LAKOTA 

 

 

 

 

 

 

A Lawrence Buddy La Monte

Wounded Knee, le 27 avril 1973

 

 

 

 

 

*
 

 

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

Winnebago

 


 

Chapitre 1

 

 

 

 «Attention, quand ils ont bu, ils cherchent la bagarre...»

Cette phrase lâchée brutalement quelques minutes plus tôt me hurla tout à coup de ne pas pousser cette porte.

Pourtant, je devais savoir.

Devant la porte du Bonanza, le seul bar de Homer, Nebraska, pas de voitures garées, mais des trucks, des pick‑up. Hauts sur roues, la tôle confiante, les capots aventureux. Les nouveaux mustangs de l'Ouest!

Je poussai la porte du  «Bonanza Bar ».

La pénombre mangeait l'espace, esquivant çà et là des îlots de lumière. Mon regard glissa sur trois hommes debout en un demi‑cercle serré à l'extrémité d'un bar tout en longueur. Ils portaient longs leurs cheveux noirs. Leurs peaux mates captaient les néons des marques de bières. Des indiens.

Les fenêtres complètement peintes avaient baissé leurs paupières à jamais. Cet univers clos se suffisait à lui-même. A quoi bon une ouverture sur l'extérieur, que les buveurs fuient de toutes leurs forces. Seul lien avec le monde du dehors, un poste de radio répandait une mélodie country qui s'étirait lentement.

A travers la fumée et la lumière tamisée, je commandai un demi à la fausse blonde qui officiait derrière le bar.

Elle parlait fort et jouait distraitement avec un briquet fluo. Juché sur le haut tabouret, j'attrapai la bière mousseuse poussée vers moi.

A mes côtés, un vieil indien édenté et bouffi me dévisagea mollement. Son iris sombre, liseré de rouge, disparaissait à moitié sous la vilaine croûte noire d'une arcade sourcilière éclatée. Il marmonna. Ses relents d'alcool m’oblitérèrent la tête. Mes narines se fermèrent, mes yeux se bouchèrent. Je ne voulais pas de cette Amérique indienne.

La voix de Leroy résonna au loin: «Fais attention, il y en a qui cherchent la bagarre!». Une irrésistible appréhension m'envahit. Du fond de ma peur jaillit l'hostilité environnante. Je me retrouvai cent ans en arrière. Homme blanc tout frais débarqué d'Europe avec au ventre l'angoisse du danger imminent. J'étais un étranger. Aveugle. Anesthésié. En plein territoire inconnu.

Les «autochtones» se déplacent les yeux fermés et sans bruits sur ce terrain accidenté. Pour moi, chaque faux pas risquait d'être fatal.

Mais Bon Dieu, qu'étais-je venu faire dans ce bar sombre? Tenter une sortie! J'essayai de me repérer. Pas assez d'yeux pour tout surveiller. Me détendre. Arrêter la peur. Pas facile de perdre ses rêves.

«... bagarre!»

Pourquoi Leroy avait-il tant tenu à m'avertir? Craignait-il quelque chose? Était-ce parce que lui‑même était borgne? En passe de plonger dans une nuit sans fin?

Sa femme m'avait expliqué avec cette sorte de pudeur des gens qui ne se font plus guère d'illusions, que Leroy ne voyait presque plus, et que bientôt la brume l'envelopperait de son manteau d'ombres sinistres.

Pourquoi m'étais-je arrêté chez Le Borgne?

Était-ce le hasard?

Bien sûr que non! Le hasard n'existe pas, je le sais. Mais comment accepter tout ceci? Comment savoir si je suivais la bonne route? Comment accepter de suivre , tout simplement . Ne rien faire. Recevoir. Rouvrir ma tête, mes yeux, mon coeur. Les garder tout le temps grand ouverts pour que la vie s'y engouffre de son flot puissant. C'est si difficile de recevoir la vie. De recevoir. Tout simplement.

 

* * *

 

La veille en fin d'après-midi, la nature nous avait convié à un gigantesque son et lumière. Des zébrures lumineuses lacéraient le ciel anthracite. Nous avions suivi ce déchaînement pendant près d'une heure, protégés par la distance. Les éclairs doubles et  triples nous arrachaient des cris de joie et d'admiration. Je n'arrêtais pas de répéter à Lena qu'un orage de cette taille était une première pour moi.

Soudain, nous nous retrouvâmes au coeur de la tourmente. La route, par une courbe capricieuse, nous avait emmenés fort mal à propos au beau milieu des éclairs. Des rafales sauvages secouaient la Chevy en tous sens et j'avais de plus en plus de mal à la maintenir dans les limites de la route. Les trombes d'eau rendaient toute visibilité illusoire. Les essuie‑glaces ne parvenaient plus à balayer les vagues successives.

Le mirage d'une sortie apparut l'espace d'un éclair. Une route secondaire nous rejeta sur les berges d'un motel. Atlantic portait bien son nom au milieu de ce déferlement. Ce devait être un signe. Alors, à quoi bon continuer sous l'averse? Nous prîmes une chambre et passâmes le reste de la soirée à regarder la télévision.

 

Le soleil nous réveilla avec son ardeur habituelle et après une tête dans la piscine déjà tiède et un copieux breakfast dans un «diner», nous reprîmes la route, direction Omaha, Nebraska.

«Je viens de visiter la maison natale de John Wayne!», lançai-je à Lena en me réinstallant dans la voiture après avoir fait le plein.

«Ah bon!»

Je lui montrai un panneau qui indiquait que nous n'étions qu'à quatorze miles de la maison natale de John Wayne.

«J'ai demandé au pompiste à quoi ressemblaient les lieux. Il m'a fourré un cadre sous le nez en me disant: Voilà! C'est ça la maison de John Wayne! Regardez bien! Ça vous évitera le détour...»

La photo noir et blanc représentait la maison type de l'Ouest, telle que j'avais pu en voir des centaines au cinéma: planches horizontales peintes en blanc, et à l'avant, une terrasse haute de deux marches flanquée d'une balustrade. Un fauteuil à balancelle niché dans un coin d'ombre semblait bouger encore du départ de son occupant. C'était une très petite maison qui offrait pourtant au passant le joli fronton triangulaire des majestueuses demeures du Sud. Elle n'en restait pas moins bien étriquée, la maison des parents Wayne en format calendrier. Une maison comme une autre, où vivait un simple garçon-vacher qui aurait pu tout aussi bien devenir employé de télégraphe ou chef de gare (encore fallait-il qu'il y ait eu une gare dans son patelin), ou propriétaire du General Store du coin. Sans doute ses clientes lui auraient-elles susurré qu'il «pourrait très bien réussir dans le cinéma...» Mais le petit John avait préféré les vaches...

Le pompiste venait de nous faire gagner deux heures de voyage! 

Omaha, Nebraska, nous attendait. La musique de ces mots alignait déjà dans ma tête des dizaines de petites  maisons comme celles de la photo. L'appel de l'Ouest!

La Chevy poussa un petit rugissement d'aise. Ses roues mordirent la terre et recrachèrent des gravillons vers l'arrière. Nous quittâmes la station service dans un nuage de poussière. John Wayne n'était pas loin!

 

 

Le «Visitor Center» ressemblait à une immense baraque de trappeur, toute en rondins de bois brut. Avec son chemisier rose bonbon, sa tunique bleu marine en jersey, ses accroche-coeurs argentés aux tempes et ses petits yeux bleus larmoyants, l'employée qui nous reçut n'avait rien d'un cow‑boy.

D'âge plus que mûr, elle répondait avec beaucoup de gentillesse à toutes nos questions et nous inondait de cartes routières et de prospectus.

Une plaquette de cuivre vissée au mur affichait les noms des bénévoles qui avaient consacré plusieurs centaines d'heures à remplir civiquement leur fonction d'agents touristiques.

La petite vieille et son équipe de vétérans parlait abondamment du fameux «Oregon Trail» suivi par les milliers de pionniers qui s'étaient lancé à la conquête de l'Ouest au départ d'Omaha.

Cette piste de terre à peine battue éveillait en moi mil et un sons: claquements de fouets aux oreilles des mules, hennissements des chevaux fourbus, cris des hommes et des femmes mêlés aux grincements des roues des carrioles brinquebalantes.

Vieux rêve de western, bien sûr.

Mais à force de rêver, ne risquais-je pas de rater les vrais habitants de ce continent, les Peaux-Rouges?

«Oh, vous savez, me répondit la vieille bénévole avec un doux sourire désabusé,  ils vivent comme nous maintenant! Ils ont des maisons, la télévision, des cuisines équipées et des voitures. Et puis, ils boivent! Oh oui, çà! Ils boivent beaucoup, les pauvres...»

Elle prit un air désolé et baissa légèrement la tête:

«C'est triste, vous savez de voir ce qu'ils sont devenus.»

Je me mis à détester cette brave vieille respectable et toute son équipe feutrée dans ce décors de carte postale.

Venus d'Europe, ils avaient des ancêtres allemands qui avaient sûrement tiré sur les « sauvages» quand ils avaient installé leur ferme sur ces terres volées aux indiens.

Nous regagnâmes la voiture, les bras chargés et la tête vide.

Le périphérique d'Omaha nous acheva. Sans nous concerter, la Chevy nous entraîna sur une petite route de campagne. Le ciel incroyablement bleu nous souriait à nouveau et la radio nous murmurait un doux air de country.

«Regarde!» me dit Lena . «Là!»  De son index, elle pointait deux petites taches sombres. Je pus lire «Makah Indian Reservation» et un centimètre plus haut «Winnebago Indian Reservation».

Lena me fixait avec un étrange sourire.

J'étais perplexe. Avant de quitter Chicago, j'avais pendulé sur toutes les réserves indiennes et seule la réserve de Pine Ridge, à la limite des Badlands, avait animé le pendule. Les autres réserves l'avaient laissé indifférent. Et voilà que Lena découvrait deux autres que je n'avais même pas remarquées.

«C'est curieux...» me dis-je à voix basse.

 

On roulait en pleine nature. Une pleine lune diaphane, plantée haut dans l'azur figeait l'espace. L'orage de la veille était bien loin.

Une voiture nous croisait de temps en temps, mais nulle autre ne nous suivait.

Au bout d'une heure, un panneau nous signala l'entrée en territoire indien.

Un pincement vif me mordit le coeur. Il se mit à battre comme un tambour.

J'étais ému. Je renouais avec quelque chose. Quelque chose de perdu depuis longtemps. Quelque chose d'enfoui dans une couche interne de limon opaque et impénétrable au regard de l'âme, quelque chose qui tentait maintenant de se dégager pour remonter à la surface et nourrir la conscience.

Nous qui avions l'habitude de passer les longues heures de voiture à bavarder avec un filet de musique en arrière‑plan, restions à présent aux aguets, silencieux.

Nos yeux essayaient de percevoir ce que l'oeil ne voit pas, de percer les apparences, au‑delà de la réalité, à travers la réalité, pour capter La Réalité.

Nous avions dépassé le panneau depuis quelques minutes à peine lorsque nous vîmes une vieille Ford déglinguée avancer lentement. Je sentis plutôt que je ne vis une présence indienne dans la pénombre de l'habitacle.

Ils étaient cinq. L'homme au volant, la femme à ses côtés, deux enfants et un troisième adulte à l'arrière. Je les sentais arriver vers nous. Je sentais leurs yeux nous détailler. Je sentais la force de leurs regards fouiller l'intérieur sombre de notre voiture. Je ne les voyais pas avec les yeux. Tous mes sens tendus les détectaient. Nous nous croisâmes, partant chacun dans la direction opposée et bientôt la Chevy roula à nouveau seule sur la route.

Mes genoux se mirent à trembler. Ma gorge se serra et mes yeux brûlèrent comme si des larmes de lave se frayaient un chemin pour échapper à ma tête en feu., Lena ne soufflait mot Le souffle court, les narines dilatées, elle aussi semblait percevoir ces sensations indescriptibles. Soudain, au détour d'un virage, apparut un tepee, de pierre et d'acier. Je freinai si brutalement que la voiture dérapa. Les jambes mal assurées, je me dirigeai vers la construction insolite. Le paysage qui s'étendit à mes pieds me submergea. En contrebas, le Missouri s'étirait en un méandre majestueux. En haut, le bleu. Le vert en bas. Et ce serpent miroitant, si loin et à portée du doigt, qui se moquait royalement de mes états d'âme. Les larmes enfin libérées se ruèrent sur mes joues, diluant mes tensions en une douce délivrance.

Une pudeur inattendue ou l'envie secrète de ne rien partager m'entraîna malgré moi à l'écart, là où nul ne pourrait me surprendre.

Je m'engageai dans un sentier raide et accidenté qui descendait vers le fleuve. Ce n'était pas vraiment un sentier, tout au plus la trace laissée sur le sol par les passages répétés d'animaux . Ou d'êtres humains? Je n'en savais trop rien et cette incapacité à identifier la voie que je suivais me troubla. Je me sentis impuissant face à cette nature. Je craignais de me retrouver nez à nez avec un crotale ou un animal féroce. Je me sentais démuni et ridicule. Je mesurais l'ampleur des dégâts de la vie citadine qui avait perverti mon instinct de conservation. Je ne percevais nul danger et pourtant j'étais inquiet, mal à l'aise, incapable de distinguer mes angoisses propres d'un réel danger. Que n'aurais-je donné pour redevenir un homme naturel, un habitant de la Nature.

Un fourré dense et inextricable me barra la route. Déçu et soulagé à la fois, je rebroussai chemin, accélérant le pas. Lena, enfoncée à mi‑jambe dans les herbes hautes, cueillait des brassées de fleurs jaunes. Je l'appelai. Elle releva la tête et revint vers le tepee. J'y arrivai en même temps qu'elle.

«Viens voir» lança-t-elle. Elle examinait une table oblique sur laquelle des photos et des textes expliquaient la fonction de cette réplique en dur d'un grand tepee de cérémonie. A l'aide de couleurs symboliques et de formes géométriques précises, le Grand Tepee, véritable cathédrale indienne, posait l'homme entre ciel et terre, au centre des quatre points cardinaux,  parmi les esprits de la nature et de la guerre.

Nous étions en territoire Omaha. Je constatai à quel point l'Amérique contemporaine était proche de son passé indien. Comme si la pseudo réalité de l'homme blanc, appliquée à grandes couches de culture, avait été incapable de recouvrir l'identité indienne, qui réapparaissait irrésistiblement. Les Visages‑Pâles les avaient massacrés et décimés à coups de guerres et de maladies. L'alcool, les drogues et le christianisme les avaient plongés dans la consternation et le doute. Et voilà qu'ils renaissaient. L'Amérique est indienne. Elle le sera toujours, comme la nature reprend ses droits sur l'homme, toujours, inlassablement.

 

* * *