MICHEL AUROUZE

 

UNE FLEUR

D’EDELWEISS

 

 

Et mon roman, si jamais je l'écris sera fait de ces identifications. Et d'identification en identification, je pourrai peut-être donner l'illusion d'une suite d'événements, d'une aventure; mais ce sera pure illusion car je ne crois pas à l'action, et aux rapports qui provoquent et justifient l'action; et tout ce que je puis faire est justement de m'identifier au fur et à mesure avec ce qui est sans tenir compte de la raison pour laquelle cela est.

MORAVIA (L'Attention)

 

*

*     *

 

En sortant de l'hôpital de Gapence où je m'étais rendu au chevet de ma tante très atteinte, Hippolyte m'abordait.

Je le suivis sans contredire car son regard était franc.

Je ne l’avais pas trouvé superbement beau mais superbement sympathique, ses yeux d’un bleu velouté parés de lunettes à fines montures, à l’américaine, une barbe cachant ses joues.

Il était grand, fier, mince et jeune.

*

*     *

J'ignorais que je reviendrais dans cet appartement, que je reviendrais coucher dans ce lit où je n'ai jamais pu dormir, où j'ai fixé à longueur de nuit, accompagné par l'égrènement du clocher de mon enfance la fleur de la tapisserie en or, celle de l'embrasure de la fenêtre qu'Hippolyte et Helmut avaient fixée ici, ensemble.

Tout, dans cet appartement revivait Helmut et je l'ai revécu !

Helmut connu au Maroc, Helmut ramené en cachette par les amies d'Hippolyte, Helmut qui avait tout abandonné pour adopter à Gapence le statut d'apatride, puisque né au Maroc d'une mère allemande et d'un père californien il vivait maintenant à Gapence avec Hippolyte.

Il est venu ramené par ses amies du night-club où travaillait Hippolyte : Je veux dire dans lequel il se travestissait.

Hippolyte se consumait du souvenir d'Helmut. Ses copines ne l'ont pas supporté. Elles ont, alors, fait venir Helmut du Maroc.

*

*     *

Helmut a souffert à Gapence et j'ai souffert sa souffrance. Je suis Helmut... J'ai quitté le Maroc... je suis venu ici, le rejoindre Hippolyte et puis je suis parti sans me retourner, parce que je n'en pouvais plus...

d’Hippolyte.

*

*     *

Je suis né à Gapence. Je n'ai jamais imaginé que « le Salon de Thé » qui jouxtait l'immeuble que j'habitais alors deviendrait le club où un jeune homme aux yeux bleus, aux lunettes aux montures à l'américaine, s'y travestirait.

Que je reviendrais vingt-cinq ans après revivre ce jeune homme !

Décalage : temps, espace, amour.

 

Je ne suis plus en Gapence mais je marche dans les rues de ma ville : En vérité je marche dans les rues de Gapence, autrefois... Et je ne supporte pas la froide translucidité qui m'entoure, la statue de la Doucette, le clocher des Cordeliers et au fond dans le bleuté translucide: Ceüze enneigé.

Dans cet air glacé se propagent les ondes d'une T.S.F. C'est du jazz, du rock, ce langage incompris qui Me refusait, que Je refusais, qui Se refusait.

Par les pans enneigés de Ceüze la voix d'Hippolyte renvoie, tel un écho, les disques programmés pour cette T.S.F., par Hippolyte.

Je suis la proie de l'écho translucide des montagnes glacées qui me renvoient une musique de jazz, une musique de rock, qui ne m'avait jamais parlé, à moi, car elle en appelait trop au rythme de mon corps, de mon cœur, de mon sexe : ma souffrance d'alors.

Je suis dans la résurrection du passé, du passé douloureux que je n'ai pas pu supporter, que je ne supporte pas.

Et j'ai l'absurde volonté de vouloir m'afficher à Gapence avec mon ami travesti qui n'était pas là quand j'avais quinze ans, alors que j'étais là pour lui, et lui ailleurs pour moi

Je suis là, plié en deux, dans les rues de ma ville avec en souvenir les bruits des rues de Gapence, de Gapence au printemps avec une luminosité sèche et froide, celle des montagnes de neige tout autour. Et puis c'est le printemps où la neige fond, où les feuilles poussent... Et c'est l'odeur dans la rue Carnot, l'odeur de l'arroseuse municipale qui mouille la rue, qui mouille la terre, celle des montagnes défaites de leur neige tout autour. Je suis là au rendez-vous de douze heures et dix-neuf heures au sortir du lycée, ou de l'étude, en face du bar « le Nord » contre le pilier d'interdiction de stationner, avec mes copains et mes copines qui font partie du hot-club de jazz, du club qui ne m'intéresse pas, qui ne me touche pas, qui ne s'adresse pas à moi, mais à eux, qui ont un sexe.

Plus tard je suis quelques numéros plus bas dans la rue, je débute dans mon travail

Aujourd'hui je suis encore là, deux numéros plus bas de la même rue, peut-être devant la porte de la T.S.F. locale. Les pans de Ceüze réfléchissent les ondes de jazz, du jazz hot, du rock, qu’Hippolyte a choisi pour nous.

Hippolyte que je n'avais jamais imaginé, que je n'avais jamais conçu et qui vingt-cinq ans après me fait don de ses années de scandale à Gapence, de ses années de luxure, de ses années de tortures qu'il a subies, puis infligées à Helmut, de ses années de travestissements.

Provocation, provocation enfin venue !

Il ne comprendra pas, il me regardera toujours avec un peu de curiosité. Il ne sait pas que je vis vingt cinq ans en arrière ou alors quelques années : Helmut !

Il m'a fait pleurer Helmut. Nous écoutions de disques : «Smile...Smile... » chantait la chanson, et j'ai souri au milieu des larmes puisqu'il fallait quand même bien être heureux.

J'ai revécu Helmut, j'ai revécu sa peine d’Helmut et lui croyait que je revivais la mienne : Celle d'un amant parti, peut-être.

Non ! J 'étais Helmut : et il pleurait.

Sinon j'étais vingt-cinq ans en arrière.

Il n'a jamais compris mais il a senti, quelque chose, je crois.

Un passé qui ne s'est pas accepté, qui ne s'est pas vécu, qui ne s'est pas dévidé et que j'ai fui.

Mais ce soir au sortir de l'hôpital de Gapence, un regard d'aigle bleu, brusquement, abruptement, impoliment m'a dit de le suivre.

Je l'ai suivi, moi à quelques mètres de lui, pour tromper les habitants de Gapence.

Je ne l'avais pas trouvé superbement beau mais superbement sympathique dans son regard franc cerclé de lunettes aux montures rondes et fines, à l'américaine.

Hippolyte ronfle du sommeil du juste.

Helmut. Qui est Helmut ?

Qui est Hippolyte

Qui suis-je ?

 

Soudain, en descendant une rue, que ça soit réel ou dans un rêve, on s'aperçoit pour la première fois que les ans se sont envolés, que tout cela est à jamais disparu et ne vivra plus que dans la mémoire; et alors la mémoire se replie sur soi avec un éclat étrange et saisissant, et l'on repasse perpétuellement ces scènes et ces incidents, dans le rêve ou la rêverie, marchant dans la rue... soudain, mais toujours avec une insistance terrifiante et toujours une précision terrifiante, ces souvenirs font intrusion, surgissent pareils à des fantômes, et s'infiltrent dans toutes les fibres de votre hère.

         Henry MILLER      

         (Printemps Noir).

 

Il n'y a pas eu de scènes, il n'y a pas eu d'incidents : il y a la vue glacée de l'église des Cordeliers, la statue de La Doucette et plus au loin, au fond, beaucoup plus loin les pentes recouvertes de neige de Ceüze.

De ses pentes ricochent les ondes de musique de jazz, du jazz vrai d'Amérique, de l'autre planète, de la planète de mon grand-père cow-boy là-bas comme beaucoup de gens de Gapence trop pauvres. Cette musique ne me touche pas parce qu'elle ne me brûle pas encore.

Elle revient des flancs de la montagne glacée, mes amis dansent et s'amusent au sortir du lycée, de la musique des nègres, d'un nègre qui danse seul noir et nu, sur les pans blancs de la montagne de Ceüze.

Moi je n'écoute pas : je suis glacé, glacé par cette possible chaleur qui peut me consumer.

Parce que Hippolyte a été travesti, parce que Hippolyte a ramené du Maroc le fils d'un Américain, le fils d'une Allemande. Parce que dans la ville de Gapence au creux de ses montagnes habitées de bergers purs, de ces bergers qui jouent des airs folkloriques de leurs flûtes d'un seul doigt le rythme du jazz n'est jamais parvenu : les amours d'Hippolyte et d' Helmut ne sont pas ici compatibles :

Flambez rock ! Flambez jazz !

Bergers ! Aidez-vous d'héroïne !

La lointaine Amérique est là avec son rythme, sa fougue et sa fureur. Les pans glacés de Ceüze vous la réfléchissent : Gapence est dans un trou au milieu des montagnes : le rythme va s'y engouffrer, s'y arrimer : les cloches du clocher des Cordeliers grelottent, la statue de La Doucette vacille au rythme du jazz, au rythme du rock. Enfin mon passé vit et moi, ça y est : je flambe !

Je flambe au rythme du jazz que je n'ai jamais pu entendre, dont Hippolyte m'a fait don, au rythme de son corps, au rythme de son corps dans le corps d'Helmut.

Je suis Helmut ! Je suis le rythme ! Je suis la flamme !

Au rythme de mes amis et mes amies du club de jazz-hot d'il y a vingt-cinq ans - et je leur dirai - du nègre noir, du nègre nu qui danse sur les pentes glacées de Ceüze, blanches.

Et les bergers rassemblent leurs flûtes et se mettent à battre des mains, à battre au rythme de leur corps, de leur cœur, de leur sexe et l'un d'eux, le plus jeune, reprend son flûteau.

C'est un rythme de jazz sur un air de folklore de Gapence : ça y est ! C'est la révolution culturelle des bergers de Gapence.

*

*     *

Il n'y a pas eu scènes, il n'y a pas eu d'incidents, mais brusquement en moi, cette froideur de glace...

Je suis en bout de fusil de mon père. Ma mère derrière moi crie. Je ne me rappelle plus quoi, mais elle crie.

Moi, je me suis interposé entre elle et le fusil, comme cela m’est venu, comme cela. Seules les larmes me coulent.

Je fixe le bout du canon du fusil de mon père, je ne bouge pas ; je n’entends plus rien. Je vois simplement s’étendre devant moi une large étendue de glace. L’air froid est translucide. Je tremble. Ce pourrait être un grand pan glacé de Ceüse en hiver, bien avant le printemps quand les feuilles des arbres ne pensent pas encore à bourgeonner.

L’air est froid. C’est tout. Plus aucun cri. Je fixe le bout du canon du fusil de mon père. Je suis seul.

Il faut absolument que quelqu’un vienne : mais qui ?

Un grand Frère, mon Grand Frère, très fort, que les balles ne peuvent pas perforer Lui. Un Grand Frère venu d’un autre monde, d’un monde très chaud qui m’envelopperait de son corps pour me protéger, de sa chaleur pour me réchauffer.

Il serait grand, mince et fort, ce pourrait être Hippolyte ! Il pourrait être noir et bouillonnant de chaleur, il aimerait le jazz, il serait venu d'Amérique !

Je l'ai attendu, je l'ai perçu... quelques secondes... toute une vie !

Il n'est jamais venu.

Le canon du fusil de mon père s'est abaissé, des voisins m'ont emmené chez eux, dans le lit de la maman voisine, contre la chaleur du corps de la maman voisine. Mais il m'eût fallu un grand frère très fort, très grand et très très fort...

Mais, il n'est jamais venu.

Il ne viendra pas.

Il ne viendra jamais.

Je le sais brusquement à cette glace qui m'envahit n'importe quand, n'importe où, avec des amis, même au milieu de la rue.

Il aurait pu pourtant me réchauffer ou de son corps ou de son cœur ou de son sexe même, s'il avait voulu.

Enfin de ce qu'il aurait pu.

Mais personne ne me réchauffera jamais de cette chaleur-là car je suis trop glacé.

Je suis trop enraidit par ce froid-là ou cette peur et cela n'intéresse personne cette rigidité-là.

Peut-être une petite musique aurait pu naître et m'aider. Curieuse musique du reste : elle dériverait du folklore de Gapence sur un rythme de jazz, elle aurait remplacé les cris par un rythme de jazz dansé par un grand nègre nu, peut-être.

Mais cette musique-là n'est pas venue.

Et le canon du fusil de mon père s'est abaissé et des voisins m'ont emmené chez eux, coucher chez eux.

Alors, Grand Frère puisque tu n'es pas venu je t'ai créé :

J’ai dépecé le corps de l'un, le sourire de l'autre, le sexe de celui-là.

Mais il n'aurait été que de glace, lui aussi, devant le canon du fusil. Il m'aurait peut-être tendu la main ou retenu d'un doigt quand je m'écroulais dans l'éclair sorti du canon du fusil de mon père.

C'est tout ce qu'il aurait pu faire.

Mais l'éclair n'est pas sorti du fusil. Il ne m'a tendu ni la main ni le doigt puisque l'éclair meurtrier n'existe pas.

 

Je suis seul et glacé dans le manque de cet éclair, je suis dans cette mort non venue avec le manque de ce Grand Frère, ce composite méconnu.

Il me faut tout oublier : même Hippolyte !

Je garde pourtant la musique :

Celle de jazz !

*

*     *

Tu as traversé le miroir interdit, Hippolyte. Tu es de l'autre côté !

Moi en face je me regarde et je te vois.

Me sera-t-il possible de te rejoindre ?

Si je tends le bras tu vas tendre le tien : je croirais toucher ta main et ce sera la- mienne ! Et je serai seul avec le contact de ma main, sur cette glace-là.

Toi de l'autre côté tu éclateras de rire car tu es toujours joyeux.

Cette joie te permet peut-être de revenir du bon côté de la glace, le mien ; mais tu resteras derrière, dans le froid, inaccessible tant que je serai là.

Alors je me retournerai, je prendrai mes affaires et je partirai.

Et quand je serai parti tu passeras au travers le tain de la glace, mais seulement quand je serai parti pour que je ne voie pas comment tu t'y prends, pour que je ne puisse pas le faire et te rejoindre.

Alors tu te mettras devant ton téléviseur et choisiras des programmes américains que tu es le seul à recevoir à Gapence.

Tu vogueras en ta lointaine Amérique, celle des clips de rock en roll qu'à toi seul elle envoie.

Il te faut marcher, Hippolyte, marcher tout droit vers l'Est, vers le Texas.

Loin derrière Ceüze c'est la fougueuse Amérique !

Elle réclame un artiste dont l'habit cousu de fils de lumière dessine un halo autour de lui, parfois.

« On est rarement le couturier de son existence ! »  m'avais-tu dit.

Le mien, en l'occurrence, avait dû être un homme sérieux qui avait bien fini ses coutures. Il m'avait taillé un habit de bonne façon dans un drap gris légèrement bleuté.

Mais le tien, Hippolyte, avait innocemment créé, sans

le faire tout à fait exprès, un habit lumineux de chiffons soyeux et de sonorités aigres. Le jaune y voisinait avec le roux et le blanc avec des hululements. Aucun noir, ni de son, ni de couleur dans cet habit de lumière.

Parce que de musique aussi ce couturier avait su t'habiller.

Son rocailleux de jazz-band qui devient mélodie pour finir nostalgique. Je veux dire chants d'amour épuisés, finis, regrettés, terminés.

Et voilà le glorieux assemblage

Bien sûr ! Cet habit-là ne se devine pas quand tu traverses les rues. Tu as déjà en tête les musiques que tu vas programmer. Ton habit s'en nourrit mais cela ne se voit pas, Dieu merci ! pour les yeux qui te croisent.

Mais les soirs de neige pourtant, quand elle tombe blanche et drue, et étouffe tous les sons de terre, justement, alors devine-t-on je ne sais quel halo autour de personne, blanche !

 

Habits de spectacle, destinés au spectacle.

Avec cet habit-là tu as traversé les feux de la rampe : la batterie bat son plein et le chant se délie : Il reste en suspens au sommet des lumières et des cris que tu feins. Il emplit la salle dans son total volume. Elle s'est tue. Elle t'écoute et te regarde. Tu joues de tes longs cheveux comme d'une longue crinière et tes gestes langoureux coulent parfois de viriles manières.

Cela plaît aux hommes surtout ! Ils te fixent. Tu es la femme dans leur tête, celle qu'ils n'oseront jamais toucher.

Et toi tu gobes leurs désirs, tandis que tu délies les gestes si féminins de cette mélodie. Et malgré eux une féminité trouble les atteint et les attire. Helmut enrage car il te connaît bien. Et cette féminité-là ce n'est plus tout à fait son bien !

Et elle s'élève cette chanson. Elle monte et grimpe tout autour des feux de la rampe et toi, un autre toi, tu danses sur la rampe, en doublure, au féminin.

Ce double qui prend corps tu le guettes dans ces robustes hommes ! Les femmes, elles, béatement te sourient et t'adorent !

Tu es celle que tu ne seras jamais et vers laquelle tes phantasmes t'ont porté.

Et puisque l'on ne peut se regarder soi-même tu leur empruntes ces avides pensées.

Le soir, fourbu, ces yeux toujours braqués sur toi, tu rentres avec Helmut et tu lui dis :

« Maintenant, viens à moi ! »

 

La chanson s’est tue, la rampe s’est éteinte. Tu as quitté ta perruque, ta robe et tes oripeaux. Tu es rentré dans la cage de verre, tu as chaussé tes lunettes à fine monture, à l'américaine, tu as choisi un disque et tu renvoies la sono.

 

Les hommes se tournent vers leurs femmes et les enlacent dans un dernier tango.

*

*     *

Amitié, dis-tu, je te croyais mon ami !»

Tes yeux se sont brusquement embués et moi non plus je n'y voyais plus clair ! Ma bouche s'est claquemurée.

Ainsi il me fallait tisser autour de ta personne le magnétisme amer qui pour d'autres amours te permet d'exister.

« Tu me fais de la peine ! » dis-tu.

Et tes larmes retenues me renvoient à d'autres larmes, ton visage défait à d'autres visages... peut-être méconnus, en tout cas oubliés.

J'avais fait mouche de quelques mots sûr de ne pas te ferrer et toi, si solide, voici que tu vacilles.

Défaites provoquées, inattendues, nombreuses, je ne sais !

Et tous vous l'avez geint cette absence insensible en mon cœur : mon acharnement à détruire, disiez-vous, à tuer ce qui subsistait encore et peut-être pour toujours.

Et devant la mollesse de ton corps et tes yeux plus pâles que bleus, je comprends :

« Il est tard pour comprendre ! » dis-tu.

Toi plus jeune, pourtant tu sais : Helmut ! Et tu attends que je parle : pourtant ma lèvre tremble mais ma bouche, elle s'est claquemurée.

Alors je me retourne je prends mes affaires et je m'en vais.

Les montagnes sont là pour être gravies. Chaque pas de mon pied nu s'érafle à la rocaille et chaque pas, de Gapence, m'éloigne d'un degré. Elle, elle se love au fond avec ses rues et ses maisons. Hippolyte et son nouvel ami s'amusent - d'eux-mêmes et de leur corps. Ils écoutent du jazz et fument au même joint. Et les relents de fumée hallucinent l'Amérique du Texas à la Californie et Helmut, oublié.

Moi, je grimpe sans me retourner car le vide m’attire

Le temps s'est arrêté.

Mais il repartira, Hippolyte !

Et ton nouvel ami t'ennuiera-t-il un peu ? A la folie ?

Bientôt tu lèveras les yeux vers les hauteurs de nuages voilées et tu devineras de blanches Edelweiss dans le vert, éclatées. Je les montais cueillir dans mes habits endimanchés aux printemps ensoleillés de Charence.

Alors du jazz en tête je redescendrai, les pieds dans les chutes sonores des rigoles, j'accompagnerai les bergers de Gapence chargés de bouquets inodores, à Charence arrachés.

Car l'Edelweiss se vend encore à Gapence.

J’aurai eu le temps d'apprendre à pleurer puis à sourire, de la chanson chantée.

Et toi et Helmut, et toi et ton nouvel ami, et toi et moi nous ne ferons plus qu'un de nos amours dépouillés. Et je voudrais pouvoir te dire :

« Si par hasard, face à toutes les tempêtes ton navire avait besoin de s'ancrer, alors vogue notre galère sur les lacs gelés, dans les tempêtes de neige, au coucher des soleils immobiles et gelés.

-« Oublie ton rock, oublie ton jazz, oublie ton Amérique, écoutons Tannhäuser ce soir, s'il te plaît ! »

 

Et pourtant ce soir-là tu m'avais repoussé d'un geste large alors que je me portais vers toi pour t'embrasser.

Des retrouvailles ! Pensais-je.

Et j'ai dû m'arracher seul à mes bottes sans que tu veuilles m'aider.

Et tu m'as fait pleurer Helmut puis sourire sur nos passés.

Moi je n'y comprenais rien !

Mais quand dans la nuit j'ai crié que j'étais ton esclave et toi tu as hurlé : « Gueule que tu es une salope ! » J’ai compris que je préférais ta lèvre courroucée, toi prêt à me battre (je parle trop, dis-tu) à ta lèvre adoucie par trop de musique et d'alcool, mêlés.

Et dans un bonheur infini, la salope que je devenais ne s'est jamais différemment trouvée autant souillée.

Et j'ai compris que je préférais ce Gapence-là, qui me renvoyait pourtant à un autre Gapence puisque dans ces images passées personne n'était là pour me battre et me frapper :

Frapper ! Car je ne peux frapper à ta porte sans y être invité !

Tu y es,

Ou tu n'y es pas !

Tu y es,

Mais tu ne réponds pas.

Tu y es,

Mais déjà avec un autre.

Ce soir tu y es !

J'ai tremblé à toi en frappant à ta porte.

Il fait froid à Gapence et on y tremble facilement !

Et j'ai aimé ce tremblement d'angoisse, évidemment !

Car j'aime aussi, du sperme de ton sexe, trembler par ma peur du Sida.

*

*     *

Je t'ai téléphoné sans me nommer car tu dédicaçais des disques en ce premier janvier.

Je ne me suis point fait connaître et tu n'avais pas les disques demandés.

Et voilà qu'un disque est dédicacé, dis-tu, aux rares auditeurs qui t'écoutent.

C'est «J'attends quelqu'un ! » de Ginette Reno.

Je crois pâlir : Ce disque, pour moi, est-il bien diffusé ?  

Mais je suis en visite à l'hôpital de Gapence, au chevet de ma tante alitée.

Hôpital où je terminerai aussi mon existence par cet

amour, illuminé.

Et toi jetteras-tu au milieu des mottes de terre et des cailloux lâchés une fleur d'Edelweiss sur mon cercueil sonore et martelé ?

*

*     *

Mais Hippolyte Lui, danse sur le fil raide de la corde vibrante.

Moi je n'ai plus qu'à tendre mes regards, agenouillé que je suis, prêt à l'accueillir s'il venait à tomber.

Danse ! Danse ! Sur la corde qui vibre ! Voilà les trompettes du rock et tu te contorsionnes : tu portes ta chemise à carreaux rouges et noirs, celle qui sèche parfois le matin à l'étendage de ta fenêtre et qui me dit que tu es encore là, avec aussi ton blue-jean un peu plus délavé.

Eux, les carreaux rouges et noirs commencent à défraîchir. Dans cette tenue tu conduis le spectacle sur la petite piste de danse. A toi tout seul  le ridicule de tes mâles fureurs atteint le génie ! Et tu abats, pas à pas, les fauves grandeurs de ta séduction sauvage. Et tu Danses, tu Danses là-bas à quelques pas de moi, seul.

Et roule le rock et roule le roll et roulent tes hanches de quelques langueurs brusquement envahies. Ce plaisir-là tu ne le prendras jamais : tu aimes trop les coups sinon il te faut en donner. Pourtant ce désir est en toi et la musique le sort : en spectacle !

Je suis ailleurs, tapi dans le refuge de nous deux seuls connu et je t'observe.

Notre amour - il n'y a pas d'amour - nous a-t-il permis de nous atteindre ?

Et nos sexes, organes de préhension ?

Je suis là, diaphane, dans les lumières bleutées de la boîte de nuit, tu ne me vois pas. J'observe ta Danse éphémère, la seule que tu danseras ici, dans ce lieu, à cette heure, en cette latitude, sous mes yeux.

Peut-être Danseras-tu ailleurs et d'autres yeux miens t'observeront. Très vite de ta superbe je reconnaîtrai la mâle assurance. Ta chemise sera-t-elle de carreaux rouges et noirs ? Et la texture de ton pantalon aussi rêche ? Autres blue-jeans autrement délavés et un peu davantage au niveau du sexe pour mieux l'auréoler.

Usure du tissu là, en ce centre noir : ce monde à moi vers un autre tendu.

Tu Danseras la parade inutile et à qui destinée?

Le savons-nous ? Le savons-nous ?

Toujours, dans différentes éternités, tu danseras et moi je te contemplerai.

Il ne s'est rien passé de tout cela. J’ai dû, comment dit-on ici déjà,... rêver.

*

*     *

Hippolyte est assis en face de moi au restaurant.

Je parle trop ! Il me l'a dit !

Tu ne m'emmèneras plus sur ton balai de sorcière chevaucher ton passé : je l'ai cassé !

Tu nommes les noms des rues de New York devant l'écran de ton téléviseur pourtant tu n'y a jamais mis les pieds !

Il ne s'est rien passé de tout cela. Tu es sagement assis devant ton assiette et tu avales un civet de lièvre que tu aimes bien.

C'est l'automne dans le jardin de Charence peu loin de Gapence. Tout autour les neiges sont remontées. C'est un calme midi en apparence, très anodin. Sous une véranda Hippolyte mange en face de moi. Je parle trop ! Il me le dit. Je ne sais pas rester à ma place comme un bon chien.

Sont-ils vraiment, ceux que j’ai tant aimés complètement ressuscités ? Ils ont peut-être laissé une partie d'eux-mêmes ailleurs, en bas. Alors cela leur tire les pieds mais aussi des vertèbres et par là leur tête et avec elle leurs belles pensées.

C'est « Thriller » de Michael Jackson. Ils ressortent à moitié nus de terre et tendent leurs mains. Mais eux ! Ils ne sont pas hideux ! Ils sont magnifiques : on ne s'en méfie pas, on en tombe amoureux !

Une main, enfin belle et pure pour s'accrocher, une main pure et froide comme l'air des montagnes ! Allez ! Allez ! Attrape-moi la main ! Et hop ! Je suis sous terre et c'est trop tard maintenant, s’en est fait !

Continue la musique de Michael Jackson ! Continue pour tout oublier ! Mais il n'y a plus de vidéo.

Et pourtant tout est calme en apparence, il n'y a pas de musique de jazz sous la véranda du restaurant de Charence. C'est la normalité à midi en l'automne à Gapence. Je la trouble par mes paroles, Hippolyte me l'a dit !

Il ne s'est rien passé de tout cela, j'ai dû comment dit-on ici déjà,... rêver !

*

*     *

Sur un radieux manège qui tourne au rythme de l'accordéon je vois Helmut et Hippolyte, l'un sur un grand cheval et l'autre à l'avant de la grande carène d'un navire argenté.

A la proue d'un autre navire un jeune indien s'incline une fleur de lotus à la main sous des serpentins déroulés de papier peint. D'autres enfants enturbannés l'accompagnent aux turbans mauves ou verts ou jaunes aux teintes un peu fanées.

Moi au centre je dirige le manège et d'une longue chambrière je frappe quelques chevaux courroucés.

Et deux femmes nauséeuses tiennent leurs bambins éplorés sur le manège qui tourne trop vite à leur gré.

L'accordéon rythme le rythme mais tout d'un coup un cow-boy surgit de sa monture un revolver à pétard au poing . Il vise des turbans roses les visages enfantins aux lèvres grandes ouvertes aux dents blanches étalées sur le large sourire de leurs faces basanées.

Et de l'Inde aussi ils ont apporté une tache noire au-dessus de leur nez.

Voilà que le cow-boy chante un rythme d'Amérique et bientôt Hippolyte va se mettre à pleurer.

Alors je le frappe de ma cravache pour l’aider à pleurer.

Et sourd une larme blanche de sa chair tuméfiée.

*

*     *

Du fouilleur d'Hippolyte naissent des bulles blanches

qui montent en moi pour s'iriser.

*

Et nous quittons le manège pour une salle où le spectacle est donné.

Je suis en habit noir, de velours habillé, culotte courte et cravate appliquée.

Je recherche ma mère dans l'obscurité.

Mais : Halte-là ! Le directeur m'arrête !

Il me prend par la main et me guide sur scène.

Et les rideaux s'écartent bientôt sur des pointillés noirs, secoués de parlotes : c'est une mer sans fin, une hydre aux cent têtes hérissées.

Je grimpe sur un escabeau et je tire des numéros d'un gibus : à chaque numéro lu un gagnant crie.

Et je mène la salle de ma main innocente replongée dans le gibus.

Je devine le visage de ma mère angoissé, ravi et agacé dans une translucidité sombre, devinée.

Puis le silence se fait pour entendre une lente musique, un peu chevrotante comme pour s'excuser : c'est du Jazz ! Pour la fête le Directeur a osé, car elle est faite de sonorités blanches et noires, noires des Noirs, et blanches des jeunes Blanches, à violer.

La salle surprise se tait.

Moi je redescends de l'escabeau où j'étais juché. Le rideau tombe. Il est tombé.

J'ai été le maître du monde mais je n'y ai rien gagné.

Je reste seulement étonné de la musique nouvelle qui vient d'Amérique avec les GI fraîchement débarqués.

 

Puis je suis à l'école. La fête est finie. Punis !

Le maître m'a mis à côté de « l'Ane », le dernier de la classe.

Et les élèves lisent un texte d'Anatole France : Un petit vieux très propre est assis sur un banc repeint à neuf, de vert tout neuf. La scène se passe dans une petite ville bretonne bien ordonnée.

Le petit vieux se croit obligé de ramasser un bout de papier indignement jeté par un jeune homme effronté.

Et l'Ane me susurre

« Tu as vu hier dans les camions des GI ? »

-Quoi?

-Ils avaient attrapé des gonzesses, des jeunes et ils se les sont tapées ! Par la bâche entrouverte j'ai pu tout observer. Après, suspendu à des bras, le corps de la donzelle était descendu du camion. Et les robustes bras poilus, aux manches kaki retroussées se nouaient à ceux, grêles et étirés des femelles aux jambes encore écartelées et jusqu'aux pieds, ensanglantées.

Alors montait une clameur de la mâle cohue :

« Encore ! Encore ! On en voudrait ! » et pour peu qu'ils se seraient pourléchés.

Sur le petit banc, le vieux monsieur très propre mouche son nez malpropre d'un mouchoir aux senteurs de lavandes écrasées.

*

*     *

Et du fouilleur d'Hippolyte naissent des balles blanches et rondes qui montent en moi pour éclater, avec la forte odeur de désirs sauvages en uniforme kaki, des GI déchaînés.

*

*     *

Les cloches de notre temple nous appellent. C'est Pâques ! Les catholiques eux aussi font sonner les cloches de leur cathédrale mais c'est la cloche seule de notre temple qui nous appelle.

Lucie, tante Lucie, chante à tue-tête sur le chemin. Elle a pris nos mains et nous avançons balançant nos bras.

Et elle chante, elle chante très bien, elle chante si bien qu’elle doit retenir sa voix pendant les cantiques sinon tout le monde se retourne. Cela ne se fait pas surtout pendant un cantique au cours du culte.

Nous traversons des champs de neige fondante. Par-ci par-là dans les coins les plus secrets de nappes d'herbe très vertes, très jeunes, fougueuses se hérissent brusquement d’une violette au mauve très foncé ou d’un jaune coucou.

Il me souvient, oui, il me souvient de nos pas, de la traînée de nos pas laissée dans la neige fondante et molle de Pâques ! Il me souvient, oui, il me souvient de l'odeur de la violette et du coucou mêlés qui sortent de neige et naissent aux creux les plus abrités, là, au trou de neige, autour de chaque tige de l'aubépin encore dépouillé.

Et les coucous et la violette viendront garnir le plat, la belle assiette de ferme pleine d’œufs durs décorés, un à un, par nos pinceaux alertes - ou alors c'est un oeuf de teinte uniforme l'un rouge l'autre bleu et le troisième vert et par-dessus le dessin un ruban à l'aquarelle dont involontairement des franges merveilleuses limitent le coloris.

Et le plat va faire nos délices au retour du culte de Pâques.

Qu'avait dit le Pasteur ?

Nous ne l'avions pas bien compris puisqu'il était Américain. Mais à coup sûr il nous aura encouragés, il nous aura dit que nous étions sur la bonne voie puisque nous étions protestants !

Et de toute façon, il y a eu cette grande promenade

pour l'aller voir, lui dans son grand temple, aux voûtes plus hautes que celles de l'église des catholiques où l'acoustique impossible donne à sa forte voix les sonorités de l'oracle incompréhensible, mais irréfutable.

Rocaille de cette voix venue d'ailleurs, venue d'Amérique parce que là-bas il ne pouvait épouser celle qu'il aimait ! Alors le voilà quittant ses ordres, devenant Français, pasteur français et bon époux.

De ses égarements naissent parfois des amnésies qui suspendent le temple et son auditoire dans des silences mystiques au milieu de belles sonorités, envolées.

Ce n'est qu'à partir de Pâques que nous pouvions nous hasarder sous les hautes voûtes du temple, trop froid en hiver.

C'est pourquoi nous attendions les neiges fondantes pour renouer avec le temple de Saint Laurent.

 

Le rituel sera toujours le même !

La neige sera toujours fondante pour Pâques. Çà et là quelques coucous et violettes resurgiront des neiges dans de petites plaques d'herbe verte. Lucie nous prendra par la main et chantera à tue-tête et nous nous rendrons à ce temple dans la joie du Christ ressuscité, dans la fonte des neiges avec la violette juste éclose et le coucou épanoui.

Mais aujourd'hui, Lucie, tu es morte.

*

*     *

« Congestion pulmonaire ! Double ! »

Sur le pas de la porte de la chambre de Lucie, le médecin s'était figé. Tel un oracle il avait prononcé haut et fort, et très détachés, ces trois mots.

Lucie était semi-consciente depuis huit jours. Le médecin de la vallée n'arrivait pas à la guérir : pire, il n'arrivait pas à formuler un diagnostic : il ne savait plus si elle souffrait du cœur, du foie ou de la raison.

Bref, Lucie agonisait.

Nous avons alors décidé de faire venir de Gapence un médecin célèbre. Immobilisé sur le pas de la porte et apostrophant Lucie avec tant d'autorité : déjà nous reprenions courage !

Je ne sais si Lucie sentait, elle aussi, ces choses-là mais elle alla mieux le soir même.

Et je suis sûr maintenant, que Lucie avait eu effectivement une congestion pulmonaire double.

Mystère !

Certains vieux médecins disent encore que les malades dégagent une odeur et que leur chambre en est envahie.

Mais Lucie, pure et sereine, en pleine santé odorait les foins qu'elle coupait pour ses deux vaches : la Charmante, une vraie peau de vache et la Gentille, une bonne bête.

Au printemps, elle embaumait les violettes et les coucous qu’elle portait à la boutonnière, les premiers cueillis étant ceux ramassés dans les neiges fondantes du côté de Saint Laurent, dans les chemins qui conduisent au temple.

« Congestion, pulmonaire! Double! »

Le mystère restera toujours entier mais Lucie, cette fois, fut sauvée.

Pourtant notre médecin habituel était un saint homme. Il travaillait de jour de nuit les dimanches, hiver comme été.

Un soir de Noël toute la famille s’était empoisonnée : le veau aux champignons disait Lucie.

Moi, je n’avais mangé que des champignons et Lucie craignait que je meure le premier.

Ce fut grand-père qui donna l'alarme en souillant le premier la neige toute fraîche,tombée.

Le médecin de la vallée arriva bien vite sur son traîneau dans la nuit de Noël étoilée, grâce à son grand cheval noir plein de petites clochettes autour de son collier et lui  recroquevillé sous des couvertures de peau de bêtes. Son cocher une chambrière à la main surveilla le cheval tandis que le médecin pénétrait dans la ferme.

Tout le monde était couché sauf moi. J'avais rangé autour de mon ours en peluche différentes poupées. J'étais au centre de ce beau cercle et je comptais : « Un ! Deux ! Trois ! Et à trois : tout le monde vomit ! »

Le médecin amusé m'observa. Il en conclut que les champignons n'étaient pas vénéneux que c'était le veau seul qui avait « tourné ». Et grâce à ce diagnostic il sauva tout le monde avec ses piqûres, Lucie aussi, cette fois aussi !

Mais aujourd'hui, Lucie, tu es morte.

*

*     *

Tu me suis du regard, Hippolyte, derrière ta vitre, tu me souris !

Tu m'as souri, Hippolyte, quand je suis parti.

*

*     *

Lointainement dans la nuit, par la neige étoilée de mille paillettes grâce aux fortes gelées, se dessinent quatre silhouettes d'un autre temps enveloppées de grandes capes, de grandes robes ou de vieux pardessus. Elles 'acheminent maladroitement, malencontreusement, à petits pas à travers les ornières de la neige dure et froide.

La première joue d'un accordéon, la deuxième d'une flûte, la troisième porte un petit panier à moitié rempli d’œufs, la quatrième tient une assiette qui brille de quelques sous.

Nous sommes à la Chandeleur et les masques font la quête. La petite musique au loin, n'est pour l'heure qu'une idée de musique dans ma tête. Et pour moi les masques sont les masques et je ne les reconnais pas.

Ils viennent du côté de Saint Laurent et s'approchent à petits pas de la ferme de Lucie. Lucie qui sait, qui les voit venir et qui déjà rit de ma frayeur.

Elle les guette et m'appelle dans la cour quand la musique se rapproche et devient une vraie musique. Cette fois, malgré ma peur je sors sur le pas de la porte et vois les quatre masses noires sur la neige, blanche.

Ils continuent à se rapprocher, petit à petit, avec leurs petits pas, empêchés qu'ils sont par leurs grandes capes ou leurs grandes robes.

Et moi, je rentre dans la ferme

Vite la targette !

Et Lucie me crie : « Ouvre ! Ouvre-moi ! Ce sont les masques ! N'aie pas peur ! »

Je crie que je ne veux pas, mais Lucie ordonne !

Et quand les quatre masques pénètrent dans la ferme, leurs quatre sourires de sorcière à Blanche-Neige en tête en jouant cette drôle de musique, que leurs bras tendent vers nous le panier à œufs et l'assiette à moitié couverte de sous, je crie :

Je crie de peur devant ces rictus figés qui cachent un autre sourire : celui né de ma peur, sous les masques, chez les masques.

*

*     *

Tu m'as souri, Hippolyte, quand je partais.

Et quelques kilomètres plus loin je me suis mis à pleurer.

*

*     *

Les hirondelles crient.

C'est de nouveau le printemps.

Elles passent au ras de la fenêtre de la haute maison plantée au-dessus du vallon, d'un trait, d'un cri. Elles passent si près que ma petite main se tend et veut les attraper.

-Impossible ! me dit ma mère.

-Pourquoi ?

-Ta main est trop petite et tu ne les attraperas pas.

Pour moi, ce n'est pas ma main qui est trop petite, mais mon bras !

En bas : le village.

En face : les montagnes vertes, de verdure couvertes,

et entre cette translucidité tranquille où volent les hirondelles, fluide embaumé qu'elles pourfendent si vite, de leurs cris aigrelets.

Jamais ! Jamais ! Hirondelle ! Je ne t'attraperai ! Et pourtant c'est si facile ! quand tu passes si près, d'un trait !

Et pourtant mes amours j'ai tant essayé de vous garder.

Mais vous filez trop vite dans le ciel bleu comme les hirondelles noires, si agiles...

Aujourd'hui : Mêmes cris !

Assis à la terrasse d'un bar de ma ville les hirondelles piaillent au-dessus de nous.

Et de certains yeux brusquement je sens l'effleurement : yeux très bleus, très clairs. On y pénètre tout de suite, sans résistance aucune, et tout entier on s’y love déjà de chaude sensualité, et là seulement, on réalise que l'on t'a un peu regardé.

Ce sont tes yeux, Hippolyte, si ce n'est ton visage.

Et me voilà impudiquement attendu au paradis de ta barbe enluminée des soleils de Gapence !

Tu es plus beau qu’Hippolyte, peut-être ?

Et que m'importe !

Et tu dois quitter ce bar et moi aussi, accompagnés chacun que nous sommes.

Alors longuement tu me souris et moi aussi, enrichis peut-être déjà de nos Gapences respectifs, inconnus l'un de l'autre.

Le soir venu, dans le faubourg gris, ta voiture stationne.

A l'intérieur, tu attends...

Et nous quittons la ville car il n'est pas possible de rester dans les faubourgs gris de cette ville.

Je t'aime peut-être d'Hippolyte qui me laisse souffrir de désir lui, en égoïste ou peut-être mon corps te désire-t-il sans Gapence associée ?

 

Et pourtant Hippolyte ! si tu le voulais tu pourrais encore me battre et me frapper parce que j'ai connu quelqu'un plus beau que toi et qui me désire brutalement lui, sans musique, ni jazz, ni Amérique . Et tu pourras me battre et me frapper je reverrai Herbert, pour retourner te voir, après.

Lui il ne dira rien. Il me caressera, il aura des sons gutturaux au fond de sa gorge ; et moi j'en gémirai, Herbert, derrière moi arc-bouté, ses grands yeux un peu plus rêveurs et sa mèche blonde juste un peu dérangée.

Il a le corps fort et musclé des maçons, il force sur la pierre et pétrit le mortier et la pierre résiste, elle, mais les êtres se fanent dans leurs amours et leur trop-plein de désirs.

Hippolyte, déjà tu t'estompes !

« Amitiés »... disais-tu !

Et brusquement Herbert me pénètre :

Plaisir de lui en moi où il suspend tout son désir.

La petite bête en moi, qui n'est pas si fragile gémit, elle et grommelle sans que je sache vraiment d'où elle vient et les sons gutturaux qui montent de la gorge d'Herbert s’y emmêlent.

Et voici mon cri du mal espéré !

Et mon sexe éjacule !

Et alors ton grand corps, ce corps blond d'homme musclé enveloppe mon dos dans râle de joie qui vient du fond de toi, du bas, de ton sexe - vers moi..

Ton corps lui, sur mon dos m'est complètement donné et moi complètement émasculé.

Et nous dormons ainsi entremêlés notre premier sommeil de frères jumeaux retrouvés.

*

*     *

On m'appelle Fleur de Lotus du moins ceux qui m'aiment, dit-il, à cause de mes yeux légèrement bridés.

Je suis heureux de te découvrir, là dans la lumière car j'avais peur de m'être trompé dans l'obscurité. Je ne suis pas déçu par toi, chez toi, dans la clarté.

J'avais été choisi par lui, sous un tamis de très petites lumières colorées ! Dès mon entrée il m'avait perçu me sembla-t-il, mais comment savoir dans une telle obscurité ?

A minuit cependant, à l'heure de la danse du tapis, il avait jeté très vite à mes pieds un cœur de feutrine rouge pour que nous nous y embrassions à nos pieds.

C'était un jeune homme de vingt années peut-être.

Puis les danseurs au bar se sont accoudés abandonnant les tapis de feutrine « cœurs » rouges et noirs, « carreaux » d'un immense jeu de tarot jouant ici des destins, chaque soir, à minuit.

A chaque retrait d'un buveur du comptoir nous glissions l'un vers l'autre d'un degré et nous voici maintenant à côté.

Sans se hâter il porte une cigarette à ses lèvres vermeilles et j'ai juste le temps de l'allumer, d'un geste au ralenti, comme en un temps oublié.

Et nous nous asseyons, en retrait, tête-à-tête.

A cet instant la chanson a chanté

« Sounds like a melody. We need the ecstasy, the jealousy, the comedy of love Like the Cary Grants and Kelly once before, give me more more tragedy, more harmony and phantasy, my dear! »

Et j'ai vu un instant, Hippolyte, rythmant, se remettre à danser !

A quelle senteur celle de ce corps est-elle associée ?

A Munich peut-être, devant Bruegel, cet indien attardé, solitaire comme moi en quelque musée.

Mais je sais que seule aux Indes cette fleur de Lotus est vénérée.

« Tu parles peu, dit-il, plus tard, mon ami d'Occident mais moi je cherche toujours le plaisir de l'autre comme en Orient. »

Et je le lui ai donné ce plaisir si féminin en lui sans le lui avoir prédit.

Au petit matin nous avions tout mis en commun, inconnus, seuls, restaient nos amis.

-Mon ami, dit-il, demeure quelques maisons voisines et il faut s'en méfier car il est très jaloux.

-Moi mon ami est à Gapence et je n'ai rien à redouter car il serait heureux de cette jouvence.

Et j'ai pensé :

Hippolyte est mon ami, c'est pour cela qu'il me frappe et que je le frappe aussi. Il me traite de « salope » pour des crimes que je n'ai pas commis et cette salope-là m'a envahie : je ne peux m'en défaire ni m'en débarrasser...»

Hippolyte et Helmut sont là dans les eaux troubles du marécage. Les fleurs de lotus cachent leurs petits yeux brillants et leur langue fourchues et leur venin aux dards prêts à éclabousser.

Et moi, frappant du pied :

« Vous n'étiez pas invités, ce soir et j'aurais dû me méfier. »

Et quand Fleur de Lotus m'a quitté je n'ai pas oublié de lui dire :

«  A bientôt ! » comme Hippolyte me l'a toujours enseigné.

Le lendemain, j'écrivais à Hippolyte :

« J'ai rencontré une Fleur de Lotus, elle ne parle ni musique ni jazz ni Amérique.

L'Inde est son pays où éclosent les lotus.

De la fleur de Lotus naît sûrement un éther salutaire qui purifie le sang, par les hauteurs délétères contaminé.

Adieu, Gapence ! Helmut et Hippolyte, je vous ai oubliés ! »

*

*     *

Il a fallu que je revienne dans le Night Club des Saintes-Maries-de-la-Mer accompagné par Fleur de Lotus pour que je comprenne que mon passé vivait ici, aussi.

Aux « paillassons » arrogamment tendus par des « Princes » pendant les danses, vers une heure et trois heures du matin combien de fois ai-je rêvé ?

Baisers furtifs, puis appuyés, connaissance de l'autre, peut-être ce frère puissant et armé !

Mais la semaine suivante il s'en allait avec un autre, sans moi cette fois, et le cycle recommencera perpétuellement mais hélas, beaucoup plus rapide que celui des saisons.

Hier j'ai pleuré dans la courette intérieure du Night Club des Saintes, assis sur un banc de grès du Pont du Gard, parmi les plantes exotiques, petite cour fermée où viennent s'ouvrir des cœurs pleins de tendresse de rancœur et de tristesse.

Et j'ai pleuré ici pour la première fois comme tant d'autres, dont je m'étais moqué, autrefois.

Pleurez ! Pleurez ! à chacun son bon tour Messieurs, Dames !

J'ai pleuré sur mes ruptures passées mais aussi sur cette rupture présente : Helmut ou Hippolyte, je ne sais.

Et Fleur de Lotus riait, lui, à gorge déployée dans la salle de bal à côté.

Au petit matin au sortir de la boîte, sur le sable, en regardant les vagues un doux regard mystique naît brusquement de l'écume.

Des barques se balancent au rythme de Vivaldi, de Venise l’antique.

Du bleuté, du moiré, du vert, d'un vert plus sombre, vert glauque, de l'insondable vert enfin surgit ce regard féminin plein de reproches.

La bouche est toujours mince, le sourire triste, les yeux

noirs : la Joconde peut-être ! Cheveux très noirs aspirés par le vent.

Clapotis des vagues... légèreté molle, érotique presque !

Coup de sifflet strident de Fleur de Lotus, deux doigts entre les lèvres : il court nu devant moi sur la plage déserte de si bonne heure.

Déjà ! Il voudrait que je ne rêve plus sans lui !

Déjà ! Il voudrait que je coure avec lui !

Déjà ! Déjà ! Que le temps passe !

Mais le soleil monte sur l'horizon : impossible de le fixer. « Mais si ! Mais si ! » dit Fleur de Lotus.

Et après ce grand trou noir de la mer qui s'est vidée et le ciel qui s'empourpre...

Et le rythme de la barque et le rythme de la vague ressuscitent à nouveau le visage de celle que j'ai aimée, ici.

Pourtant des odeurs plus soutenues, celle de l'algue marine, du roui, me renvoient à d'autre visages oubliés : les grands yeux de Bertrand aussi vastes que bleus ressuscitent de nouveau par la vague.

Il y avait toujours une fuite de ce regard quand je le fixais : la tête de Bertrand s'inclinait à ce moment-là et son regard lui, se portait à ses pieds.

Et en moi l'impression d'avoir là, un enfant innocent que je venais de gronder et d'injustement molester. Et alors pour me faire pardonner, il me fallait...

Il me fallait absolument le serrer contre moi le caresser et l'embrasser.

La lumineuse pièce blanche : Notre Chambre !

Elle s'ouvre sur le balcon vers la mer qui reflète aujourd'hui sûrement encore un ciel sans taches, même si parfois et selon la saison s'y perdent quelques légers nuages. Et les deux phares au loin, les deux phares symétriques, promontoires guidant l'eau des étangs mi-saline, mi-douce, lentement, imperceptiblement vers la mer.

Odeur du roui... mais encore plus ocre et peut-être pourpre par-là, et jusqu'au violet dans la gorge, cette fois...

La route toute droite traverse ces étangs.

Elle est bordée de cyprès et se dirige tout droit vers Montpellier.

C'est à cet instant précis une marche vers je ne sais quel cimetière.

Le pic Saint-Loup, au fond, se trouve déformé par la perspective, plus rond, plus mou qu’il n'est pourtant. Et malgré le voile bleuté que vaporise la mer je devine dans les remous qui le ravinent d'indécises falaises.

Hélas ! Contre le cyprès la voiture noire aux flancs rouges de Bertrand est venue s'écraser.

Moi éjecté, j'ai été sauvé.

Car devant mon porche autrefois, à Montpellier, venait garer une voiture de sport de marque anglaise.

Je ne l'avais pas vue mais j'avais seulement entendu l'harmonie profonde et puissante de son vrombissement.

Quand je l'ai vue pour la première fois j'ai découvert une voiture de sport noire aux flancs rouges coiffée d’une capote un peu défraîchie.

Quand je l'ai vue pour la deuxième fois la capote avait été repliée et une tête émergeait de l'habitacle : tête aux cheveux blonds, au lisse profil sculpté dans quelque marbre de Carrare. Profil antique grec parfait, du temps jadis où ces mêmes Grecs arpentaient ces mêmes rues.

La troisième fois du marbre était née une barbe blonde, cette fois.

La quatrième fois la tête s’est brusquement retournée et j’ai reçu dans mon regard un regard bleu, de seule teinte bleue.

La cinquième fois la tête s'est dressée pour quitter la voiture : 

Costume parfait porté par un corps inventé pour quelque publicité !

Et Bertrand, avait à chaque instant le geste qu'il fallait, que l'on n'aurait pas osé lui suggérer.

Il s'arrêta, me fixa, m'attendit...

J'ai été emporté en plein jour par le souffle puissant d'une voiture anglaise. Pourtant la première fois que je l'avais vue ce n'était qu'une voiture noire et rouge au vrombissement plus sonore que celui des autres voitures.

Si la capote était un peu abîmée l'intérieur, lui, était franchement vétuste : les cuirs des fauteuils défraîchis et le volant à trois branches n'en comptait plus que deux. Ce n'était plus le volant d'origine, assurément.

Et lorsqu'elle a démarré et que le moteur a ronflé ce n'était pas pour moi un ronflement ordinaire. Pourtant c'était bien la voiture noire et rouge, de style anglais, qui passait chaque jour à côté de moi pour venir stationner tout près de mon porche et dont les yeux du conducteur étaient très bleus, de toutes les nuances du bleu.

Et nous voilà dans la mer en train de nous baigner et dans le plus beau restaurant de Palavas-les-Flots nous avons fini la soirée.

A la sortie, un panneau « chambre à louer, à l'année » nous a tous deux arrêtés.

C'est une grande chambre toute blanche avec deux baies qui s'ouvrent sur le balcon vers une mer bleue, sans faille, des yeux bleus de Bertrand.

Mer si transparente qu'elle se borne à refléter le bleu du ciel et parfois ses quelques différences. Mais au loin, à l'horizon, elle s'assombrit peut-être à cause de courants qui naissent à fleur d'eau du fait d'énormes épis rocailleux, jetés là, pour y retenir le sable...

Future belle plage, pour l'instant nôtre !

Et chaque matin nous empruntions la route droite bordée de cyprès qui conduit à Montpellier.

Et toutes nos randonnées m’ont toujours ramené vers cette seule allée, et ce seul cyprès.

Noirs, Fleur de Lotus, tes yeux sont trop noirs ! Je suis aux Saintes-Maries-de-la-Mer bleue et tes yeux noirs me renvoient au cyprès noir.

Et le bleu des yeux bleus de Bertrand est présent lui, sur le rivage, dans chaque retombée de la vague..

 

Je te le dis...

Et tu t'enfuis

*

*     *

Quand j'ai frappé à la porte d'Hippolyte c'est un

« Oui ! » sonore et joyeux qui m'a répondu : Hippolyte était donc heureux !

Quand j'ai passé sa porte la pièce était envahie par un bonheur espiègle et ma présence ne le troublait point.

Hippolyte était assis devant le Téléviseur, les pieds haut posés sur la table. Il ne broncha pas car il écoutait une émission secrète que lui seul est capable de capter.

Je traduis de l'Américain ce que le Téléviseur diffusait :

« Le Sida est une maladie volontairement introduite en Amérique sur quelques spécimens homosexuels, condamnés à mort.

En échange on leur avait promis la vie sauve... car, évidemment ils ne se doutaient pas que cette maladie, mise au point dans les laboratoires du Dr. X était mortelle.

L'équipe médicale avait pris garde que le virus ne soit présent que dans le sperme. Elle avait veillé à ce que les cellules du vagin de la femme soient une barrière infranchissable pour le virus, qui ainsi ne risquait pas contaminer les hétérosexuels.

Malheureusement sous l'influence de la chaleur sèche des saunas et des émanations de popper's les virus ont spontanément muté.

En effet, dès leur remise en liberté, ces condamnés homosexuels se sont immédiatement rendus dans des saunas new yorkais pour y séjourner de longues heures et y avoir de multiples relations sexuelles comme l'on pouvait le prévoir.

Ainsi, une maladie créée pour se débarrasser de l'espèce homosexuelle peut actuellement envahir tout genre humain.  

L’idée était valable, puisque cette espèce est un péril pour la procréation universelle ; c'est également un danger pour la structure sociale créée au cours des siècles, modèle de stabilité : je veux dire la Famille.

Nous comprenons l'attitude du gouvernement américain qui ne pouvait plus entrer en lutte directement contre les homosexuels qui savent actuellement se défendre et qui ont leur poids dans chaque élection ; mais nous ne comprenons pas que les médecins n'aient pas expérimenté d'abord en milieu carcéral cette technique d'élimination, avant de mettre en liberté des homosexuels contaminés. En effet, il aurait été possible d'arrêter cette maladie aux murs de cette prison !

A condition bien sûr que les gardiens n'aient pas eu de pratiques homosexuelles avec les prisonniers !

Vous en doutez ! Moi aussi !

Mais il aurait été possible d’exterminer tout ce que contenait de vivant cette prison par un incendie ou une explosion par exemple, et le risque de diffusion générale de la maladie aurait totalement été éliminé

Quant aux quelques gardiens qui n'auraient pas été présents, dans la prison au moment de l'explosion, ils auraient pu être supprimés par le F.B.I. qui aurait fait brûler leurs corps... »

Brusquement les images défilent et le discours s'arrête. Les émissions de la 1ère chaîne reprennent normalement. Hippolyte m'explique qu'il y a décrochage chaque fois qu'il risque d'être repéré.

Par qui ?

Hippolyte est absorbé par l'émission idiote-1ére-chaine-dimanche-après-midi et ne répond point.

Et nous parlâmes pourtant, au bout d’un long moment de ce malheur-là, et des autres malheurs : ceux d' Hippolyte !

 

Bonheurs futiles, éphémères, qui ne sont aujourd'hui, plus que malheurs !

Et je pense moi aussi à mes bonheurs éphémères : Herbert, Fleur de Lotus.

Il est tard. Je dois partir.

Et mes lèvres se posent sur les lèvres d'Hippolyte, touches d'adieu légères... si légères... on dirait des papillons... nos lèvres... si délicates... à s'embrasser !

Mais brusquement je vois les lèvres d'Hippolyte, en papillon, se mouvoir, pour prononcer :

« Tu veux qu’on fasse l'amour ? »

Et me voilà entraîné vers la chambre tapissée de marron et de doré, sous la fleur qu’Helmut et Hippolyte avaient ici, fixée.

Et nous voilà partis, chacun vers les souvenirs que nous venions d’égrener, moi avec Herbert et Hippolyte avec un autre !

Et Hippolyte me dit :

« Tu as fait l’amour avec Herbert, hein ! »

Et les coups qu’il me donne redoublent :

Moi, je ne sens rien ! Je les entends seulement !

Et je me sens très bien, baigné dans de légers nuages...

Cela excite Hippolyte davantage et dans mon extase

j’entends qu’il me dit :

« Ouvre la bouche, s’il te plaît, j’ai envie de pisser ! »

Alors brusquement Herbert me transcende et je me mets à cogner

Je tape dur et fort et c’est moi qui entends cette fois, le bruit que je fais.

Et les coups qu'il me donne redoublent :

Moi je ne sens rien ! Je les entends seulement !

Mais dans un souffle Hippolyte me murmure :

« Frappe ! Frappe encore ! Tu es le seul à savoir me frapper ! »

«  Amitiés ! Amitiés ! » disais-tu,

Peut-être est-ce cela l'amitié ?

Je te croyais mon ami !

Peut-être le suis-je devenu.

Et l'image de Gapence dans son cirque de neige se met à descendre vers moi. La couronne de montagnes est là toujours blanche de neige et je la touche du doigt.

 

Voici les rues de Gapence et le lycée où je ne travaillais guère et l'école primaire où le maître m'avait placé, juste sous son nez, pour bien me surveiller.

C'est mon père qui le lui avait demandé.

Mon père, son ami !

Il avait eu un fils, brillant étudiant, ce maître. Mais il avait péri noyé par hydrocution le jour de ses examens à la faculté de Lyon. Il n'avait bu qu'une tasse de thé avec un soupçon de lait, juste avant de se baigner. Rien de bien conséquent, en somme

Mais le père a toujours pensé que c'est le soupçon de lait qui l'a tué.

Mon maître était très jaloux de son meilleur ami qui lui avait un fils toujours en vie. Et je lui avais été adressé pour qu'il me fasse bien travailler.

Cent fois j'ai dû recopier telle ou telle phrase et si mon père s'en apercevait, cent fois de plus, il me fallait la recopier.

Alors caché dans les toilettes très froides de notre maison, au Nord de Gapence, je recopiais contre le mur la phrase, sans faute d'orthographe cette fois !

Et la bise glacée soulevait légèrement mon feuillet.

Ce maître rangeait ses élèves dans sa classe d'après les rangs de la composition.

Je veux être premier ! Ainsi je ne serai plus sous son nez !

Je me suis mis à travailler.

Je fus second, seulement.

Et à ma place, je fus laissé, celle du onzième pourtant !

J'en ai pleuré, sous son nez…

Il avait une grande mèche de cheveux qui tombait sur ses yeux, ce maître...

Ses yeux qui s'embuaient parfois...

Son fils, peut-être ? Et c'est dans ces moments-là que je devais tendre mes trois doigts réunis, et aussitôt enraidis par un grand coup de règle fortement asséné, sur ce bouquet de doigts assemblés.

Dans son jardin il travaillait seul un beau jeudi matin. Sachant ce qu'il était arrivé personne n'osait l'aborder. Alors mon père, son ami, innocemment s'est approché, pour lui demander :

« Comment ça s'est passé ? »

J'ai souffert en Gapence à cause de la mort du fils de l'ami de mon père, du fils de mon maître d'école que je ne connaissais pas.

Et Hippolyte si tu avais été là on aurait pris le grand fusil de mon père, celui avec lequel il voulait tuer ma mère et on aurait tué le maître et son ami (je veux dire :Mon père), aussi.

Et l'on se serait enfui, rivés à jamais par ce joli secret.

Mais j'étais seul en Gapence et jamais je n'aurais pensé que tu y viendrais. Puisque tu y es arrivé en une nuit glacée, le seul des Trois Rois Mages attendus, je reviens ici vers la saveur de ma terre colorée de saveurs plus musclées dont celle de ton corps et même de ton sexe, de sperme décoré

Non ! Je ne te dérangerai pas !

Non ! Je ne t'importunerai pas !

Je sourirai de tes rares bonheur, conquis au petit bonheur !

Je te rencontrerai rue Carnot !

Je te demanderai : « Comment ça va ! »

Et tu me répondras «Coup-ci ! Coup-ça ! »

Et suivant la saison nous partirons vers ta maison.

Mais de toute façon cette terre est la mienne avec ses fleurs d'Edelweiss qui éclosent là-haut, au-dessus de Gapence.

Alors je te dis :

« Tant pis si le jour où je meurs l'Edelweiss sur Charence n'est pas encore en fleur.

Mais j'aimerais vivre ici près de toi, je ne sais pas pourquoi.

Tu ne me donnes rien

pourtant ce n'est qu'avec toi que je suis bien

car je ne ressens plus rien : ni les autres m'ennuyer, ni le temps passer.

Même si tu ne me regardes pas ou ne t'occupes pas de moi, je suis bien près de toi.

Mais toi tu n'y tiens pas car tu crois que je vais te gêner, suivant qui tu veux aborder.

Alors je te dis :

« Tu aimeras qui tu voudras,

moi dans l'ombre je me contenterai de te regarder,

de te contempler,

de t'admirer,

seul en Gapence, en toi,

aimée. »

Pourtant je suis seul les pieds dans la glace, crucifié au sommet de Charence. Mes pieds saignent par les clous et mes mains elles aussi.

Je suis luminescent et Gapence me voit

C'est Hippolyte qui le premier m'a perçu. Pourtant de sa fenêtre, par lui, je ne pouvais pas être vu. Mais il m'a deviné, puisque translucides, pour lui, je rends tous les objets.

Alors il est sorti et a pointé son doigt vers la croix, vers moi.

Je suis seul les pieds dans la glace et les mains clouées sur la croix.

Et de Gapence tout le monde s'est tourné vers le sommet puisque je me dilue, par luminescence, dans l'éther de Charence.

 

*

*     *

Vous qui passez par Gapence

Regardez, là-haut

La croix de bois,

Nue,

Au sommet de Charence.

 

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*     *

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