, Claude ! Ah ! Justine, téléphone à ton mari et annonce-lui notre accident !

Au courant de l’accrochage, son mari attend avec impatience le retour de son amie. Mais celui-ci, lorsqu’il voit dans quel état se trouve son automobile, ne se met pas en colère mais essaie de rester calme. Sophie, qui ne le connaît que trop bien, préfère ne pas s’attarder et son excuse est toute préparée :

      Je suis vraiment désolée ! Il faut que je me dépêche de retrouver les miens ! Je suis au bout de la rue si tu as besoin de quelque chose ! Tu sais, je ne suis pas tranquille. Je sens que mes gosses ne sont pas sages en mon absence ! Salut !

Du jardin de sa belle villa, elle entend un bruit d’assiettes qui ne l’étonne pas le moins du monde. Pour s’amuser, ses enfants qui sont encore en bas âge, se sont arrangés pour mettre le désordre. Et comme elle monte vite sur ses grands chevaux, Sophie ne peut s’empêcher d’élever sa voix en disant :

      Non ! Mais ! Il suffit que je m’absente pour une journée pour que vous en profitez ! Pour toutes ses assiettes cassées, et ces papiers qui traînent par terre, vous êtes punis pendant tout le mois et vous resterez enfermés dans votre chambre, et pas de télé ! Cela vous apprendra ! Pourtant vous savez que je suis une maniaque de l’ordre et que je n’accepte aucun désordre. Et avec tout cela il faut que je téléphone à Justine pour lui dire que je suis bien rentrée !

Les enfants poursuivent en lui demandant :

      Tu l'as accompagnée chez ses parents ?

      Oui, et vous entre-temps, vous en avez profité ! D'ailleurs il faut que je lui téléphone avant les vingt heures. A la campagne, ils ont d'autres habitudes qu'à la ville et vont tôt au lit !

***